Molchat Doma : le groupe de coldwave biélorusse devenu phénomène sur TikTok

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Kanapley+Leydik
Le 22.12.2020, à 10h13
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C’est l’histoire de trois musiciens biélorusses, habillés en noir et originaires de Minsk. Mais c’est surtout l’histoire de leur musique, dansante et mélancolique, dont les textes, les synthés et les boîtes à rythmes, qui résonnent dans leur troisième album, Monument, font écho à l’étrange époque que nous traversons.

Par Victor Branquart

En 2018, sur le forum d’échange d’images 4chan, apparaît un dessin sommaire représentant un jeune homme blanc et chauve, le regard perdu dans le vague. En quelques mois, il devient le visage universel du doomer et l’un des plus célèbres mèmes Internet de ces deux dernières années, exprimant la mélancolie, la solitude ou le regret. Le doomer, c’est l’incarnation du désarroi d’une génération aux contours flous, nihiliste et prisonnière d’un XXIe siècle aussi mou qu’incertain, d’une jeunesse en manque d’optimisme et dépourvue de la foi aveugle en un monde meilleur, dont leurs parents, boomers et consorts, ont pu se targuer en leur temps. Le doomer transpire le spleen.

Doomer meme

Russian Doomer music

Très vite, les internautes offrent une vague identité à ce visage incertain. Il est baptisé Wojak, ou Feels Guy, selon les détournements dont il est l’objet. Son origine  : la Russie ou l’un des pays de l’ex-URSS. Dès lors, sa mine blafarde se pare de larges poches violettes sous les yeux, d’un bonnet sale et d’une cigarette pendue au bout des lèvres. Wojak est une âme en peine. Son hygiène de vie est déplorable, il dort peu, se drogue à la lumière bleue de ses écrans et s’enfonce, seul, dans les tréfonds de la ville. Triste et sans espoir, le doomer d’Europe de l’Est n’en est pas moins amateur de musique. À condition qu’elle soit froide et sombre, aux accents nineties et russophone de préférence. Sur YouTube, la quinzaine de playlists «  Russian Doomer music  » offre un très bon aperçu de cette new wave post-punk si représentative de l’époque désenchantée qui l’a vu naître.

Voix bourdonnante et réverbération désincarnée, façon hangar abandonné, guitares et synthétiseurs aux mélodies amères et entêtantes, boîtes à rythmes volontairement teintées d’un filtre suranné, la musique de Molchat Doma, trio biélorusse originaire de Minsk, en est sans doute l’un des meilleurs exemples. Leur nom signifie littéralement  : «  Les maisons sont silencieuses  », en référence à l’atmosphère fantomatique des immenses cités-dortoirs qui ont jailli de terre durant l’ère soviétique. Leur premier album, S Krysh Nashikh Domov, sorti en 2017, trouvait ses premières audiences sur Bandcamp et posait les bases d’un style brut et mélancolique. Un an plus tard, Egor Shkutko, Roman Komogortsev et Pavel Kozlov sortaient un deuxième LP, Etazhi chez les Berlinois de Detriti Records. L’album sera pressé six fois avant que le groupe ne rejoigne, début  2020, le culte label new-yorkais Sacred Bones. Cette année, confiné à Minsk durant la pandémie de coronavirus, le trio en a profité pour écrire et enregistrer Monument, un troisième opus de neuf titres, paru le 13 novembre. La recette est aboutie et parfaitement maîtrisée  : des arrangements plus sophistiqués, une gamme de synthétiseurs élargie et une voix qui s’élève, plus mélodieuse et lugubre que jamais.

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S Krish Nashih Domov (2017)

There’s a riot goin’ on

Cumulant aujourd’hui des millions de vues et d’écoutes sur les plateformes de streaming, Molchat Doma a gagné une vaste audience hors des frontières de son pays natal. En Biélorussie, toutefois, le groupe ne fait pas encore l’unanimité. « Pour le public biélorusse, nous sommes un groupe de troisième ordre qui copie les maîtres du passé comme The Cure, Depeche Mode, Utravox », estime Roman Komogortsev. « Notre musique produit un sentiment de rejet. La situation est en train de changer, bien sûr, mais nous n’obtiendrons pas la même popularité qu’ailleurs en Europe. » L’éventuel intérêt de ses compatriotes pourrait venir de l’élan populaire et démocratique qui agite son pays depuis la présidentielle du 9 août 2020.

Suite à la réélection contestée d’Alexandre Loukachenko, indéboulonnable dinosaure de l’ère soviétique, des « maisons silencieuses » se sont allumées un peu partout en Biélorussie. Des banlieues délabrées de Minsk aux petites et moyennes villes du pays, des dizaines de milliers de citoyens se sont rassemblés chaque semaine depuis début septembre dans les rues de la capitale pour contester les résultats d’une élection marquée par la fraude. Tandis que la protestation s’est étendue à toutes les strates de la société, se muant en grève générale au cours du mois d’octobre, le régime de Loukachenko a répondu par un arsenal répressif violent (matraquage, arrestations, licenciements, fermetures d’entreprises). Ce mouvement de contestation, s’il s’oppose d’abord au sixième mandat d’un président en place depuis 1994, incarne aussi la lassitude et la colère de nombreux Biélorusses face à un système anachronique et autoritaire.

©Stas Kard

La musique de Molchat Doma « n’est pas ouvertement politique », estime le journaliste Karolis Vyšniauskas dans un article publié par le quotidien lituanien Verslo Zinios, « mais la froideur du régime autoritaire biélorusse s’incarne dans ses textes ». Puisant ses inspirations tant chez Kraftverk que Joy Division, Kino, Bioconstructor, New Order ou encore Bauhaus, le trio chante la désillusion et l’amour perdu, le chagrin de l’humanité et les rêves enfouis. « Fenêtre, table de chevet, lit / La vie est dure et inconfortable / Mais c’est confortable de mourir », chante le refrain du titre “Sudno”, dont les paroles ont été empruntées à Boris Ryzhy, célèbre poète russe sous la perestroïka. Dans « Kletka », c’est du sentiment d’oppression et d’enfermement dont il est question. La démarche du groupe se veut aussi esthétique. Le 29 septembre 2020, Molchat Doma publiait le morceau “Ne Smeshno”, tiré de l’album Monument et assorti d’un clip évoquant le « réveil » d’une société atone après sa mise en quarantaine forcée.

La réalisatrice du clip, Darya Zhuk, raconte s’être aussi inspirée des « événements révolutionnaires récents en Biélorussie, où les gens découvrent une très dure réalité après avoir vécu pendant vingt-six ans sous une dictature ». Dans le clip de “Discoteque”, paru le 14 octobre, le trio se produit au milieu des statues des pères fondateurs de l’URSS. À l’extérieur, un bâtiment d’inspiration moderniste soviétique – en l’occurrence la bibliothèque nationale de Biélorussie – se transforme en boule à facette géante et illumine la ville terne, avec ses tours et ses barres d’immeubles à perte de vue.

Romantisme soviétique

Si la qualité du projet est indéniable, le succès du groupe tient aussi au pouvoir de détournement d’Internet. Depuis quelques mois, “Sudno” sert ainsi de bande originale à d’étranges séquences de danses d’enfants, de chats sous acide ou de bandes de chauves-souris. Sur le réseau social TikTok, le titre a été repris dans plus de 150  000 vidéos. On y découvre des adolescents blasés faisant défiler leur garde-robe dans un montage stroboscopique et éculé. D’autres, boudeurs, mais avec style toujours, s’efforcent d’« échapper à la réalité ». Mais la tendance la plus intéressante est certainement celle lancée par les premiers Tiktokers à avoir utilisé le titre. Elle consiste à mettre en scène un univers soviétique fantasmé, comme figé dans les années 1990 – décennie que la plupart n’ont pas connue –, où une jeunesse LGBT libre et sans contrainte vivrait ses plus belles années. « C’est très curieux de regarder ces gens, de les imaginer vivre cette vie fantasmée », commente Roman Komogortsev, guitariste et pianiste du groupe. « Il est nécessaire de tracer une ligne claire entre l’esthétique et la vie réelle. » Car la réalité est tout autre en Biélorussie comme en Russie. « Chez nous on peut encore faire l’expérience de l’Union soviétique en live », ironisait ainsi Pavel Kozlov dans une interview donnée à l’émission Tracks, en septembre 2019, au sujet de la censure idéologique à l’œuvre dans son pays. « Dans un sens, c’est peut-être une bonne chose puisque ça nous a influencés. »

En vérité, nul besoin d’être un parfait doomer, un adolescent boudeur ou un biélorusse révolutionnaire des banlieues de Minsk pour apprécier Molchat Doma, son esthétique et sa puissance symbolique. Oscillant entre curiosité post-soviétique au charme désuet et révélation underground de l’année, leur musique est à la fois transgressive, jouissive et déprimante. La parfaite bande-son d’une danse mélancolique sur les ruines du Vieux Monde.

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