Marseille : quand la Maronaise faisait danser mafieux, cagoles et joueurs de l’OM dans les calanques

Écrit par Trax Magazine
Le 12.03.2020, à 19h26
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Ancien cabanon de pêcheurs marseillais devenu une discothèque géante à ciel ouvert dans les années 1990, la Maronaise a été pendant presque 20 ans la synthèse parfaite entre Mykonos, Ibiza et le club Med. Au point d’installer une sacrée bringue dans les calanques des Goudes et de s’attirer les foudres des politiciens locaux. Souvenirs d’un club qui réunissait cagoles, mafieux, petits bourgeois et joueurs de l’OM.

Cet article est initialement paru en février 2020 dans le numéro 228 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne. Ce mois-ci, Trax Magazine s’intéresse à la fin des discothèques généralistes à travers la France.

Par Simon Clair, à Marseille

On dirait un vieux chantier abandonné. Il y a des gravats, du sable, de la roche, des petits morceaux de béton et surtout des briquettes réduites en poussière qui donnent à l’ensemble une étrange couleur rougeâtre. Malgré le clapotis de l’eau et le calme apaisant qui y règne, personne n’envisagerait de venir se baigner sur cette plage perdue des Calanques de Marseille, qui bordent le petit village des Goudes. Dans ce mélange de cailloux et de débris, les chaussures à talons de Nathalie Ramos avancent péniblement. « Mon Dieu, c’est vrai qu’au final, ça a l’air minuscule », explique l’air un peu déboussolée cette quarantenaire d’origine Corse, d’ordinaire si pétillante. C’est la première fois qu’elle revient sur cette plage où elle a passé une bonne partie de sa jeunesse. D’habitude, elle ne s’aventure pas jusque-là. Elle se contente de garer sa petite Fiat 500 au bord de la route pour observer les lieux d’un peu plus loin. De toute façon, personne ne s’arrête jamais ici. Pour parler de cette zone, les Marseillais évoquent « le bout du monde », car il faut s’y rendre en suivant une longue route sans issue qui longe la mer vers le sud. Dans la région, il est même fréquent d’envoyer balader quelqu’un en lui disant simplement : « Va te jeter aux Goudes ! » Il faut dire que l’endroit est idéal pour faire disparaître quelqu’un. Nathalie Ramos pointe du doigt un ravin situé derrière la plage. « Un matin, on a retrouvé un corps juste là-bas, indique-t-elle. Il a sans doute été jeté suite à un règlement de comptes entre mafieux, pour s’en débarrasser. » Pas de quoi effrayer pour autant cette ancienne avocate devenue experte médico-légale, dont les tatouages et la passion pour le drift automobile laissent présager une personnalité bien trempée. Non, en revenant ici, c’est un autre événement qui lui reste en tête et qu’elle ne parvient pas à oublier.

Les Goudes, en décembre 2019. Photo : Simon Clair.

C’était le 5 septembre 2010, au tout début de la matinée. Ce jour-là, des pelleteuses sont débarquées sur la plage par bateau suite à une décision de justice. Elles sont là pour démolir la Maronaise, l’unique bâtiment des alentours, qui en quelques années est devenu la boite de nuit la plus courue du Sud de la France. Nathalie Ramos y a vécu ses plus belles années, comme fêtarde, mais aussi comme employée du bar et du restaurant lorsqu’elle y travaillait pour payer ses études de droit : « En même pas deux heures, tout a été détruit. J’en ai fait des cauchemars. Encore aujourd’hui, il m’arrive d’y repenser. Au bruit, surtout. Le son du bois qui craque et de la pelleteuse qui se déplace comme un énorme monstre. Ce bruit, c’est celui d’un corps qu’on broie. Je le sais parce que je l’ai déjà entendu dans la cadre de mon job », remet la légiste. Ce jour-là, à tout juste 10 h 30 du matin, la Maronaise est morte broyée. Et pour beaucoup, cette destruction de l’un des lieux les plus emblématiques de la nuit marseillaise a quelque chose de profondément injuste. C’est la raison pour laquelle Nathalie Ramos se bat devant les tribunaux depuis des années, après avoir repris le désormais complexe « dossier Maronaise » afin d’aider les anciens propriétaires des lieux qu’elle considère comme sa famille. Un peu dépitée, elle désigne des yeux les restes de la dalle de béton qui servait autrefois de parking, sur lesquels les vagues viennent désormais s’écraser : « La ville de Marseille aurait au moins pu enlever tout ça et faire reconstruire une jolie plage de sable. Pour que la Maronaise n’ait pas été détruite pour rien. »

DJ Ricardo hurlait “Ce soir, on encule la météo !” et tout le monde dansait torse nu sous l’orage.

Nathalie Ramos

Du Club Med au clubbing

Pour comprendre l’histoire de la Maronaise, il faut remonter jusqu’en 1920. À l’époque, Les Goudes sont très difficilement accessibles depuis le centre de Marseille. Seuls les pécheurs y construisent alors quelques cabanons rudimentaires pour entreposer leur matériel, sans demander d’autorisations à personne. L’un de ces abris rustiques se situe dans une minuscule baie qu’on nomme l’anse de la Maronaise, car on y trouve l’épave d’une mahonne, un type de bateau à la forme très arrondie très fréquent en mer Méditerranée. En 1936, l’arrivée des premiers congés payés donne à cette tradition marseillaise du cabanon une nouvelle dimension. Pour occuper leur temps libre, les salariés se ruent vers la mer et les plages secrètes des Calanques deviennent des lieux extrêmement courus où il est bon d’avoir un pied-à-terre. Progressivement, les abris de pêcheurs construits à la va-vite s’agrandissent pour devenir de petites résidences secondaires que l’on se transmet de génération en génération. En 1962, le cabanon dans l’anse de la Maronaise est transformé en un restaurant qui sera exploité par ses propriétaires jusqu’en 1990, avant d’être revendu à un truculent bonhomme nommé Jean-Pierre Balaguer. Passionné de sport automobile, ce dernier s’est fait un nom dans la cité phocéenne en étant le premier Marseillais à terminer en 1976 la course Abidjan-Nice, qui allait ensuite devenir le Paris-Dakar. Attablé devant un plat de côtes de veau sur une terrasse du centre-ville de Marseille, l’ancien baroudeur parle maintenant avec émotion de l’établissement qu’il a tenu jusqu’à la destruction en 2010. « Au début, il n’y avait que le restaurant. Je recevais les gens autour du feu pour des soirées corses organisées un peu à l’improviste, se souvient-il, entre deux bouchées. On se faisait des figatelli et des châtaignes dans les braises. Après, il y avait parfois un petit concert. »

Fêtes à la Maronaise. Archives de Jean-Pierre Balaguer et Nathalie Ramos.

C’est cette ambiance décontractée qui attire rapidement les proches de Jean-Pierre Balaguer ainsi que leurs familles à la Maronaise. Lamia Mami fait partie des premières clientes du lieu. À l’époque, elle n’a qu’une vingtaine d’années et devient vite une habituée du restaurant des Goudes : « Les jeunes qui venaient là-bas étaient surtout les enfants des amis de Jean-Pierre. C’était la jeunesse dorée de Marseille. Nous nous donnions tous des surnoms. Moi, j’étais par exemple “la Cicciolina de la Maronaise” parce que j’aimais m’habiller avec des robes très sexy de chez Chantal Thomas. Jean-Pierre était simplement appelé “Baba.” Quand les gens avaient trop bu, il leur payait même le taxi pour qu’ils puissent rentrer chez eux. »

Perdue en plein soleil au milieu de nulle part, la Maronaise est alors l’endroit idéal pour vivre la dolce vita à la marseillaise. Sur sa petite plage privée, on vient bronzer l’après-midi avant de dîner sur place puis de monter faire la fête sur le toit-terrasse donnant directement sur les étoiles. Lamia Mami s’en souvient comme si c’était hier : « On avait l’impression d’être seul sur une île, comme à Ibiza. L’été, je ne voulais pas partir en vacances pour rester à la Maronaise. On pouvait y passer les journées entières, c’était notre Club Med. Tout le monde y était beau et jeune. » Nathalie Ramos se souvient tout de même des quelques vieilles dames chics du VIIIe arrondissement de Marseille qui venaient passer leurs dimanches sur les chaises longues : « À 15 heures, je leur préparais des Kamikaze, un cocktail que Jean-Pierre avait ramené d’un voyage à Cuba. Je mettais un peu de tout : triple sec, Cointreau, vodka, curaçao. Je leur distribuais ça dans le capuchon du shaker. Elles arrivaient toutes coincées et finissaient la coiffure défaite et la tête à l’envers en train de crier : “Vas-y monte un peu le son !” » Thomas Kalapaxides, qui a travaillé sur place comme serveur pendant plusieurs années, résume les choses ainsi : « C’était entre le club privé, le club de vacance et le night-club. Tout ça dans le cadre féerique des Calanques. Il y avait un côté très Mykonos avant l’heure. »

Bringue the noise

En 1997, Philippe Balaguer, le fils de Jean-Pierre, propose d’installer sur le toit de la Maronaise une discothèque en bonne et due forme. Dès lors, l’établissement perdu dans les Goudes devient presque aussitôt l’endroit où il faut être. Les fêtes y sont énormes et durent toute la nuit, portées par DJ Ricardo, l’ambianceur local aujourd’hui décédé. « Le truc de Ricardo, c’était de mélanger des tubes des années 80 et parfois quelques morceaux de house. Ce n’était jamais très à la pointe, mais c’était toujours efficace. Il appelait ça “de la bringue”. Il utilisait ce mot à toutes les sauces, il en a même fait un verbe. Il prenait le micro entre les morceaux, faisait monter les filles sur le podium, lançait quelques blagues et criait “Allez ce soir, il est temps de bringuing !” Puis quand la soirée allait s’arrêter, il passait toujours “New York, New York” de Frank Sinatra comme dernier morceau », se souvient Julien Semelaigne qui travaillait comme organisateur pour la discothèque. De son côté, Nathalie Ramos s’émeut de l’un des petits secrets qui faisaient de Ricardo le roi du dancefloor : « Comme la boite était en plein air, il pouvait parfois se mettre à pleuvoir. Dans ces moments-là, son truc était de hurler dans le micro : “Ce soir, on encule la météo !” On mettait des sacs-poubelle sur les enceintes et on envoyait le meilleur son qu’on avait à l’époque : “Silence” de Delirium. Tout le monde dansait torse nu sous l’orage. »

Progressivement, la grosse bringue de Ricardo donne à la Maronaise une renommée qui dépasse Marseille. L’équipe du film Taxi y organise ses fêtes de fin de tournage, Stéphane Eicher vient y tourner des clips, des défilés de mode ont lieu sur la plage privée des Balaguer et les premières stars de la télé-réalité comme Loana ou Jean-Édouard viennent s’y montrer. Pour accueillir tout ce monde, la Maronaise entame alors des travaux d’agrandissement afin de recevoir jusqu’à huit cents personnes. En parallèle, on retravaille une partie de la décoration en faisant venir de Bali d’immenses statues traditionnelles, sur le modèle de ce qui se faisait alors à l’Amnesia, le club culte de Bonifacio en Corse. Julien Semelaigne esquisse un grand sourire : « Après les gros travaux, vers 2005, on a même gagné le prix de club de l’année au concours des Trophées de la Nuit, devant des discothèques de Monaco ou de Saint-Tropez. Pour recevoir le prix, je me suis retrouvé au Lido, devant neuf cents personnes lors d’une cérémonie présentée par Jean-Luc Reichmann et retransmise en direct à la télévision. » À la même époque, on voit passer derrière les platines de la Maronaise des figures comme Laurent Garnier, Daft Punk ou même Carl Cox. En repensant à ce dernier, Julien Semelaigne en rigole encore : « Il était trop gros pour rentrer dans la cabine de DJ. On a dû descendre les platines et il s’est fait une heure de DJ set sans même avoir été annoncé. Juste pour le kiff. » L’ancienne cabane de pêcheurs est alors au sommet. « À ce moment-là, la Maronaise était connue dans toute la France. Et même dans le monde entier, s’enflammeNathalie Ramos. Pour tout le monde, Marseille c’était l’OM et la Maronaise. »

La Maronaise. Archives de Jean-Pierre Balaguer et Nathalie Ramos.

La Maro y’en a marre

Mais à force de secouer les calanques du sud de Marseille, la Maronaise finit par se faire des ennemis. Victime de son succès, l’établissement de Jean-Pierre Balaguer donne lieu chaque week-end à des embouteillages monstres sur la petite route sans issue qui permet de s’y rendre en longeant la mer. D’autant plus qu’au fil des années, les habitants du village des Goudes ont pris l’habitude de s’approprier une partie de la chaussée et d’y délimiter des places de stationnement attitrées, réduisant donc de moitié la largeur de la voie de circulation. Certains week-ends, parcourir en voiture les deux kilomètres du chemin des Goudes peut prendre plus d’une heure. Et un soir, le bouchon manque d’empêcher l’intervention des pompiers dépêchés au village pour secourir un habitant victime d’un malaise cardiaque. En réaction, un collectif se constitue donc sous le nom « La Maro, y’en a marre ». « C’était l’enfer ! s’exaspère une habitante qui n’a rien oublié de cette période. Un soir, j’avais oublié de fermer le portail de ma maison et dans la nuit, des voitures sont carrément venues se garer dans mon jardin ! »

Pour résoudre ce conflit de voisinage, Jean-Pierre Balaguer embauche un service d’ordre chargé de faire la circulation et la sécurité dans les Goudes. Mais rien n’y fait : la Maronaise est désormais considérée comme un fauteur de troubles. D’autant plus que, comme beaucoup de boites de nuit à Marseille, elle attise les convoitises des voyous du coin. Jean-Pierre Balaguer garde en tête des nuits agitées face aux gros bonnets du milieu marseillais essayant de faire main basse sur son établissement : « Un jour, ils m’ont tiré dessus. On a aussi mis un couteau sous la gorge de mon fils pour essayer de nous intimider. » Pourtant, selon son propriétaire, la Maronaise n’a jamais cédé au racket. Au contraire, Nathalie Ramos explique que le lieu fonctionnait plutôt comme une parenthèse dans la guerre des clans : « Nous avions des gens qui venaient de toutes les familles mafieuses. Du coup, à la Maronaise, il y avait comme un pacte de non-agression. C’était assez drôle de voir tous les mafieux faire la fête ensemble. C’était un peu comme une zone démilitarisée. Du coup, nous n’avons jamais eu de gros problèmes à ce niveau-là. » Finalement, bien plus que les bandits marseillais, c’est un ancien habitué de la Maronaise qui allait donner le coup de grâce à l’établissement des Balaguer.

« On a détruit cet établissement pour deux cent quatre-vingts voix »

« Range-moi ça ! Lui, je ne peux plus voir sa gueule ! », lance Philippe Balaguer à son père qui vient de poser à côté de son assiette un vieil exemplaire du quotidien La Provence qui affiche en Une le visage de Dominique Tian. Maire du VIe et VIIIe arrondissement de Marseille de 1995 à 2013, l’homme aux cheveux grisonnant était en charge de la zone des Goudes et donc des questions administratives touchant à la Maronaise. « J’ai une véritable haine contre lui. Il nous a volé notre vie », enchaîne Jean-Pierre Balaguer. « Mais à un moment, tout se paie, » répond Philippe en montrant le titre du journal qui annonce que l’ancien maire de secteur vient d’écoper de dix-huit mois de prison avec sursis, de cinq ans d’inéligibilité et de 900 000 euros d’amende suite à une affaire de blanchiment de fraude fiscale. « En 2008, alors que se profilaient les élections municipales à Marseille, ce monsieur cherchait à se faire réélire, reprend Nathalie Ramos avec véhémence. Le problème est qu’il était en mauvaise position dans les sondages. Comme il savait que ça bardait dans les Goudes à cause de notre discothèque, il est allé voir les habitants du village et leur a demandé de faire une pétition contre la Maronaise. Sur quatre cents habitants, il a récupéré deux cent quatre-vingts signatures. À partir de là, il a promis aux gens des Goudes de les débarrasser de la Maronaise. On a détruit cet établissement pour deux cent quatre-vingts voix. » De son côté, Dominique Tian semble un peu las de ces accusations qu’il a visiblement entendues plus d’une fois : « Cette histoire de pétition est absurde. Déontologiquement, je n’ai pas le droit de faire ça. Mais des pétitions contre la Maronaise, nous en recevions tous les jours à la mairie. La vérité est que j’étais très triste quand il a fallu la détruire. C’était un lieu formidable et comme tous les Marseillais, j’y ai passé de très bonnes soirées. Mais c’était situé en plein dans le parc national des Calanques. Évidemment, une discothèque géante n’a pas sa place dans ce genre de parc où l’on réglemente absolument tout. En plus, elle ne respectait pas la loi littoral qui vise à encadrer l’aménagement de la côte. »

L’ancien maire d’arrondissement – qui possèderait une clinique privée ne respectant pas non plus la loi littoral – affirme qu’il a longtemps essayé d’instaurer un dialogue avec la famille Balaguer en lui conseillant de faire les travaux d’assainissement nécessaires et de recevoir moins de monde dans sa boite de nuit. « Pour m’empêcher de travailler, ils sont carrément venus me couper l’alimentation électrique en pleine nuit », rétorque Jean-Pierre Balaguer en évoquant les pressions pour le déloger. Finalement, le 31 décembre 2008, à la suite du non-renouvellement de l’autorisation d’occupation temporaire qui lui permettait d’exploiter une partie de l’espace, la Maronaise doit fermer ses portes. Pire, à cause d’un flou juridique affectant la propriété du terrain, Jean-Pierre est sommé de prendre à sa charge une partie de la démolition de son propre établissement et de remettre le site en état. Dans ce contexte, la dernière fête de la Maronaise, le 19 décembre 2008, fait figure de douche froide. Baptisée « Maroneige », cette soirée sur le thème du film Les Bronzés font du ski voit débarquer des centaines de clubbeurs en tenue de sports d’hiver, sur un dancefloor à ciel ouvert recouvert de neige artificielle. L’occasion d’un dernier adieu au cadre idyllique des Goudes. « Je comprends que Jean-Pierre soit énervé. Mais l’époque a changé et c’était le sens de l’Histoire. L’emplacement de la Maronaise aura fait à la fois son bonheur et son malheur », résume Dominique Tian, finalement réélu en 2008.

Les Goudes, en décembre 2019. Photo : Simon Clair.

Lendemain de fête

Il est vrai que l’époque a changé. Surtout pour les Balaguer. À la Maronaise, ces derniers avaient fait installer un ponton escamotable afin que l’on puisse y débarquer par bateau.Accusés de l’avoir fait construire sans permis, ils avaient été condamnés à verser 298 000 euros d’amende à l’État.La destruction de la Maronaise leur a fait perdre leur seul moyen de rembourser à long terme cette somme colossale. Placé en surendettement, Jean-Pierre est désormais ponctionné directement sur sa retraite et il ne sait pas s’il pourra un jour réinstaller un petit logement sur le terrain des Goudes qu’il a pourtant acheté il y a presque trente ans. Condamné solidairement, son fils Philippe est devenu serveur dans un restaurant de Marseille. Il s’apprête à fêter ses 51 ans au Smic et ne peut plus entreprendre. Les dettes ont causé son divorce : « J’ai tout perdu. Ma vie, ma famille, tout. » Presque tous les jours, d’anciens fêtards des beaux quartiers lui reparlent de l’époque où il faisait chavirer les Calanques.

Chez la plupart d’entre eux, c’est souvent le même discours qui revient. Tous pensent qu’un club comme la Maronaise ne pourrait pas exister aujourd’hui à Marseille, où la réglementation du littoral, la mairie vieillissante et la crise économique poussent un à un les établissements de nuit à définitivement tirer le rideau. « À Marseille et sur les pourtours d’Aix-en-Provence, il y avait énormément de boites de nuit en zone périurbaine, reprend l’ancien serveur de la Maronaise Thomas Kalapaxides. Mais elles ont toutes fermé les unes après les autres. Ce n’est plus dans l’air du temps. De moins en moins de jeunes ont une voiture et avec la multiplication des contrôles d’alcoolémie, ils évitent de la prendre s’ils veulent boire pendant la soirée. Avec le coût de la vie qui a augmenté, le plus simple pour eux est de boire chez eux. » Il avoue d’ailleurs ne pas vraiment se reconnaitre dans cette jeune génération qui déserte les discothèques pour se tourner plutôt vers les festivals ou les fausses raves façon Dehors Brut. Il trouve que maintenant « la nuit est trop aseptisée ». « À l’époque de la Maronaise, se souvient-il, j’ai vu des femmes de 50 ans qui jetaient leur soutif dans la cabine de DJ pour récupérer des bouteilles de champagne gratuites. Aujourd’hui, ça ne se ferait plus. » Avant qu’elle se marie et cesse définitivement de fréquenter le club des Balaguer, Lamia Mami faisait peut-être partie de ces fêtardes décomplexées : « On avait la liberté de s’habiller et de s’amuser comme on voulait. Nous étions très libres. Je n’ai plus jamais retrouvé ça dans une discothèque. Aujourd’hui, avec le portable et les photos, on s’éclate moins et c’est plus dur de se lâcher. À la Maronaise, j’ai passé mes plus belles années de jeune fille. » Récemment, par curiosité, elle est retournée sur cette plage désormais vide où elle venait danser jusqu’au petit matin. L’impression était étrange : « Ça m’a fait bizarre. Je n’arrivais même plus à situer précisément où se trouvait la Maronaise à l’époque. » Seul un détail aurait pu l’y aider. Chaque année, en souvenir des nuits passées ici, d’anciens habitués viennent peindre sur la roche un cœur aussi rouge qu’un verre de Campari.

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