« Ma vie a basculé » : La guerre en Ukraine racontée par 10 membres de la scène électronique de Kyiv

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©UKRAINIAN INTERIOR MINISTRY PRESS SERVICES / AFP
Le 24.05.2022, à 14h12
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©UKRAINIAN INTERIOR MINISTRY PRESS SERVICES / AFP
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Le 24 février dernier, la Russie lançait une invasion de l’Ukraine. Depuis, plus de 6 millions de personnes ont quitté le pays attaqué. Tout comme les autres secteurs économiques et artistiques, la scène électronique ukrainienne a été terriblement impactée. Artistes, journalistes, labels, disquaires : ils et elles témoignent ici de leur vécu depuis le début de la guerre, entre Berlin où certain·es se sont réfugié·es et l’Ukraine où certains sont restés.

Propos recueillis par Laurent Bigarella

Omon Breaker (producteur, DJ)

Omon Breaker

« Après avoir quitté Kyiv avec la famille de ma copine et une fois qu’ils ont été mis en sécurité, j’y suis retourné. Je n’ai pas été accepté dans l’armée ukrainienne à cause de problèmes de santé. Et puisque ma famille a besoin d’un soutien financier et que personne chez moi ne parlent une autre langue que l’ukrainien, je les ai amenés dans un endroit plus sûr. C’est difficile à admettre mais j’envisage d’aller travailler en Europe pour travailler. C’est la chose la plus utile que je puisse faire : gagner de l’argent plutôt que de rester assis ici les bras croisés. Les deux premières semaines de guerre, les explosions et les sirènes sonnaient comme des balles. Je ne pouvais pas écouter de musique. La musique a fini par m’aider à surmonter ça. »

« La plupart des musicien·nes qui ont quitté l’Ukraine font la promotion de la scène et font des donations. Malgré tout, je n’apprécie pas beaucoup le discours « nous sommes toutes et tous pour l’Ukraine ». Bien entendu, c’est très important pour nous et nous sommes reconnaissant·es de ce soutien de la scène électronique partout dans le monde. Mais parfois, ça semble être une sorte de hype… Si vous voulez nous aider, faîtes de dons. Pas besoin de crier sur tous les toits que vous êtes l’Ukraine. C’est d’autant plus hypocrite lorsqu’on voit que ces événements caritatifs n’accueillent aucun·es artistes ukrainien·nes. » 

Les deux premières semaines de guerre, les explosions et les sirènes sonnaient comme des balles. Je ne pouvais pas écouter de musique.

Omon Breaker

« Aujourd’hui, chaque ukrainien·e est effrayé·e, se sent impuissant·e. Un jour vous pouvez creuser des tranchées et fabriquer des Molotov, et deux jours plus tard être assis·e chez vous à lire les informations. Je remercie nos soldats pour la protection de notre pays et les partenaires européens qui ont montré leur soutien à l’Ukraine de nombreuses manières. Nous avons peur, mais nous croyons en notre victoire. » 

Nastya Vogan (productrice, DJ et co-dirigeante de l’école Module Exchange)

Nastya Vogan

« La guerre m’a ôté ma maison tant aimée, où j’étais en sécurité, pour une période inconnue. Elle m’a aussi pris mon travail d’artiste au sein d’un club et mon activité de professeure dans une école de musiques électroniques. Mais aussi ma vie apaisée à Kyiv, la ville où j’ai évolué ces dix dernières années. J’étais en voyage à Madrid quand la guerre a éclaté. Suite à ça, j’ai décidé de rester à Berlin pour plusieurs raisons. D’abord parce que la plupart de mes ami·es et de ma communauté à Kyiv sont désormais basé·es ici. Aussi parce que ça aide d’être à Berlin aujourd’hui puisqu’il y a beaucoup de gens différents capables de vivre de manière paisible. Je m’y sens moins seule, moins différente. Je suis très reconnaissante enter la ville en elle-même, envers cet écosystème et ces gens qui m’aident à aller mieux. Depuis le début de la guerre je vois passer beaucoup d’actions et d’initiatives pour aider nos communautés. Chaque preuve de soutien est très importante pour nous et continuera de l’être jusqu’à la fin de la guerre – voire au-delà puisque l’Ukraine ne défend pas simplement son territoire : ce sont les valeurs démocratiques européennes qui sont en jeu. Continuer de partager et de sensibiliser sur la situation, faire des dons, manifester : ce sont des étapes essentielles pour nous. »

Paul Georg (curateur du label Standard Deviation)

« En tant que label ukrainien, nous avons été sévèrement impactés par la guerre. Nos espoirs, nos rêves et nos ambitions ont été anéanties. Nous avions de grandes choses prévues pour 2022, avec de nombreux gros projets impliquant des collaborations transnationales, ainsi que des projets multi-formats abordant la question de l’identité ukrainienne, ou encore des événements à Kyiv et dans d’autres villes. Repenser à tout ça m’attriste. Penser à des mois et des mois de travail effacés en une seule nuit est un sentiment impossible à comprendre, un sentiment de vide et de déception. La perte d’un emploi n’est qu’un petit facteur à cet égard. L’impact pour la scène musicale et artistique ukrainienne sera très grand, et les blessures mettront longtemps à cicatriser, même après la fin de la guerre. »

« Dès le début de la guerre, nous avons sorti une compilation avec l’aide du label Mystictrax et de notre partenaire Modern Matters, afin de collecter des fonds pour les reverser à plusieurs organisations humanitaires travaillant en Ukraine. À l’heure où je vous parle, nous avons récolté plus de 15000€. Nous avons réussi à aider nos artistes en finançant leur évacuation, leur nourriture, leur hébergement et d’autres besoins. Lorsque nous avons restructuré notre organisation en exil ici à Berlin, nous nous sommes associés à notre projet mère en lançant une campagne de financement (k41community.fund) pour aider notre communauté. Nous espérons sincèrement poursuivre ce travail, mais nous ne sommes actuellement pas en mesure de planifier quoi que ce soit car toute notre organisation et nos membres sont en danger. »

« La solidarité au sein de la scène s’est manifestée de différentes façons. Une majorité écrasante d’acteur·ices de la scène musicale l’a exprimée, en offrant des possibilités d’hébergement, de dons, d’intégration des Ukrainien·nes dans les États de l’UE. Certains de mes ami·es ont lancé une association aidant les personnes BiPOC et LGBTQIA+ à franchir les frontières et proposant différentes formes d’assistance (Bridges Over Borders). » 

Nous ne sommes actuellement pas en mesure de planifier quoi que ce soit car toute notre organisation et nos membres sont en danger.

Paul Georg

« Bien que tout cela soit formidable et contribue à une grande cause, nous voyons que nous ne sommes pas capables de construire une pression politique suffisante pour atteindre des changements significatifs. La musique électronique a toujours été pionnière lorsqu’il s’agissait d’influencer certaines questions sociopolitiques. Nous avons créé des structures avant-gardistes dans des villes du monde entier, contribuant à leur attractivité auprès des jeunes (par exemple à Kyiv). Mais malheureusement, les industries créatives ont exploité les contre-cultures et la musique électronique, pour les intégrer dans leur agenda capitaliste. Les grands acteurs de la mode, de la musique et de la création dans le monde d’aujourd’hui doivent beaucoup à nos communautés, et on ne peut que constater qu’il y a un énorme manque de soutien de leur part (notamment l’industrie de la mode). Il ne suffit pas de brandir le mot « Ukraine » pour considérer qu’on a fait sa part. Des actions supplémentaires sont nécessaires pour éduquer les publics, les sensibiliser et parler respectueusement de la souffrance de la nation ukrainienne. Jusqu’à aujourd’hui, l’ignorance reste le plus grand ennemi du changement. » 

« Je tiens à exprimer mon plus profond respect pour la scène musicale ukrainienne et l’ensemble de ses acteur·ices. La créativité en temps de guerre est impossible à décrire. Elle va du soutien aux forces armées ukrainiennes à la protection des civils en leur fournissant de la nourriture, en passant par la création de structures qui aident les communautés, la sensibilisation de l’opinion publique, l’utilisation de toutes les compétences disponibles pour servir et protéger les frontières et l’intégrité de la nation ukrainienne. C’est quelque chose qu’il faut vraiment souligner. Slava Ukraini ! »

Bessarion (styliste et DJ)

Bessarion

« Le matin du 24 février, assez tôt dans la matinée, j’ai reçu un appel d’un ami. Après ça, ma vie a été détruite : la guerre avait commencé. Je me suis directement réfugié dans un abri anti-bombes. Le choc a été tellement fort que je n’ai pas tout de suite saisi la situation, ni où j’allais ou ce que je faisais. Sur la route du refuge, mes ami·es Dasha Kolosova et Etapp Kyle m’ont appelé pour me demander de les rejoindre. De là, nous nous sommes rendu·es à Tchernivtsi. J’ai laissé toute ma vie à Kyiv ; je suis parti avec les affaires et les vêtements que j’avais quand j’ai quitté la maison, avec mon passeport et mon téléphone. Nous avons ensuite réussi à partir pour Berlin, où je suis toujours, et où j’essaye de reconstruire ma vie. Malgré tout, je reste persuadé que nous retournerons bientôt toutes et tous dans notre chère Ukraine que nous allons reconstruire. »

Le matin du 24 février, j’ai reçu un appel d’un ami. Après ça, ma vie a été détruite : la guerre avait commencé.

Bessarion

« La plupart de mes ami·es ont pu trouver refuge dans différents pays d’Europe, mais d’autres sont resté·es en Ukraine, pour aider ou se battre. Nous sommes en contact permanent. Je suis très fier d’eux. Et je remercie aussi les Géorgien·nes pour leur soutien incroyable, notamment les médias et la communauté des club cultures qui s’activent pour soutenir l’Ukraine. Parmi les soldats morts qui se battent pour la liberté de l’Ukraine, il y a aussi des soldats géorgiens. »

Lostlojic (dj et producteur, fondateur du label ukrainien Mystictrax)

« Je suis né et j’habite à Kyiv. C’est là où j’étais les premières semaines de la guerre. Ma maison est située au Nord-Ouest de la ville, là où les troupes russes ont commencé à vouloir pénétrer dans la capitale. Ma femme et moi nous précipitions une douzaine de fois par jour vers un abri localisé au sous-sol d’une école du coin. Nous y passions aussi la nuit. On a fini par nous dire que ce n’était pas plus sûr que de rester chez soi. Nous étions habitué·es à des explosions constantes. Aujourd’hui, il y a deux maisons détruites dans la rue où je suis né, et plusieurs villes à proximité de Kyiv sont complètement détruites. Au bout d’un moment nous avons été fatigué·es des frappes aériennes, et avons décidé de nous réfugier à la campagne. J’ai désormais une connexion Internet et peux travailler pour lever des fonds via les sorties de mon label Mystictrax, pour soutenir l’armée. Les fonds récoltés sont notamment envoyés à des musicien·nes qui ont rejoint l’armée et la défense territoriale. » 

Dans la rue de Lostlojic

« Quand j’étais encore à Kyiv, avec des ami·es, nous sommes parvenu·es à réunir une quantité importante de musique, pour le projet Together for Ukraine. J’ai effectué la collecte avec Sasha Zakrevska (Polly Cheyne), Maxim (Omon Breaker), et d’autres artistes de Mystictrax. Puis nous avons joint nos forces avec le label Standard Deviation. Au total, nous avons réuni 65 morceaux, dont certains de Laurent Garnier, Henning Baer, Nene H, Ben Sims… C’est Wolfgang Tillmans qui a fait l’identité visuelle du projet. J’en profite pour remercier à nouveau Paul Georg et Agnese Ghinassi. Les fonds récoltés sont destinés à des associations humanitaires, telles que le fond The ‘Return Alive’, National Bank of Ukraine Fundraising Account for Humanitarian Assistance, le fond ‘Ukraine Pride’ pour les soldats LGBTQIA+ et pour les communautés LGBTQIA+ impactées par la guerre, ou encore le fond ‘Голос Дітей’, qui aide les enfants pendant la guerre. »

« Avec d’autres acteur·ices de la scène électronique ukrainienne, nous avons également signé une lettre ouverte pour forcer les artistes russes à prendre la parole sur la guerre, les pousser à arrêter de soutenir Poutine ou à couvrir des crimes du régime russe en restant silencieux. Tout le monde a bien compris que rien de tout cela ne se produira. J’ai contribué à diffuser la vérité à propos de la guerre en Russie en tant que designer graphique, jusqu’à ce que je réalise que c’était une idée absurde : les Russes connaissent la vérité. Mais ils et elles s’en moquent, et la plupart d’entre eux soutiennent même les actions de Poutine. L’Occident doit comprendre que la plupart des Russes ont consciemment choisi cette dictature, ont accepté de vivre dans un pays sans démocratie ni médias libres, dans un pays dont la culture glorifie les Russes vis-à-vis d’autres pays, humilie les pays voisins. On les éduque dans un sentiment de supériorité et une haine du monde occidental. Les Ukrainien·nes ont vécu pendant plus de 300 ans à leurs côtés et savent ce qu’il en est. Dans les territoires temporairement occupés d’Ukraine, les unités de police spéciale russe confisquent les livres sur l’histoire ukrainienne et toute littérature qui contredit l’idéologie russe, celle qui dénie l’existence de l’Ukraine comme pays. Les livres du poète Vassyl Stous (poète ukrainien dont les œuvres furent interdites par le régime soviétique dans les années 1970, NDLR) y sont confisqués. Les occupants forcent également les professeurs à enseigner en russe. Je préconise le boycott de la culture russe, pour tout ce qui a été fait aux civils d’Ukraine pendant ces premières semaines de guerre, avec les villes de Marioupol, Kharkiv, Tchernihiv et tant d’autres. »

J’ai contribué à diffuser la vérité à propos de la guerre en Russie en tant que designer graphique, jusqu’à ce que je réalise que c’était une idée absurde : les Russes connaissent la vérité.

Lostlojic

Adrian Maurice Schiev (gérant du disquaire The K Hole à Kyiv)

Adrian Maurice Schiev

« Quand la guerre a éclaté, nous avons tout de suite compris que ça allait durer. Je suis donc rentré directement là où je vivais avant d’arriver à Kyiv : Berlin. De nombreux·ses ami·es ont quitté Kyiv pour se rendre à Lviv, ou dans d’autres villes ou villages de l’Ouest de l’Ukraine. Les premiers jours, j’étais choqué, dévasté, quasiment paralysé. Rien de tout ça n’était imaginable… J’ai passé pas mal de temps au téléphone, à motiver les gens à aller manifester. » 

« À mon retour à Berlin, j’ai commencé à travailler sur des événements techno, pour continuer d’être aussi actif que possible, pour aider les Ukrainien·nes du mieux que possible. Puisque beaucoup de gens sont arrivés à Berlin, j’ai également aidé à la recherche d’hébergements. C’était réconfortant de voir que des familles berlinoises étaient prêtes à accueillir des réfugié·es. »

« En attendant, notre disquaire The K Hole reste évidemment fermé, en attendant la fin de la guerre. Mais je reste convaincu qu’il rouvrira bientôt ! La personne qui gère Vyrobnyky Mriy (hub créatif où est localisé The K Hole, NDLR) m’a indiqué qu’ils avaient ouvert l’ensemble du lieu pour les résident·es du bâtiment comme refuge, dans la mesure où il est situé en sous-sol. Ça réconforte de savoir que ce lieu sert d’abris pour protéger quelques personnes. »

« En termes de soutien, il y a d’un côté celui qu’apporte la société dans son ensemble envers les populations arrivant d’Ukraine, pour celles et ceux qui ont besoin d’aide fuyant le génocide. En parallèle, il y a le soutien de toute la scène musicale. Celle-ci sensibilise sur la guerre, partage de l’information. Malgré ce fort soutien de l’opinion publique et des scènes artistiques, les gouvernements des pays occidentaux n’écoutent pas. Le gouvernement allemand par exemple fait beaucoup de déclarations et affiche son soutien financier, mais ça manque d’actions concrètes. »

« L’Allemagne en tant qu’État – et c’est important de séparer l’État de sa population – a trop longtemps hésité à prendre des sanctions contre la Russie, à cause d’intérêts commerciaux et de dépendances énergétiques, du pétrole ou du gaz. L’État devrait soutenir la voix de ses citoyen·nes et aider l’Ukraine, prendre acte du génocide. Il faut continuer de manifester, de soutenir l’Ukraine. Si nous ne faisons rien, qui sait si cela s’arrêtera à l’Ukraine ? »

Diana Azzuz (productrice et DJ)

Diana Azzuz

« Le 24 février, j’étais dans mon appartement à Kyiv. Mon ami et colocataire m’a réveillé au moment des explosions. Je n’arrivais pas y croire. Pour être honnête, je n’y arrive toujours pas. Avant l’invasion, j’étais persuadée qu’il s’agissait simplement d’une posture politique ou d’un récit que la Russie entendait développer. Personne ne pouvait s’attendre à un tel événement. À ce moment, je n’envisageais même pas quitter Kyiv, même si de nombreux·ses ami·es à l’étranger essayait de me convaincre. J’ai passé les premières nuits chez des ami·es, dans leur sous-sol. Il a fallu ensuite réfléchir vite, prendre des décisions rapidement. L’une d’elle a été de prendre un train pour Lviv. Il nous a fallu environ six jours pour arriver à Berlin. Désormais, je fais tout ce que je peux pour soutenir mon pays : manifester, donner de l’argent à des associations humanitaires, etc. Je ne me vois pas commencer une nouvelle vie dans une autre ville. Et ce d’autant moins lorsque le fondement de ma vie – mon pays – est menacé de destruction. J’attends avec impatience que l’Ukraine gagne cette guerre, pour pouvoir y retourner. »

La scène club et sa communauté reste un petit monde. Malheureusement, plus le temps passe et moins les gens s’intéressent à la situation en Ukraine…

Diana Azzuz

« J’apprécie beaucoup tout le soutien dont bénéficie l’Ukraine par la scène musicale. En arrivant à Berlin, j’ai même eu l’opportunité de jouer dans le cadre d’un événement caritatif. Ça compte beaucoup pour moi, ça permet de se sentir utile. Néanmoins, sans remettre en question l’importance de ce soutien, tout ça reste une bulle ; la scène club et sa communauté reste un petit monde. Et, malheureusement, plus le temps passe et moins les gens s’intéressent à la situation en Ukraine…  »

Oleg Patselya (producteur, DJ)

« Je suis en vie. Par rapport à d’autres villes ukrainiennes, Kyiv a été relativement peu impactée. Malgré tout, j’ai pris l’habitude de m’endormir au son des bombes. De me faire réveiller par les sirènes de défense. La vie de chaque ukrainien·ne – la mienne inclue – est désormais divisée en deux parties ; avant et après la guerre. J’ai oublié ma vie de musicien et le fait que j’étais sensé sortir un album début mars. Je suis privé de performance, d’écrire de la musique, et donc de gagner ma vie – mais ceci n’est rien par rapport à ce que traversent d’autres personnes. »

« Tous mes rêves et mes plans ont changé à cause de la Russie. Lorsque mon parrain a été tué le 23 mars (il était combattant depuis 2014), j’ai été anéanti. Quand la guerre affecte directement vos proches et votre famille, vous regardez tout à travers un prisme différent, celui de l’horreur. »

La vie de chaque ukrainien·ne est désormais divisée en deux parties : avant et après la guerre.

Oleg Patselya

« J’ai commencé à être actif pour venir en aide aux Ukrainien·nes quand mon ami Markiyan s’est mis à lever des fonds sur Instagram pour nos combattant·es, le 26 février. Jour après jour, il y a eu de plus en plus de demandes d’aide, et nous avons donc élargi notre quartier général et l’étendu de nos activités. En ce moment, je suis bénévole, avec mes ami·es pour aider quotidiennement celles et ceux dans le besoin, pour leur apporter de la nourriture, des médicaments, des denrées essentielles, etc.. On envoie également de l’aide humanitaire par cargo dans d’autres villes. On vient en aide aux personnes âgées, à celles et ceux en mobilité réduite, à notre armée, nos confrères et consœurs qui défendent Kyiv. Je suis si reconnaissante et fier de notre peuple. La victoire est proche. Slava Ukraini ! »

Maya Baklanova (journaliste musicale)

« La tension était déjà perceptible avant le 24 février. Malgré tout, nous n’imaginions pas que quoi que ce soit puisse se produire. Ma vie normale suivait son cours. La veille de la guerre, le 23, j’étais même en date. Je suis rentrée dormir chez moi et me suis endormie vers minuit. À 5 heures du matin je me suis levé pour boire de l’eau. Puisque nous étions dans une période de tension, j’avais pris l’habitude de regarder régulièrement Telegram pour m’informer, ce que j’ai fait à ce moment là. Et c’est là que j’ai appris que Poutine venait d’annoncer l’invasion de l’Ukraine. Quelques minutes après, j’entendais la première explosion. »

« Suite à ça, j’ai consulté les informations, encore et encore, tout en contactant mes potes. J’ai fini par faire mon sac et je les ai rejoints dans un endroit sûr, pour que nous puissions réfléchir ensemble à ce que nous allions faire. Ce fut une longue journée de discussion. On ne comprenait pas vraiment ce qu’il se passait. Il y avait déjà d’importants bouchons pour sortir de Kyiv, et prendre le bus ou le train était très compliquée. Un ami a fini par nous trouver des tickets et nous avons pu partir à Lviv où nous sommes restées quelques jours. Puis nous sommes allées à Lublin, en Pologne. Cette histoire n’est rien si l’on compare à ce qu’ont subi les habitant·es d’autres villes comme Marioupol. »

« Ça fait plusieurs mois maintenant que la guerre a commencé, mes émotions changent constamment. La première semaine, c’était beaucoup d’adrénaline. C’est à ce moment qu’on a commencé à travailler pour aider les gens à fuir la guerre, à collecter des informations et des offres d’emplois, notamment à Berlin, à récolter des demandes de gens restés en Ukraine. D’un côté, nous ressentons le soutien de certain·es ami·es à l’étranger, et on assiste en même temps à une fatigue médiatique au sujet de la guerre. C’est pour ça que je continue de parler de cette guerre, d’écrire des textes, de répondre à des interviews. Les mots sont mes armes. »

« Durant les premiers jours de la guerre, j’ai été contacté par mes amis de Cxema (soirées ukrainiennes qui ont porté la scène électronique de Kyiv ces dernières années, NDLR). Ils proposaient que nous partagions ensemble une lettre ouverte intitulée Open Letter fom the Ukrainian Electronic Music Scene (la lettre appelle aux boycotts d’artistes russes qui n’auraient pas pris position ouvertement contre la guerre, NDLR). Avec d’autres promoteur·ices et acteur·ices de la scène, nous avons rejoint un groupe Telegram pour communiquer rapidement sur le sujet. Je reçois d’ailleurs toujours des messages de différentes structures ukrainiennes qui souhaitent rejoindre l’initiative. Je n’ai jamais perçu un tel sentiment d’unité au sein de notre communauté. Certaines critiques sont apparues en Europe de l’Ouest, pour dire que ce n’était pas juste de vouloir bannir les artistes russes, mais je le ressens de moins en moins. »

À celles et ceux qui restent dans le silence : ne venez jamais à Kyiv pour danser après notre victoire.

Maya Baklanova

« La solidarité que nous percevons au sein de la scène est impressionnante, j’en suis très reconnaissante. On sent que les communautés des musiques électroniques sont prêtes à protéger des valeurs communes, et perçoivent bien que cette guerre nous concerne toutes et tous. Malgré tout, je pense que ça ne suffit plus. Les voix de celles et ceux qui s’opposent à cette guerre doivent résonner davantage. Ça reste primordial de partager plus d’information, de mettre la pression sur les gouvernements, d’arrêter de financer cette guerre en commerçant avec la Russie, de continuer d’éveiller les consciences, de s’éduquer sur l’empire colonial russe, sur ce qui a été fait en Géorgie, en Biélorussie, en Ukraine… De s’informer sur la façon dont la Russie s’est employée à détruire notre culture pendant des siècles. » 

« À toutes celles et ceux qui restent dans le silence ; qui ont lancé des appels à la paix ou qui ont affiché des pigeons de paix sur les réseaux sociaux, je vous demanderai une faveur : ne venez jamais à Kyiv pour danser après notre victoire. »

Koloah aka Voin Oruwu (producteur, DJ)

Koloah aka Voin Oruwu

« Ma vie a basculé. En ce moment je suis basé à l’Ouest du pays, dans une famille d’accueil – mes parents sont dans le centre mais refusent de partir, alors que des bombes explosent à 10 kilomètres de chez eux. Je suis sensé être dans un endroit plus sûr mais des bombes ont récemment explosé à 50 kilomètres. Je m’investis pour une association qui soutient l’armée (il est possible de faire un don ici), j’écris de la musique pour des vidéos de motivation à destination de l’armée, j’écris des chants patriotiques. J’essaye d’aider par les moyens qui sont les miens. Quelques-uns de mes amis sont partis au front. Pour l’instant, ils vont bien. Je suis si fier d’eux, ils protègent notre pays et Kyiv. Je reste inquiet pour quelques amis qui sont dans des zones plus tendues. »

J’écris de la musique pour des vidéos de motivation à destination de l’armée, j’écris des chants patriotiques.

Koloah aka Voin Oruwu

« Les dirigeants de plusieurs pays européens, dont l’Allemagne et la France, se sont avérés être des lâches. Les Européen·es se sont habitué·es à leur confort et sont prêt·es à fermer les yeux, tant qu’ils ou elles ne sont pas affecté·es. Le peuple ukrainien fait preuve d’une réelle force. La population de nombreux pays nous soutient, mais pas leurs gouvernements. Je recommande d’y prêter attention et d’en tirer des conclusions. Notre président, en qui personne ne croyait il y a encore un an, s’est révélé être un véritable héros. Pendant ce temps, l’Europe que nous admirions tant s’est révélée sous un autre jour… »

« La Russie est une menace pour toute l’humanité. Son idéologie repose sur le nationalisme, l’immoralité. C’est une nouvelle forme de fascisme, de racisme, particulièrement cruel, pour les êtres humains et l’environnement plus globalement. Nous avons maintenant l’opportunité de stopper ce pouvoir inique, de l’isoler. Cela nécessite de s’unir. »

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