L’underground de Shanghai serait-il en train d’inventer le (sombre) futur de la club music ?

Écrit par Gil Colinmaire
Le 25.01.2019, à 12h53
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Écrit par Gil Colinmaire
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Samedi 26 janvier, le Petit Bain invitera le collectif chinois d’électronique futuriste Genome 6.66 Mbp, qui bouscule les codes de la musique de club à Shanghai. Rencontre avec Kilo Vee, un des fondateurs du crew.


Samedi 26 janvier
, le collectif chinois Genome 6.66 Mbp sera au Petit Bain pour sa première date française. Invités par les labels parisiens High Heal, Stock-71 et Club Late Music, les artistes Kilo Vee, Rui HO, Noctilucents, R V E, ainsi que leurs guests surprise Kurama et DJ Buga, feront découvrir au public de la capitale leurs oeuvres futuristes et anxiogènes, qui bousculent les codes de la musique de club depuis près de 3 ans à Shanghai.

Genome 6.66 Mbp est né de la rencontre de deux groupes d’amis au Shelter, un ancien club de la mégapole désormais fermé, où il a organisé ses premières soirées. Développé dans une idée d’urgence, face à ce déménagement forcé et à l’uniformisation des soirées en club dans la ville, le collectif s’est formé autour du noyau dur Kilo Vee / Tavi Lee (également graphiste pour Genome), avec l’aide des producteurs Charity, Hyph11E et Khemist. Proche des mélanges hybrides entre électronique et hip hop des labels anglo-saxons Night Slugs ou Fade to Mind, Genome 6.66 Mbp écharpe l’esthétique digitale hyper-réaliste et les beats métalliques d’un Jam City ou d’un Kingdom dans des patchworks déstructurés, fourmillant de détails. Oscillant d’atmosphères lugubres et dystopiques – évocatrices de la censure numérique en Chine – en rêveries ambient, le collectif dessine une vision du futur plurielle, reflet des diverses personnalités dont il est composé. Désormais à la tête de son propre label, Genome offre un espace d’expression sur le net et au ALL Club – sa nouvelle résidence – pour de nombreux artistes des scènes underground chinoise et internationale.

Pour fêter leur arrivée sur le sol français, samedi 26 janvier au Petit Bain, Trax a posé quelques questions à Kilo Vee, l’une des figures centrales du collectif.

On peut entendre dans votre musique quelques ressemblances avec des styles à cheval entre électronique et hip hop (grime, footwork, trap, uk garage…). C’est le résultat de la rencontre entre musique occidentale et culture chinoise ?

Personnellement, je ne pense pas que nous ayons encore une culture hip hop ou électronique en Chine, et le collectif n’utilise pas le mot « culture » pour décrire ce qu’il fait. On aime juste la musique et les nouvelles sensations qu’elle procure. On explore de nouvelles émotions avec un attitude en quelques sorte, sans compromis. On puise ça de nos émotions intérieures et du reste du monde, par le biais du net. Avec les membres fondateurs du collectif, on s’est influencés les uns les autres mais en même temps, Tavi et Charity sont plus intéressés par le fait de digger des nouveaux sons que Tess (Hyph11E) et moi, qui sommes plus dans des vieux trucs UK ou de la heavy sub-bass.

The Shelter a-t-il été le catalyseur de l’univers de Genome ? 

Comme on s’est rencontrés là-bas, pour nous c’est un lieu qui nous a permis de passer de bons moments, d’échanger des idées et d’absorber des connaissances musicales. Sans lui, on serait peut-être encore en train de végéter sur internet, sans rien faire de concret. Je pense que cet endroit nous a aidés à trouver dans la vraie vie, des amis qui avaient les mêmes centres d’intérêt, et une personnalité profonde. Pour le collectif, la personnalité est aussi importante que la musique. On ne parle pas beaucoup et on veut juste se concentrer sur nos trucs à nous. Etre passionné et patient avec la musique est la clé de tout, et seul The Shelter pouvait nous procurer ça. C’est difficile à décrire, j’appelais ça la « Shelter Personality ».



Qu’est-ce qui s’est passé entre la fermeture de The Shelter en 2016 et l’ouverture de votre nouvelle résidence, le ALL Club, l’année suivante ?

On a juste déménagé notre soirée mensuelle à l’Elevator, qui est aussi un endroit très sympa à Shanghai, principalement pour les fans de techno. Murlo, Lao, Rabit, le boss du label Halcyon Veil, et d’autres ont déjà joué là-bas avec nous. On y a passé vraiment de bons moments, ce sont des beaux souvenirs. Pour nous, le ALL a une programmation plus excitante que The Shelter, mais personnellement je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de différence nous concernant car nous nous contentons de jouer ce que nous aimons et de nous amuser. Mais ces deux clubs sont tellement différents. The Shelter n’était fait que pour la musique, il n’y a pas de barrières au ALL.

Vous avez dit du morceau « Yezi » de Hyph11E qu’il vous avait donné envie de travailler tous ensemble. Ce sont ses concepts entre nature et technologie qui vous ont intéressés ?

Je crois que c’est Tavi qui a introduit Tess et moi à ce nouveau son, duquel nous nous sommes tous imprégnés à ce moment-là. Pas vraiment par rapport aux concepts de nature ou quoi que ce soit d’autre. Tout ce que nous cherchons ce sont de nouvelles sensations en musique. C’est la passion pour la musique qui nous a réunis. Chacun passe beaucoup de temps à écouter et digger de la musique sur le net. C’est la base. The Shelter nous a permis d’avoir une scène où se retrouver tous les week-ends, en dehors du web, pour s’amuser et s’échanger des idées. Il y a environ 3 ans, il n’y avait pas beaucoup de promoteurs locaux, DJ’s ou producteurs à Shanghai. Nous voulons organiser nos propres soirées et jouer ce que nous aimons, pour les garçons et filles du coin… Je veux dire qui sont nés et ont grandi en Chine, et qui n’ont pas reçu une éducation à l’occidentale.

« Le monde entier est tellement malade qu’on ressent le besoin de le soigner par la musique. »


Tu as déclaré
que Tess et toi vouliez progresser plus lentement que les autres, ne pas être trop exposés avant d’avoir produit plus de musique. Celle-ci est plus personnelle, pour vous ?


La musique est pure pour moi. Tess est plus du genre « scène antisociale » et se concentre sur ce qui se passe en dehors du net. Tavi et moi, et tous les autres membres, n’aimons pas trop parler. On doit faire réaliser au peuple chinois que le pire impact qu’a la censure sur internet est de faire croire aux gens que ce qui se passe sur youtube, facebook, twitter et dans les pays étrangers est mieux que chez nous. Mais en fait ces réseaux sociaux sont aussi tordus, non ? Le monde entier est tellement malade qu’on ressent le besoin de le soigner par la musique.

Tavi a déclaré : « Il n’y aura plus de fêtes intéressantes en Chine dans le futur, seulement une surveillance de masse et une conformité forcée ». Elle semble avoir une vision pessimiste par rapport à toi qui préfères te concentrer sur cet élan de créativité à Shanghai. La musique est-elle un acte plus politique pour certains membres du collectif ?

Bonne question ! Les fondements de notre groupe restent la musique, qui lie tout le monde en ligne ou hors ligne. C’est la raison d’être de notre collectif. Mais évidemment, nous avons des opinions différentes par rapport à la politique. On vit tous des choses très différentes et on a tous certainement notre propre vision de la vie. Je sais que Tavi a vécu des périodes vraiment dures, dans ce type d’environnement en Chine, ce qui a fait d’elle une personne très émotive, qui ressent toujours de l’espoir ou de la tristesse pour la vie. Je suis aussi très intéressé à la fois par la musique et la politique mais je n’en parle pas vraiment en même temps. Quand tu arrives sur le terrain de la politique, c’est vraiment délicat, tu as besoin d’une pensée logique forte pour expliquer tout le système. Mais pour la musique, c’est beaucoup plus simple et pur pour moi. Ça me permet de me sentir bien et d’être positif, afin de pousser la communauté locale à grandir. Mais je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de connexion entre la musique et la politique, au contraire. Nous avons évidemment souffert de ça mais on en a aussi bénéficié. La plupart des médias choisissent l’angle qui leur profite le plus pour décrire les choses. Comme la propagande politique, dans n’importe quel pays. 


© Jaya W. – Kilo Vee

Pensez-vous que Genome a une plus grande influence à l’étranger qu’en Chine ?

Oui, et je pense que c’est parce que nous n’avions pas de communauté avec qui communiquer en Chine et que nous avons donc commencé à créer des liens avec des gens à l’étranger sur internet. C’est la raison pour laquelle je disais que Tavi est une personne clef dans le collectif car à part elle, on n’est pas doués pour créer des liens avec des gens à l’étranger, en particulier en ligne. Mais maintenant la situation commence à changer, nous avons plus de communautés locales avec qui parler.

Vous n’avez pas encore rencontré certains des artistes étrangers signés sur votre label. Prévoyez-vous d’organiser des soirées avec eux à Shanghai ?

En fait, on en a déjà invité certains comme Wa?ste, un artiste australien qui a fait une release party pour son EP Hollow Vessel à l’Elevator en mars 2017. Nous ne nous préoccupons pas vraiment de savoir d’où ils viennent. Tant que leur travail est intéressant, nous sommes partants pour travailler avec eux, à Shanghai ou ailleurs, peu importe.

Quels rapports entretenez-vous avec les 3 collectifs parisiens (High Heal, Stock-71, Club Late Music) qui vous ont invités à venir jouer à Paris ?

On a invité Retina Set de Stock-71 à venir se produire à Shanghai l’année dernière. On en garde un super souvenir. Récemment, nous avons aussi collaboré avec High Heal pour la sortie de l’EP Tendre Promesse de Kurama. On a une vision similaire de la musique et de l’art avec ces collectifs. On est vraiment excités à l’idée de venir jouer à Paris pour la première fois ! Le line-up est super donc ça va vraiment être fun. C’est cool de pouvoir faire l’expérience de la vie nocturne dans différentes villes du monde.
Mais nous sommes aussi un peu déçus parce que Tavi et Charity ne peuvent pas venir (faute de visa) alors que c’était prévu à la base.

Quels sont vos futurs projets ?

Tavi va bientôt annoncer de nouveaux disques, réalisés par des producteurs de malade comme Mang, et aussi de nouveaux artistes. Je m’apprête de mon côté à booker des super noms pour une soirée Genome au ALL.

Rendez-vous le 26 janvier de 23h45 à 06h au Petit Bain pour la première soirée de Genome 6.66 Mbp en France.

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