Louisahhh aborde la sobriété, le BDSM et le féminisme dans un premier album techno-punk

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©Ella Herme
Le 16.02.2021, à 14h37
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©Ella Herme
Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©Ella Herme
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Figure féminine phare de la scène techno française, la productrice et compositrice américaine Louisahhh sort, après dix ans de carrière, son tout premier album. Explorant les thèmes du BDSM, de la sobriété, de la mort et de la spiritualité, The Practice of Freedom plonge dans l’intimité techno-punk de la protégée de Brodinski. Entre libération de l’âme, influences rock alternatif et soumission féministe, Trax a échangé avec Louisahhh sur son album, à paraître le 12 mars prochain chez HE.SHE.THEY..

Plongée dans le milieu de la musique dès son plus jeune âge, Louisahhh découvre les clubs underground new-yorkais à 18 ans et s’introduit petit à petit en tant que DJ dans la scène locale. Mais c’est à Paris, où elle emménage en 2013 sur les recommandations de Brodinski, qu’elle s’épanouit en tant qu’artiste et se dévoile au public français, au travers notamment des titres “Let the beat control your body” et “Nobody rules the street”. Signée sur le label Bromance, elle lance en parallèle sa propre maison de disques avec Maëlstrom, RAAR, prônant une musique « techno pour les punks, et punk pour les ravers ». Car Louisahhh n’a jamais mis de côté son premier amour, le rock, et se crée au fil des années une signature unique mêlant l’univers punk à la techno. Fortement marquée par son addiction passée, la DJ, productrice, chanteuse et compositrice offre à travers ses singles, EPs et collaborations une musique féroce, vorace, libératrice et profondément engagée.

C’est dans cette même démarche rédemptrice, et après avoir vécu l’intensité de l’amour et du deuil pour la première fois, que Louisahhh sortira son premier album The Practice of Freedom le 12 mars prochain. Composé de onze titres, produits par Vice Cooler et sur lesquels la DJ pose également sa voix, l’opus parcourt les thèmes qui ont marqué sa vie et sa carrière, du chemin de l’addiction vers la sobriété en passant par l’empowerment féminin, le BDSM, la libération sexuelle et l’apocalypse. Le premier extrait, “Numb, Undone“, donne le ton : des paroles criées, presque pleurées, sur fond grésillant de techno martelante aux résonances punk. Véritable plongée aux tréfonds du corps et du cœur de l’artiste, The Practice of Freedom sonne comme une exquise punition, un monde chaotique faisant fusionner musique rock, techno industrielle et électro, où l’establishement n’existerait plus. Pour l’occasion, Trax a échangé avec Louisahhh sur cette nouvelle sortie.

Ce premier album se présente comme l’une de vos sorties les plus personnelles jusqu’à présent, d’où est venu ce besoin de s’ouvrir au public ?

Louisahhh : Je ne pense pas que c’était conscient. Être vulnérable ou honnête n’était pas nécessairement un point de départ. J’ai l’impression d’aller dans cette direction depuis un certain temps, dès l’EP Shadow Work où mon écriture se tournait déjà vers l’exploration de ma propre obscurité. Ce fil a été suivi à travers mon travail de façon toujours plus explicite, jusqu’à aujourd’hui, sous forme d’album. C’est possible de construire un univers sans compromis et de parler ouvertement des choses au lieu de simplement les sous-entendre lourdement. Attention spoiler : tout dans l’album tourne autour du sexe, de la mort, de la dépendance, de Dieu, du désir.

Quelle est l’origine du titre The Practice of Freedom ?

Le titre de l’album vient de Bell Hooks, l’une de mes auteures préférées. Elle a écrit un livre intitulé Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté, dans lequel elle déclare que « l’éducation en tant que pratique de la liberté [viendra plus facilement] à ceux d’entre nous… qui croient que notre travail ne consiste pas seulement à transmettre une information, mais aussi à prendre part au développement intellectuel et spirituel de nos étudiant.e.s. C’est en enseignant de façon à respecter et prendre soin de l’âme de nos élèves que nous pouvons créer les conditions de possibilité d’un apprentissage profond et intime ».

Cet album parle de mes propres pratiques libératrices : du BDSM et de la découverte sexuelle, du fait de ressentir tout le spectre et l’énergie de la colère, de la joie, du chagrin et du deuil et de l’exprimer de manière sonore, d’une vie qui s’efforce constamment de se libérer malgré elle. Ce que Bell Hooks m’a fait comprendre est l’idée que ce n’est pas seulement la liberté individuelle qui est en jeu, mais la transmission de l’exercice des libertés qui se trouve au cœur du travail. J’ai appris à être libre grâce aux artistes qui ont façonné mon cœur et m’ont montré comment vivre et comment ressentir, et ce serait mon plus grand souhait et mon plus grand honneur que cet album en fasse de même pour ceux qui en ont besoin.

La voix a toujours été présente dans vos productions, mais sur cet album vous chantez sur tous les morceaux. Quel est votre rapport au chant et aux paroles de ces titres ?

Mistakism (l’art de faire des erreurs, ndlr) est un mot qui est revenu souvent [rires]. Cet album m’a vraiment appris à chanter et m’a donné du courage en ce qui concerne ma voix et mon écriture. Au lieu de considérer que le simple fait d’essayer était réservé aux faibles, ça m’a rendue plus audacieuse, ça m’a défiée au niveau de ma créativité, ça m’a obligée à vraiment m’efforcer. Dans beaucoup de morceaux, la voix de la démo est celle que l’on a gardée et que l’on entend sur la version finale, car c’était la plus sincère et la plus brute, même si elle n’est pas parfaite. C’était super et crucial de pouvoir travailler avec un producteur comme Vice Cooler qui n’avait pas peur d’une voix génialement défoncée.

Quels sont les artistes qui vous ont le plus influencée dans votre esthétique techno/punk ?

Je ressens cet album comme un retour à mes racines de rock alternatif américain. Nine Inch Nails et Garbage sont évidemment d’énormes influences en termes de son, mais les références esthétiques me semblent être plus anciennes que cela : vieux magazines fétichistes, le livre Skins de Nick Knight, Lou Reed et les pochettes de disques d’Iggy Pop, les premières collections Alyx de Matthew Williams, Banks Violette, Dash Snow, Siouxie and the Banshees, Derek Ridgers, The Passion of Joan of Arc, Araki, Tamara Santibañez … Je veux dire, pour un premier album il faut y aller à fond, non ? Tous les coups sont permis.

Je m’étais toujours dit que c’était too much de vouloir ce que je voulais, et finalement m’autoriser à y aller vraiment, c’était comme libérer une force créatrice.

Louisahhh

De quelle façon le monde BDSM vous a-t-il influencée dans la création de l’album ?

En nommant et structurant délibérément cette partie de moi-même qui était auparavant un peu obscure ou interdite, je suis comme tombée dans un puit de possibilités. Je m’étais toujours dit que c’était trop pervers ou too much de vouloir ce que je voulais, et finalement m’autoriser à y aller vraiment, à le contextualiser, à explorer, à parler et à sentir que cette partie de moi se renforçait, c’était comme libérer une force créatrice.

Cette libération sexuelle s’inscrit-elle dans la découverte d’une nouvelle identité, que vous auriez retrouvée dans la sobriété ?

Je ne parlerais pas de « découverte d’une nouvelle identité », mais plutôt d’être entrée en contact et d’avoir donné du pouvoir à quelque chose qui était déjà là, et en quelque sorte l’intégrer, lui donner une voix et un but. Je pense que pendant longtemps, l’idée que j’avais du “moi sobre” entrait en conflit avec cette partie-là.  Je pensais que pour rester sage, je ne pouvais pas désirer ce que je désirais sexuellement. J’ai découvert qu’en fait, la sobriété est profondément une question d’intégrité, d’authenticité, et que cette partie – la “soumission féministe” – est une partie de moi qui est valide, précieuse, sage et féroce, et que j’aime. Je ne pense pas pouvoir rester sobre et saine d’esprit en me séparant de certaines parties de moi-même, donc intégrer cette partie-là était vraiment une affirmation de l’âme, une affirmation de la vie, une libération.

Vous libérer de vos addictions passées a-t-il influencé votre musique ?

C’est la fondation de tout ! Je suis complètement sobre depuis 2006, et c’est cette base qui permet tout le reste. Le truc quand tu es toxicomane, selon moi, c’est que ça ne disparaît jamais. C’est un travail quotidien que de m’accorder un répit de cette obsession et de cette impulsion de me détruire, de ne rien ressentir, de m’engourdir et de me sentir super intense tout le temps. C’est assez épuisant, mais les différents angles avec lesquels examiner et explorer ce genre de choses sont illimités, donc c’est génial pour les chansons. En parlant de dépendance, si quelqu’un qui lit ceci se bat contre une dépendance à la drogue ou à l’alcool, n’hésitez pas à m’envoyer un DM, je serais heureuse de vous dire ce qui m’a aidée à arrêter.

Cet album parle d’amour, de deuil, d’empowerment, d’érotisme, d’apocalypse… le considérez-vous comme un album sombre ou introspectif ?

Je ne sais pas si je le qualifierais de sombre, même s’il sera probablement classifié comme tel par l’auditeur moyen. Il s’agit d’explorer les ténèbres, bien sûr, mais je pense qu’il y a aussi beaucoup d’espoir dedans. Je pense que c’est un disque très brutal. Sur le plan sonore, c’est très dense et acharné, mais il y a beaucoup de points de lumière – même s’ils ne sont pas très relaxants, c’est plein d’amour.

Avec la fermeture des lieux de nuit, le live est devenu impensable. Comment gardez-vous le lien avec votre public ? Avez-vous prévu d’accompagner cette sortie d’un événement en ligne ?

Aucun événement en ligne n’est prévu pour le moment, mais je réfléchis encore à quelque chose de spécial. Pour moi, l’événement de l’année, ça a été de pouvoir jouer ces chansons “en live” pour les Transmusicales en décembre. Beaucoup d’énergie, d’effort et d’amour ont été consacrés à la création du spectacle en direct, et on a hâte de le reproduire en tournée. Je fais aussi beaucoup de DJ sets en direct pour rester en contact avec la nouvelle musique et me rappeler comment m’amuser, mais la sensation de jouer devant une vraie piste de danse ou bien un mosh pit est quelque chose qui me manque vraiment, que j’ai hâte de ressentir à nouveau.

The Practice of Freedom sortira le 12 mars prochain sur le label HE.SHE.THEY.. Il est possible de le pré-commander en suivant ce lien.

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Tracklist

  1. Love Is A Punk
  2. Like A Shot
  3. Chaos
  4. Ferocious (Contained)
  5. Master
  6. No Pressure
  7. Not Dead
  8. Corrupter
  9. A Hard No
  10. Hunter Wolf
  11. Numb, Undone
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