Londres : Spiritland, le bar au sound-system parfait

Écrit par Trax Magazine
Le 23.11.2016, à 11h19
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Écrit par Trax Magazine
À Londres, le Spiritland réunit une clientèle d’amoureux de la musique. L’endroit, un bar créé par Paul Noble, attire des passionnés, heureux de pouvoir écouter la plénitude des vinyles, dont le son est bonifié par le système son à la pointe de la technologie.Par Joe Muggs, correspondant à Londres

Le quartier King’s Cross de Londres était réputé comme étant une zone mal famée et vétuste. Les chantiers ferroviaires entouraient la station de métro, mieux connue pour être le spot où trouver drogues dures et prostitution. Mais c’était également le carrefour de la vie nocturne, avec ses lieux historiques qui attiraient tous les raveurs dans le quartier : Bagleys, The Key, les entrepôts qui auront accueilli tant de raves, la Scala, encore ouverte aujourd’hui, ou The Egg. Après l’ouverture du terminal ferroviaire Eurostar, cependant, il est difficile d’imaginer une situation radicalement plus différente. Si Londres au XXIe siècle devait être défini par une politique de changements abrupts, King’s Cross en serait l’allégorie parfaite. Radicalement réaménagé – favorisant l’installation de sociétés comme Google –, le quartier se transforme petit à petit en une des zones les plus haut de gamme de la ville.

Spiritland est un emblème de ces changements : le premier espace londonien dédié à la musique, et construit autour d’un sound-system de qualité audiophile. Autrefois une simple installation temporaire dans un bar à proximité de Shoreditch, le système Spiritland s’est depuis trouvé un foyer digne de ce nom, traité acoustiquement, aux murs couverts de rangées de disques, proposant de la nourriture et des boissons haut de gamme et abritant un studio de radio. Tout ceci installé dans la vieille brique rouge typique des anciens bâtiments de tri londoniens. « Je conçois tout ceci uniquement comme un lieu dédié aux amateurs de musique », explique le directeur artistique Paul Noble. « Certains estiment que nous sommes un restaurant avec un sound-system incroyable ou un bar à DJ’s de fin de soirée sans dancefloor. Tout ceci est vrai en partie, mais nous espérons que les gens verront ce lieu comme un espace unique où tous les amoureux de musique pourront venir explorer leur passion dans les meilleures conditions. »

À contre-sens

L’inspiration originale pour Spiritland est venue des nombreux pèlerinages de Noble dans les légendaires bars japonais whisky & jazz, où, en lieu et place de DJ’s, opéraient « juste un petit nombre de collectionneurs de disques jouant attentivement la musique qu’ils aimaient, et quelques personnes assises là, écoutant avec délice ». Le lieu est aussi une réaction consciente contre les habitudes modernes de « l’écoute de fichiers de faible qualité sur des enceintes de la taille d’un bonbon. J’ai voulu faire totalement demi-tour. J’ai eu envie de traiter la musique avec l’amour et l’attention qu’elle mérite, et renouer sans rougir avec l’expérience magique de l’écoute. » Bien que Spiritland fasse effectivement jouer des DJ’s, et que le lieu relève certainement plus du bar animé à la londonienne que du salon japonais rempli d’amateurs de jazz très exigeants, le concept est très certainement en train de modifier la façon dont la musique est jouée et entendue dans la capitale anglaise.

En seulement un petit mois depuis son ouverture, Spiritland a accueilli des DJ’s aussi différents qu’Andrew Weatherall, Kirk Degiorgio, Joe Goddard ou Alexis Taylor de Hot Chip. Et chaque DJ qui y a joué a adapté son set pour respecter au mieux le sound-system. Comme le vétéran londonien du jazz Patrick Forge a su le résumer, « Spiritland n’a rien à voir avec le fait de “jouer dans un bar”. Lorsque le sound-system est la pièce maîtresse de l’espace, on crée une atmosphère radicalement différente. Derrière les platines, on a l’impression d’avoir obtenu un permis de jouer absolument ce qu’on veut ! » En particulier, dit-il, « je pense que le jazz acoustique enregistré avec soin est littéralement sublimé sur le système Spiritland. Le Mirage for Miles de Paul Horn, par exemple, a été une révélation. »

Sans pitié pour les MP3

La légende de l’ambient Mixmaster Morris, qui est maintenant résident du lieu le dimanche soir, y joue tout naturellement ses disques les plus anciens : « La musique bien conçue et produite brillera sur ce système, dit-il. La production moderne est souvent bien trop compressée et ne dispose d’aucune plage dynamique – on va donc jouer ici de plus en plus de productions vintage. Le son est très mélodieux : j’y ai entendu des lignes de basses comme jamais je ne les avais perçues auparavant. » Les DJ’s ont d’ores et déjà constaté que même un vinyle légèrement usé ne passera pas convenablement sur ce système, et les MP3 320 kbps voient tous leurs défauts amplifiés comparés aux fichiers purement audiophiles. Kirk Degiorgio convient que « la séparation de fréquences, choisie avec soin sur ce système, est littéralement impitoyable avec les sources mal enregistrées » et que « la puissance d’un solo de Coltrane, la profondeur obsédante d’un enregistrement de Miles Davis des années 70, ou le grave d’une ligne de basse de King Tubby prennent un second souffle lorsqu’on les entend sonner ainsi. »

Seul le temps nous dira quel phénomène Spiritland va créer au sein de l’écosystème club et musique londonien. Comme Noble le dit, « le véritable challenge est de découvrir quel genre fonctionnera à quel moment : ambient et New Age, dub, jazz spirituel, flamenco, classique autant que rock et pop les plus authentiques semblent tous fonctionner à différents moments de la semaine. » Les changements rapides que vit Londres ne se font pas tous nécessairement pour le mieux, mais à Spiritland – que ce soit pour regarder les gens travailler en buvant un café à l’heure du déjeuner sur des sonorités ambient 70’s ou en s’enivrant de cocktails fabuleux la nuit sur du jazz et du dub –, on est forcés de voir un aspect positif dans ce réaménagement. Il peut se révéler fonctionner dans bien des aspects, mais comme le dit Mixmaster Morris, « avoir enfin un espace dédié à l’écoute de la musique dans de bonnes conditions à Londres est un événement très important ! »

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