“Lo-fi hip-hop beats to chill” : comment ces radios YouTube ont conquis les adolescents du monde entier

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©D.R
Le 18.05.2020, à 18h36
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Écrit par Simon Clair
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Le lo-fi hip-hop n’a jamais aussi bien trouvé sa place que dans ce monde en quarantaine. Née sur Internet et portée par des live streams YouTube aux millions de vues, cette culture raconte depuis des années la solitude, l’ennui, le travail à domicile et le mal-être généré par un monde où tout semble aller de travers. Retour sur ces adolescents dont les nuits trop longues se partagent entre instrumentaux chill, animés japonais et communautés en ligne.

Cet article est initialement paru en dans le numéro hors série de Trax Magazine, disponible à prix libre en version numérique et en pré-commande papier sur le store en ligne.

C’est un dessin qui pourrait facilement illustrer l’atmosphère si singulière de ce printemps  2020. Dans un style proche de celui des Studios Ghibli, on y voit une jeune fille enfermée dans sa chambre, les yeux dans le vague et un casque audio sur les oreilles. Sur un petit carnet d’écolière, elle rédige des phrases qui lui viennent à l’esprit, sans tenir compte de l’ordinateur portable installé juste devant elle, bloqué sur la page d’accueil de YouTube. Il commence seulement à faire nuit. Le soleil vient de disparaître en laissant dans le ciel une couleur orangée, comme à la fin des belles journées d’avril ou de mai. Sur le bord de la fenêtre, un gros chat tigré regarde les rues vides et les lumières qui s’allument progressivement dans les immeubles des alentours. Parfois, l’image s’anime. La jeune étudiante tourne alors la tête vers la vitre et se met elle aussi à rêver en regardant dehors, l’air un peu triste. Il lui reste encore beaucoup de travail et elle n’est pas prête de sortir. La nuit va être longue.

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Tous les jours, à n’importe quelle heure, cette image s’affiche sur l’écran de plus de 35 000 personnes partout dans le monde. Sur YouTube, elle sert en effet d’illustration à un live stream baptisé Lofi hip-hop radio – beats to relax/study to. On y voit la désormais célèbre anime girl, donc, mais on y entend surtout en fond sonore des playlist de morceaux instrumentaux aux sonorités apaisantes, inspirés par les plus chill des beats hip-hop. Une sorte de radio en ligne  24/7, plus interactive et reposante, idéale pour se couper du monde et bachoter en paix à la maison.

En presque trois ans, cette boucle infinie de morceaux est devenue un véritable phénomène. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder ce qui s’est passé fin février, quand ce petit monument de YouTube a été interrompu à cause d’une suspension inopinée du compte de son créateur, la chaîne Chilled Cow. En stoppant la diffusion de ce direct, YouTube a dû créer et archiver l’une des vidéos les plus longues de son histoire, un monstre de 13  665 heures, soit l’équivalent de 548,5 jours de musique. Mais surtout, la manœuvre a donné l’occasion de voir le nombre de visionnages accumulés au fil des années par ce live stream démesuré  : 218 millions de vues. Aussitôt relancé après cet incident, Lofi hip-hop radio – beats to relax/study to continue aujourd’hui de diffuser en direct ses rythmiques lentes et ses nappes de claviers, accompagnée par sa petite sœur Lofi hip-hop radio – beats to sleep/chill to et d’autres déclinaisons du même genre. Lentement mais sûrement, Chilled Cow approche aujourd’hui du demi-milliard de vues cumulées. Et dans ce monde de vacarme qui en effraie plus d’un, la chaîne n’est pas la seule à jouer la carte de la lenteur, de la rêverie, du rester-chez-soi et du lo-fi hip-hop.

Tout ça remonte au début des années 2000. Des artistes comme J Dilla, 9th Wonder ou MF Doom se sont mis à sortir des disques avec des instrumentaux très smooth.

Ryan Celsius

Beats et dessins animés

Avant de devenir la star des live streams sur YouTube, le lo-fi hip-hop s’est d’abord fait ses premiers fans à une époque où Internet n’en était qu’à ses balbutiements. «  Selon moi, tout ça remonte au début des années 2000. À ce moment, le hip-hop a commencé à devenir de plus en plus pop et on a vu apparaître chez certains une sorte de nostalgie pour le rap d’avant. Des artistes comme J Dilla, 9th Wonder ou MF Doom se sont mis à sortir des disques avec des instrumentaux très smooth renvoyant un peu à la scène boom bap des années 1990  », explique Ryan Celsius qui a créé il y a plus de dix ans une chaîne YouTube à son nom comptant désormais 455  000 abonnés et plus de 84 millions de vues. Passionné de jeux vidéo et de musique, cet Américain a été l’un des premiers à essayer de diffuser ce hip-hop alternatif en live stream sur le web, à l’époque de Justin.tv, qui allait ensuite devenir Twitch.

Autant qu’il se souvienne, ce genre musical a toujours été associé à la culture des dessins animés depuis que la chaîne de télévision américaine Cartoon Network a lancé en 2001 son programme Adult Swim diffusant des séries d’animation tard le soir, plutôt destiné aux adolescents et aux jeunes adultes. «  L’une des marques de fabrique d’Adult Swim était de passer ce qu’elle appelait des bumps c’est-à-dire de très courtes vidéos de quelques secondes sur lesquelles on pouvait entendre des extraits d’instrumentaux de J Dilla ou MF Doom, accompagnés parfois d’images de nature ou de Tokyo la nuit. Il y avait aussi certains animés japonais comme Cowboy Bebop ou Samurai Champloo dans lesquels la musique, en particulier le hip-hop et le jazz, tenait une place importante », détaille Ryan. C’est donc logiquement que, lorsque ce dernier commence à poster sur YouTube ses découvertes musicales, souvent composées dans leurs chambres par des musiciens cherchant à recréer les sons entendus des années plus tôt sur Adult Swim, Ryan accompagne ses morceaux de visuels piochés dans des dessins animés américains et japonais. C’est le début d’un mouvement, porté aussi au départ par des artistes comme Nujabes et diffusé par des chaînes comme E m o t i o n a l T o k y o (195  000 abonnés) ou TriangleMusic (163  000 abonnés)puis par Chilled Cow (4,97 millions d’abonnés, donc). Un courant esthétique qui, dès son origine, s’ancre dans une forme de nostalgie et se pose comme une réponse contemplative et mélancolique à l’hyperactivité du monde de la pop et des médias mainstream.

Nous nous soucions de nos auditeurs, en particulier ceux qui ont évoqué le fait de se sentir seul, déprimé et parfois suicidaire.

Luke Pritchard et Jonny Laxton

Bonjour tristesse

«  Clairement, il y a dans tout ça une sorte de culture du sad boy. C’est là depuis le début  », contextualise Ryan Celsius, qui avoue d’ailleurs avoir lancé sa chaîne à une époque où il frôlait la dépression. Selon lui, les origines de cette mélancolie sont à chercher dans un autre courant apparu sur internet dans les années 2010  : la vaporwave. Construite de toutes pièces à partir d’échantillons piochés dans le smooth jazz, la city pop japonaise ou la musique d’ascenseur, ce genre nostalgique est vite devenu le réceptacle idéal à un spleen adolescent typique de l’époque internet et de l’ennui connecté qu’elle génère. Parmi les mille déclinaisons esthétiques qu’a engendrées la vaporwave (comme le mallsoft, la vaportrap, le future funk, etc.), c’est sans doute la simpsonwave qui a le plus creusé le sillon de la tristesse. Ryan Celsius est l’un des premiers à avoir activement participé à la diffusion de ce micro-genre qui mélange des morceaux de vaporwave et des vidéos détournant des scènes des Simpsons. Il remonte aux alentours de 2016  : «  Quand la simpsonwave a commencé à devenir un phénomène sur internet, on a vu apparaître des séries de vidéos qui s’appelaient “Bart sad”. Elles montraient Bart Simpson dans ses mauvais moments, triste et déprimé, sur fond de vaporwave. Beaucoup de gens s’y sont identifiés, car Bart Simpson est censé représenter un adolescent ordinaire. C’est alors que s’est développée cette idée d’une musique underground triste, portée par une sorte de nostalgie et de mélancolie  ».

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Sur YouTube se créent alors des chaînes mêlant sans distinction les esthétiques de la vaporwave/simpsonwave et du lo-fi hip-hop, l’un piochant irrémédiablement chez l’autre et inversement. C’est le cas par exemple de la chaîne The Bootleg Boy qui diffuse à ses 3,3 millions d’abonnés des mix aux titres évocateurs comme Sad songs for lonely people ou encore It’s 3AM and I still miss you. Ou de la chaîne College Music (1,07 million d’abonnés et 138 millions de vues) lancée en 2014 par Luke Pritchard et Jonny Laxton, deux adolescents anglais ayant respectivement 22 et 21 ans aujourd’hui. En descriptif de leur live stream le plus populaire nommé 24/7 lofi hip-hop radio – beats to study/chill/relax et illustré par l’image d’une jeune anime girl en pleine révision, on peut lire  : « Nous nous soucions de nos auditeurs, en particulier ceux d’entre vous qui ont évoqué le fait de se sentir seul, déprimé et parfois suicidaire. Nous savons que les choses peuvent parfois être difficiles, mais nous voulons que vous sachiez que vous n’êtes pas seuls et qu’il y a des gens qui peuvent vous aider. Notre anime girl a récemment fait un break pour se focaliser sur sa santé mentale. Pour voir ce qui lui est arrivé, vous pouvez suivre ce lien ». Les curieux sont alors renvoyés vers une vidéo où l’étudiante au pull rose révise en musique avant que le son ne s’arrête. La jeune fille se met alors à pleurer et sort un long couteau qu’elle pointe vers son cœur. Après avoir hésité, elle lâche finalement la lame qui tombe au sol. Un écran noir s’affiche et une voix d’adolescent explique  : « La vie peut parfois être dure. Les émotions peuvent finir par nous submerger et nous donner des pensées suicidaires. Même si tout ça peut être très intense, il est important de se rappeler que ces sentiments finiront par passer. Pour savoir ce qui a aidé l’étudiante, et ce qui pourrait vous aider, cliquez sur le lien dans la description ». Si vous suivez les consignes, vous accédez à un article de prévention contre le suicide.

Luke et Jonny savent que sur le web, il faut savoir prendre soin de sa communauté et dialoguer avec elle. Pour ça, ils ont donc créé il y a deux ans un serveur sur Discord – sorte de réseau social communautaire semi-privé très apprécié des jeunes gamers – sur lequel se réunissent quotidiennement plus de 11  000 utilisateurs fans de College Music. « Depuis que nous l’avons lancé, nous pouvons discuter directement avec nos auditeurs, que ce soit par message ou même vocalement par micro. Nous leur montrons ce sur quoi nous travaillons et ils nous proposent des idées », résume Luke Pritchard. « On dit souvent que l’engagement des Youtubeurs avec leur audience est un peu superficiel et limité. C’est pourquoi nous voulons développer autre chose avec nos abonnés, leur montrer que, derrière l’écran, il y a des gens qui les apprécient et prennent soin d’eux  ».

Chill et confinement

Avec ses mix mélancoliques illustrés par des dessins montrant des adolescents enfermés dans leur chambre, la culture des live stream de lo-fi hip-hop n’a pas attendu la crise du coronavirus pour fantasmer le confinement. Logiquement, lorsque tous les pays du monde ont commencé à imposer des mesures de quarantaine, le nombre de vues et d’échanges sur ces vidéos s’est mis à grimper en flèche. « La force de notre culture est de créer de l’interaction sociale entre des gens qui se sentent seuls », reprend Ryan Celsius. « C’est la raison pour laquelle la section commentaires, le chat live ou les serveurs Discord sont si importants. Par exemple, on ne trouve pas ça sur Spotify qui ne permet pas vraiment de discuter avec des gens ayant les mêmes goûts musicaux. Aujourd’hui, avec cette situation de confinement, les internautes sont encore plus isolés les uns des autres physiquement. Ils ont donc besoin de ce genre d’expérience interactive ». Sur sa chaîne, Ryan a donc créé un nouveau live stream baptisé Quarantine and chill sur lequel il diffuse 24/7 un mélange de lo-fi hip-hop, de vaporwave, de trap planante et de chill music. Même chose chez Luke et Jonny de College Music qui viennent de lancer un live stream nommé Lofi beats to quarantine and stay indoors to. « La situation actuelle de confinement impacte clairement notre audience. Parmi les pays où on trouve le plus de nos auditeurs, la France était en 9e position l’année dernière à la même période. Dès que le confinement y a été annoncé, elle a aussitôt grimpé à la 3e place. L’augmentation des gens qui doivent travailler ou étudier de chez eux change beaucoup de choses pour notre chaîne », explique Jonny. 

Mais paradoxalement, pour cette culture Internet qui s’est construite dans l’intimité des chambres d’étudiants, la mise en quarantaine n’est pas pour autant une situation facile. Pour s’en rendre compte, il suffit d’aller jeter un œil aux discussions qui animent ces temps-ci le serveur Discord de College Music. Au fil des messages postés par des adolescents coincés chez eux à Washington, Paris, Rio ou Séoul, on peut lire des témoignages de jeunes chamboulés. On y croise des théories alarmistes (« On dit que ce virus va tuer 70  % des gens dans le monde »), des conseils pratiques fumeux (« Pour savoir si tu l’as, il faut retenir ta respiration 10 secondes et si tu as du mal à le faire c’est que tu l’as »), et beaucoup d’états d’âme. Dans un message posté mi-avril, un jeune Américain s’épanche  : «  Il y a 10 minutes, j’ai appris que je n’allais pas revenir à l’école pour finir mon année de terminale qui devait normalement s’arrêter le 4 mai. Au début, j’ai trouvé ça cool, puis j’ai réalisé que je n’allais pas revoir mes camarades de classe, tous ceux avec qui je blaguais tous les jours et qui vont partir à la rentrée prochaine dans des universités un peu partout aux États-Unis. Ça m’a fait vraiment mal. Je me rappelle quand on séchait les cours ensemble pour aller fumer des joints en cachette. Tout ça, c’est fini. Je ne pourrai pas les revoir une dernière fois pour les remercier pour tous ces bons moments. Il y a une semaine, nous ne savions même pas que nous passions notre dernier jour ensemble. Je suppose que c’est la vie, il faut bien devenir adulte. Tout ça me rend malade, ça me fait mal dans l’estomac et dans la tête. Et il n’y a pas de vaccin contre ça ». Mais un peu plus bas dans la discussion une jeune fille dont la photo de profil est empruntée à un clip de la chanteuse Billie Eilish lui répond pour le consoler  : « Ce genre de musique devrait pouvoir apaiser ton âme. Ce matin, je suis tombé sur ce mix et il m’a aidée à oublier tout ce qui se passe autour de nous en ce moment pour me recentrer sur moi-même. Pendant que je l’écoutais, soudainement, j’ai réalisé que ça faisait une éternité que je n’avais pas pris le temps de ralentir, de m’arrêter et vraiment… de rêver ». En guise d’illustration du live stream YouTube qu’elle poste sous son message, un dessin montre deux ados partageant les écouteurs d’un walkman le temps d’une nuit à la belle étoile. Le nom du mix en question pourrait bien être la réponse nonchalante à un monde qui perd la tête  : Just wanna stay here forever – lofi hip hop mix.

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