Livity Sound : Comment l’iconique label bristolien dicte depuis 10 ans le son UK de demain

Photo de couverture : ©DR
Le 29.09.2021, à 10h01
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Pour fêter ses 10 ans, l’iconique label bristolien Livity Sound rassemble 19 de ses membres, de ses fondateurs emblématiques à ses dernières recrues, qui signent ensemble une compilation anniversaire pour le moins mémorable. L’occasion  de retracer l’histoire et l’évolution de cet emblème de la musique britannique.

Les rues de Bristol ont vu naître quelques icônes. Le street artist Banksy, le musicien Tricky, les groupes Portishead et Massive Attack et par effet de causalité le mouvement trip hop, la série Skins… Même le pirate Barbe Noire serait originaire de cette ville du sud-ouest de l’Angleterre. Mais cette dernière a enfanté un autre joyau qui peut faire la fierté de l’Angleterre : sa scène dubstep. Et lorsqu’il est question de dubstep à Bristol, une entité fait figure de proue : Livity Sound. Reconnu, respecté et apprécié à l’international, le label qui fête cette année ses 10 ans a marqué la dernière décennie en fédérant une communauté d’artistes à l’origine d’un son nouveau, unique, brute et exploratoire qui redéfinira complètement le son UK. À l’occasion de la sortie de Molten Mirrors, une compilation anniversaire qui rassemble 19 des membres de l’écurie, retour sur l’histoire d’un pur produit bristolien qui dicte, depuis 10 ans, la tendance de la musique électronique de demain.

100% Bristol

Aux manettes d’un tel projet se trouve Tom Ford, plus connu sous son alias Peverelist. Avant de fonder ce que le site Resident Advisor qualifie aujourd’hui de « l’un des principaux protagonistes de la musique électronique underground britannique », Tom fédéra la scène dubstep de Bristol autour d’un premier label, Punch Drunk. De 2001 à 2011, l’artiste passe un temps incalculable dans les rayons de Rooted Records, petit disquaire indépendant situé sur Gloucester Rd, spécialisé dans la musique underground. « On passait du reggae, du hip-hop, beaucoup de drum and bass… Mais mon truc à moi, c’était le garage underground, ce qui est devenu plus tard le grime et le dubstep », se souvient-il. Le petit shop, devenu la plaque tournante de cette musique ainsi que le point de rendez-vous de toute une communauté d’artistes, permet à Peverelist d’assister en premières loges à la naissance du dubstep bristolien. « Il y avait ce groupe de producteurs qui faisaient de la musique, mais il n’y avait pas de label ou de structure pour la diffuser, alors j’ai créé Punch Drunk juste pour représenter les artistes de Bristol dans cette scène. » En quelques années, le label et ses artistes décollent, mais le dubstep prend une dimension tout autre à l’international quand de plus en plus de producteurs, notamment américains, transforment petit à petit le son et le rendent plus commercial et grand public. « C’est devenu très difficile de dire qu’on était un DJ ou un producteur de dubstep parce que les gens pensaient tout de suite aux Américains et nous disait “oh, on n’aime pas trop ça” », remet Tom. Le mouvement s’affaisse, et l’activité de Punch Drunk décroît petit à petit.

En parallèle, le producteur continue cependant à produire un son hybride inspiré des racines dub et dubstep d’alors, qu’il décide finalement de sortir sur un nouveau label en juin 2011. « Livity Sound est né des cendres de Punch Drunk. » Tel le phénix du dubstep, Livity Sound ravive la flamme et propose un ADN sonore précis, totalement neuf et très identifiable qui deviendra rapidement LE son de Bristol. Un son très percussif, situé entre 120 et 130 BPM, qui fusionne les codes du dubstep, de la techno, du grime, du garage et de la jungle. Peverelist, Kowton et Asusu, vite rejoints par d’autres producteurs bristoliens comme Alex Coulton et Batu, enchaînent les sorties et ravissent les critiques, si bien qu’en à peine deux ans Livity Sound est considéré comme l’un des chefs de file de la nouvelle scène bass britannique. En 2013, Resident Advisor lui décerne même le titre de meilleur label de l’année et scelle définitivement son succès. « On était très surpris, et bien sûr très reconnaissants. On cherchait simplement à faire de la bonne musique… », justifie Tom avec humilité. Après ce sacrement, Livity Sound aurait pu arrêter là son exploration sonore, et répéter une recette qui fait ses preuves. Pour Peverelist, il en est hors de question.

Nouvelle ère, nouveaux succès

Le patron de Livity Sound profite plutôt de cet événement pour entamer une période de réflexion et de refonte de l’écurie. Cela passe notamment par l’ouverture à de nouveaux talents. « Je n’ai jamais vraiment eu de plan, je n’ai jamais voulu prévoir où on allait. Mais à ce moment-là, j’ai ressenti le besoin de m’arrêter et de travailler sur la suite. J’ai décidé que nous devions évoluer et faire appel à de nouveaux artistes. Tout simplement parce que je ne voulais pas qu’on se répète, nous avions besoin de changer. » Livity Sound ouvre donc son roaster à de nouvelles têtes, et notamment à des artistes non originaires de Bristol, comme le Londonien Forest Drive West ou le Nantais Simo Cell. D’un même coup, l’identité sonore s’ouvre à des tempos différents, et l’identité graphique du label évolue elle aussi, puisqu’on voit apparaître de la couleur sur les pochettes, jusqu’alors exclusivement noires et blanches. C’est l’artiste Tess Redburn qui prend alors en charge le design de chaque sortie, faisant de la DA des disques un nouvel élément distinctif de Livity Sound. Les couleurs pastel et les formes abstraites permettent d’identifier au premier coup d’œil n’importe quel disque du label dans un bac ou sur une étagère de disquaire.

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À partir de 2018, le label enclenche une nouvelle vitesse. « À ce moment-là, le son de Livity est moins outsider, beaucoup plus plébiscité et connu de la scène électronique », témoigne Simo Cell. « On a vraiment vu le label évoluer entre le moment où c’était un truc complètement nouveau et il fallait poser quelque chose de très précis, et là où le label joue avec plein de codes différents. » Livity Sound augmente fortement sa fréquence de publications et accueille dans ses rangs de nouveaux talents comme Facta, Azu Tiwaline, Al Wootton, DJ Plead, Two Shell, Toma Kami… Un rêve éveillé pour ce dernier, alors tout juste émergeant sur la scène française, qui le propulse dans une autre dimension. « Pev était une légende pour moi », se rappelle-t-il. « Je rêvais de faire une sortie sur Livity. Je n’en revenais pas, c’était le sentiment le plus fou pour moi. Cette confiance prématurée en ce que je produisais a été un vrai boost, ça m’a donné envie de me surpasser. » Chaque sortie est un succès et participe autant à la renommée du label qu’à la fierté de ses artistes. Partout, Livity Sound inspire le respect et la qualité : l’écurie est indéniablement devenue référence.

Quality & family

Lorsqu’on cherche à comprendre la clé du succès de Livity Sound, une qualité revient systématiquement : la constance. « C’est le premier mot qui me vient en tête », acquiesce Toma Kami. « C’est rare de voir un label passer le cap des 10 ans, et encore plus impressionnant quand la ligne directrice est si bien maintenue. » Le label a beau avoir évolué, s’être ouvert, avoir expérimenté et ébranlé les codes de la musique électronique, il n’a en effet jamais perdu de vue cette ligne de conduite à la rigueur impeccable. Cette stabilité dans l’exigence, c’est avant tout au fondateur qu’on la doit. Dans sa relation aux artistes qui l’entourent, Peverelist semble avoir instauré un climat de confiance mutuelle tout en posant les lignes bien définies de ce qu’il attend. « Quand tu travailles avec lui, tu lui envoies des morceaux et il dit oui ou non. Je sais qu’il y a des labels qui font un peu de DA, qui demandent de modifier telle ou telle chose dans un morceau, mais avec Pev, c’est soit il prend soit il prend pas, c’est direct », confie Simo Cell. Et l’intéressé de confirmer : « En général, si je sais que j’aime le travail d’un artiste, je lui fais confiance pour prendre l’initiative et décider du son de son disque. Je n’aime pas trop interférer. » « Il a réussi à créer une dynamique où les artistes ont l’espace de s’exprimer librement tout en s’inscrivant naturellement dans sa vision globale, ce qui est toujours un équilibre délicat à tenir », continue Toma.

Peverelist, Kowton et Asusu

Si les échanges se font principalement par e-mails, a fortiori depuis la pandémie, le label reste particulièrement soudé. Les membres de Livity Sound semblent tous avoir développé un sentiment d’appartenance très fort, et se réjouissent toujours de se retrouver pour produire de la musique, jouer à des jeux de société ou organiser des fêtes inoubliables dans les clubs de Bristol. « Une grosse claque », se rappelle Toma lorsqu’il mentionne sa toute première soirée avec le crew. « J’étais un peu nerveux au début, mais ils étaient hyper accueillants avec moi. Pendant mon set, je remarquais plein d’autres artistes que j’adore débarquer dans la salle : Alex Coulton, Bruce, Batu, Facta… j’ai fini la soirée en b2b improvisé avec Pev, c’était une nuit complètement surréaliste. » Cette ambiance hyper chaleureuse imprègne même l’orientation que Simo Cell souhaite donner à son propre projet, TemeT : « Cet esprit de corp, cet esprit de famille, avec ce côté local où on fédère une scène autour de soi, c’est clairement un truc que j’ai appris de Pev et que je veux essayer de mettre en place avec mon label. »

Et demain ? Difficile de prédire ce qui attend un label aussi visionnaire que Livity Sound.  Après avoir passé dix ans à réinventer les codes et à ouvrir la voie à de nouveaux horizons électroniques, on pourrait presque imaginer le label s’arrêter là. Rien n’est moins sûr… « Un jour j’ai demandé à Pev ce qu’il ferait s’il n’avait plus de gigs », raconte Simo qui s’est lui aussi posé la question. « Il m’a dit “J’en sais rien, c’est toute ma vie. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? Rien”. » Et quand on questionne le principal intéressé sur ses projets d’avenir, il confirme simplement : « Juste faire plus de musique. Je suis juste un fan de musique, vraiment. »

La compilation Molten Mirrors – A Decade Of Livity Sound est disponible depuis le vendredi 24 septembre sur toutes les plateformes d’écoute et sur Bandcamp.

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