L’immense Philip Glass va investir la Philharmonie de Paris pour 3 ciné-concerts magistraux

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©James Ewing
Le 04.11.2019, à 14h23
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©James Ewing
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Photo de couverture : ©James Ewing
La Philharmonie de Paris présente du 6 au 8 décembre La Trilogie Qatsi, une série de films signés Godfrey Reggio, cinéaste américain, et mis en musique par Philip Glass. Réalisés entre 1983 et 2002, ces trois films dotés d’une puissance visuelle magistrale, décrivent et dénoncent avec force et poésie, le fossé grandissant entre nature et civilisation.

Par Jean Yves Leloup

Le cinéma possède-t-il la capacité à surmonter nos différences culturelles et à s’adresser au monde ? C’est du moins l’ambition affichée du réalisateur Godfrey Reggio dont les trois œuvres, Koyaanisqati, Powaqqatsi et Naqoyqatsi se présentent sous la forme de films sans dialogue, sans acteur et sans intrigue, construits autour d’une série de séquences à la fois documentaires et expérimentales, d’une fascinante beauté esthétique, qui s’attachent à évoquer la mutation et le déracinement de notre civilisation urbanisée, industrialisée et informatisée, vis-à-vis de ses origines. Les titres mystérieux de ces trois films, issus de la langue amérindienne Hopi, ont pour origine une série de prophéties, gravées sur des tablettes de pierre, qui décrivent avec sagesse et esprit visionnaire, les périls qui guettent nos civilisations.

Premier film de la série, Koyaanisqatsi (1983), que l’on pourrait traduire par « la vie en déséquilibre » ou encore « un style de vie néfaste qui en appelle un autre », décrit, notamment à l’aide de fascinantes séquences accélérées réalisées à l’aide de la technique du time-lapse, un monde urbain, automatisé, militarisé qui détruit à la fois l’homme et son environnement naturel.

Powaqqatsi (1987) désigne quant à lui « une entité, un style de vie qui consume les forces vitales de son environnement pour générer sa propre énergie ». Tourné dans douze pays émergents comme l’Egypte, l’Inde, le Brésil ou le Kenya, le deuxième film de la série décrit l’impact du progrès technologique, comme le bâtiment ou la mécanique, sur le quotidien de millions d’enfants et de travailleurs issus de cultures ancestrales. Il substitue toutefois à la technique du time-lapse, le ralenti et le gros plan afin d’apporter un regard plus intime et humaniste sur son sujet.

Enfin, Naqoyqatsi, que l’on peut traduire par « une vie de guerre » ou « la guerre comme mode de vie », réalisé à l’aide d’images trouvées et traitées numériquement, décrit la mainmise croissante des technologies sur nos relations sociales, le monde du spectacle et nos modes de représentation, tout en dénonçant l’émergence d’un « techno-facisme » que Reggio désigne aussi sous le terme de « violence civilisée ».

Un cinéaste humaniste

Soutenu par de grands cinéastes comme Francis Coppola, George Lucas et Steven Soderbergh, qui lui serviront de parrain pour chacun de ses films, Reggio n’est toutefois pas issu du giron d’Hollywood. Cet homme né en 1940, qui grandit à la Nouvelle-Orléans, s’imagine tout d’abord séminariste, s’imposant quatorze années de silence et de prière au sein d’une communauté religieuse, avant de se consacrer, dans l’état du Nouveau-Mexique, à l’éducation et à l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres, menant une vie de travailleur social et de militant, notamment en faveur des libertés publiques. Autodidacte, il imagine cette forme de cinéma opératique dès 1975, dont l’ambition est de s’adresser à tous à l’aide d’un nouveau langage capable d’incarner les mutations du monde, sans savoir qu’il renoue avec certains des grands films du genre, issus des avant-gardes du début du siècle, comme Berlin, symphonie d’une grande ville (1927) de Walter Ruttmann ou L’homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov.

Glass, de la répétition au classicisme

Lorsque débute, au début des années 1980, la collaboration entre Godfrey Reggio et Philip Glass, le compositeur, né en 1937, est déjà une figure reconnue, quoique critiquée, de la musique contemporaine. Considéré dans les années 1970 comme un pionnier de la musique dite minimaliste ou répétitive, aux côtés de Steve Reich ou Terry Riley, son style évolue au cours de la décennie suivante vers ce qu’il nomme une « musique avec structures répétitives », évoluant peu à peu vers une forme de néo-classicisme qui explore, tout comme ses aînés, l’art de l’harmonie et du contrepoint.

Issue des avant-gardes, sa musique puise aussi dans un large registre d’influences et d’instruments, de l’électronique aux traditions indiennes ou extra occidentales. Une curiosité et un talent orchestral qu’il met au service de l’art cinématographique de Godfrey Reggio, avec qui il collabore étroitement dès l’ébauche de Koyaanisqatsi, dont le montage est largement influencé par ses séquences de claviers et d’instrument à vent hypnotiques, qui doivent encore beaucoup aux premières œuvres répétitives et obsessionnelles du compositeur. Ensemble, Glass et Reggio inventent la future forme du ciné-concert, un type de spectacle largement répandu depuis les début des années 2000, tout en renouant avec les origines mêmes du cinéma dit « muet ».

Avec Powaqqatsi, sans doute la partition la plus réussie et la plus ambitieuse de la trilogie, Glass orchestre à l’aide de 90 musiciens et chanteurs une œuvre ambitieuse à la croisée des cultures, qui mêle cordes, synthétiseur, chœur d’enfants, percussions, digeridoo, Kora, Balafon ou Tampura. La partition de Naqoyqatsi témoigne quant à elle du style néo-classique, nourri de séquences cycliques, qui a fait le succès de Glass au cours de ces vingt dernières années. 

Des œuvres prophétiques

Si l’on considère souvent que Philip Glass est le compositeur vivant désormais le plus joué sur les scènes du monde, les films de la Trilogie Qatsi ont eux aussi profondément marqué le public dès les années 1980, accédant dès lors au statut de film-culte, à l’image d’autres œuvres révolutionnaires comme Orange Mécanique de Stanley Kubrick. On ne compte plus aujourd’hui les films (Baraka, Samsara), les clips, les publicités, les séquences créés par des VJs, qui se sont inspirés des films de Reggio.

Les œuvres du duo américain possèdent depuis 1982 une portée prophétique, qui annonçait avec quelques décennies d’avance les questions écologiques qui traversent aujourd’hui notre société, tout en portant un regard pertinent sur notre rapport aux technologies, comme en atteste l’analyse du cinéaste : « la technologie n’est plus quelque chose que nous utilisons. Elle s’apparente plutôt à quelque chose que nous vivons, comme si elle disposait des mêmes dons d’ubiquité que l’air que nous respirons. La technologie constitue aujourd’hui notre nouvel environnement, notre nouvelle nature. Tout ce qui a pu être dit par le passé au sujet du divin, peut désormais être dit à propos de la technologie. L’apparence de notre monde est modelée par l’ordinateur. La vérité du numérique est devenue La Vérité ».

Toutes les informations concernant l’événement et les projections sont à retrouver sur le site internet de la Philharmonie de Paris.

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