“Let a bitch know” : retour sur l’histoire mouvementée derrière le clip iconique de Kiddy Smile

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©DR
Le 21.02.2022, à 15h35
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Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©DR
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Sorti en juillet 2016, le clip de “Let a bitch know” rencontre un succès immédiat. Près de six ans plus tard, c’est toujours l’un des plus gros hits de Kiddy Smile et si le chemin a été difficile, entre réactions violentes et menaces de mort, c’est aujourd’hui un clip qui a marqué les esprits et fait évoluer la visibilité de la communauté LGBTQIA+ en France. Retour sur l’histoire d’un clip édulcoré devenu mythique.

Alfortville, cité des Alouettes, une matinée grise de 2016. Devant les caméras d’une équipe de tournage, des jeunes en survêtement traînent en bas des tours. Sur fond de musique, quelqu’un roule sur son quad, on met le feu à une voiture. En regardant très furtivement, tout pourrait faire penser à un clip de rap, pourtant, l’énergie est différente, la musique est house et surtout, ici, on danse le voguing. Pour le clip qui va illustrer son tube “Let a bitch know”, Kiddy Smile veut revenir à ses origines et à celles de tous ses amis de la scène ballroom, présents ce jour-là : la banlieue. L’équipe, choisie aux petits soins par l’artiste, sent qu’elle vit un moment spécial – ce clip va faire parler de lui.

Drop et jogging Adidas

DJ, producteur, styliste, danseur, organisateur de soirées, figure de la scène ballroom parisienne et coqueluche des créateurs de mode… Laorsque le tournage de “Let a bitch know” a lieu en mai 2016, Kiddy Smile est déjà un artiste aux talents multiples bien identifié dans la scène indépendante parisienne, mais sa carrière musicale n’a pas encore explosé auprès du grand public. Pour le clip de son nouveau single, à paraître sur son EP Enough Of You, le budget est limité. En effet, après une mauvaise expérience avec le label Because, Kiddy Smile décide de travailler en indépendant et autofinance tous ses projets – il signera avec Defected Records peu de temps après ce tournage. L’artiste fait alors appel à une quarantaine de ses copains et copines vogueurs et vogueuses, à son ami le styliste Guy Tahi ainsi qu’au chorégraphe Hakim Ghorab, qui acceptent de participer au tournage. Pour la réalisation du clip, Athys de Galzain, Sacha Naceri et Hobo&Mojo sont recrutés par Hakim Ghorab lors d’une rencontre à Casablanca – professionnels du milieu de l’image et de la vidéo ayant l’habitude de travailler ensemble, ils forment à cette occasion le collectif Louvre. « Il y n’y avait pas beaucoup de budget, tout le monde y a mis de sa personne et l’idée était d’aller le plus loin possible artistiquement », explique Eddie de Hobo&Mojo. Pour ces jeunes réalisateurs, c’est un plaisir de travailler avec Kiddy Smile qui a déjà une DA bien marquée et une vision claire de ce qu’il veut pour le clip. « Il est arrivé sur le plateau avec ses gars, il y avait déjà quelque chose quoi, c’était facile », raconte Sacha Naceri. « Il fallait juste imaginer des situations, imaginer un concept, imaginer une dynamique dans les mouvements caméra. » Pour le choix du lieu, Kiddy fait appel à son amie Catherine*, danseuse de voguing et DJ originaire des Alouettes, une cité du Val-de-Marne alors à moitié désaffectée et dont les tours sont sur le point d’être détruites. Après un premier refus, ils obtiennent l’autorisation de filmer auprès de la mairie d’Alfortville avec l’aide du présentateur William Carnimolla : c’est un ami de Kiddy, le maire en est fan, il finit par accepter. Le tournage est lancé. 

On fait un clip de rap, mais queer.

Collectif Louvre
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Pour Kiddy Smile tout comme pour les réalisateurs du collectif Louvre, le choix de tourner dans une cité s’est imposé comme une évidence. Fils d’immigrés camerounais, Kiddy Smile a grandi dans la cité de Groussay à Rambouillet, en banlieue parisienne. « Le clip, à la base, c’est l’histoire de Kiddy », affirme Athys de Galzain. « Évidemment c’est métaphorisé, mis en scène, mais c’est ça qui a retenu notre attention. » Si la majeure partie de la communauté ballroom est originaire de banlieue, les deux mondes sont pourtant rarement rapprochés. Pour le clip de “Let a bitch know”, l’enjeu est alors de se réapproprier un territoire qui leur appartient mais qui a été retiré de force de leur identité du fait de leur orientation sexuelle et de leur queerness. « Ce clip, ce n’est pas un appel à tous les pédés à faire leur coming out dans leur cité, comme je l’ai lu. Pour moi, c’est juste une façon de dire : “Je veux simplement être moi-même dans mon milieu naturel.” », déclare Kiddy Smile aux Inrocks. « On aurait pu tourner dans un club, mais non, la banlieue c’est ce qu’on a vécu, tous, individuellement », précise Catherine. En faisant un clin d’œil aux clips classiques de rap et de hip hop, à travers notamment les éléments du feu, de la vitesse ou de la violence, Kiddy Smile rend hommage aux références musicales et esthétiques qui ont bercé sa jeunesse en banlieue parisienne et auxquelles il pouvait alors s’identifier en tant que personne racisée. « C’est notre ADN, c’est ce avec quoi on a grandi, c’est ce qu’on a écouté quand on était jeunes », explique Catherine. « Donc c’est la suite logique, on n’a rien inventé, ce sont des choses que l’on a vécues que l’on on a mises en image. » Pour le collectif Louvre, l’idée était simple : « On s’est dit : “On fait un clip de rap, mais queer” ».

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Au niveau vestimentaire, le styliste Guy Tahi prend le parti de ne pas emprunter des vêtements de luxe et de miser plutôt sur une collaboration avec la fripe Kiloshop afin de représenter au mieux la façon dont les danseurs présents sur le tournage s’habillaient lorsqu’ils étaient plus jeunes. « Il y avait un tableau qui était street avec les survêtements, il y avait un tableau qui était un peu plus travaillé et qui représentait l’univers du voguing, avec du denim et des pièces noires, et après il y en avait un autre plus coloré », explique Guy Tahi. « Donc on a travaillé sur ces trois tableaux là pour montrer notre cheminement en banlieue. » Twerk, drops, joggings Adidas et casquettes à l’envers alors réunis au même endroit, au sein des mêmes personnes, rappellent au spectateur qu’en bas des blocs se trouvent plus de nuance et de complexité que ce que les stéréotypes laissent croire. Tout le clip joue sur cette dualité : les réalisateurs choisissent de mettre en valeur le caractère queer des danseurs de voguing mais sans les artifices et paillettes clichés qui vont parfois avec, dans le but de montrer ce à quoi peut ressembler la vie de la communauté LGBTQIA+ lorsqu’elle grandit en cité. « Les personnes issues de la communauté ne peuvent pas se promener telle leur envie, elles sont obligées de camoufler quelque chose de peur de représailles, d’intimidation ou de menaces », résume Catherine. « Il vaut mieux passer discrètement que se balader en talons ou en cuissarde. C’est difficile de traverser le quartier comme ça, il faut porter un jean, un jogging pour passer inaperçu, pour pouvoir faire sa vie. »

On pétait les plombs parce que cétait quelque chose qu’on avait jamais vu .

Sacha Naceri

Des Alouettes à l’Élysée

Malheureusement, il existe aujourd’hui encore peu de territoires qui soient entièrement ouverts à la diversité d’orientations et d’identités sexuelles et la cité des Alouettes n’y échappe pas. Dès le premier jour de tournage, des tensions se font sentir entre les équipes et les résidents de la cité : certains membres de l’équipe reçoivent des détritus lancés depuis les fenêtres des immeubles, d’autres sont pris à part par des bandes. Alors que la mairie d’Alfortville avait promis d’envoyer des agents de sécurité sur place sur les deux jours de tournage et de fournir un local aux équipes, elle se rétracte peu de temps avant. « Résultat : pendant le tournage on devait gérer quarante drag queens obligées de se changer en pleine cité, sous le regard de la population », raconte Kiddy Smile à Society. Finalement, une association de femmes musulmanes accepte de prêter son local aux équipes. Catherine, qui a pourtant grandi aux Alouettes et sert notamment de guide sur le tournage, n’est pas bien reçue non plus : « J’arrive, j’entends des gens qui crient mon nom, des “qu’est-ce que tu fais ?“, on entend des insultes… », se souvient-elle. « Je pense que ce que les personnes du clip représentaient gênait vraiment certaines personnes du quartier ». La situation empire quelques mois après le tournage, lorsque le clip est diffusé et que les Alouettes deviennent la risée des autres cités pour avoir accueilli des danseurs de voguing, ce qui est vécu comme une humiliation. Après de nombreux messages d’insultes, Kiddy Smile est attendu un soir par un groupe à la fin d’un de ses DJ sets au Wanderlust. « Ils ont débarqué avec clairement l’envie de me taper », explique-t-il à Society. « Heureusement, je connais les physios à l’entrée. Ce sont eux qui ont empêché les gars de rentrer. » Catherine, de son côté, doit également faire face à des menaces de mort et autres graves intimidations. « J’étais attendue en bas de chez moi, je ne pouvais plus aller aux Alouettes voir mes parents, je n’étais plus la bienvenue dans le quartier », raconte Catherine. Mais elle ne regrette pas pour autant l’expérience : « Kiddy c’est un artiste que je soutiens peu importe les menaces. Et il y a des personnes qui ont apprécié, des personnes du quartier de la jeune génération, certains qui sont aussi de la communauté LGBT qui, pendant des années, ont dû se cacher. » En effet, au moment du tournage, l’univers du voguing commence tout juste à se populariser en France, notamment sous l’impulsion de Lasseindra Ninja et Nikki Gucci, et le clip participe alors à donner de la visibilité au mouvement et, de façon plus large, à la communauté LGBTQIA+.

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Sorti le 11 juillet 2016, le clip de “Let a bitch know“ et ses lignes de basse très estivales mêlées au message fort du clip en font un succès immédiat. Le concept de la mise en lumière du voguing dans le cadre d’une cité paraît logique, pourtant, c’est du jamais vu : « Quand on tournait on était en train de péter les plombs parce que ce n’était pas quelque chose qu’on avait déjà vu », se souvient Sacha. « Aujourd’hui tu reprends exactement la même scène, la même séquence et on refait exactement la même chose, ça aurait moins de force que quand c’est sorti. » Pour Frédéric Herbin, docteur en histoire de l’art contemporain et auteur de l’article De l’hétérotopie des balls à l’espace des studios, la force du clip tient également de son côté visionnaire : « Tout ça a une forme d’imaginaire du futur, et peut-être que dans cet imaginaire de futur on peut imaginer que les gens qui sont non binaires, les gens qui font du voguing, toutes les minorités trouvent une place là où elles n’en trouvaient pas jusqu’ici », explique-t-il. « C’est peut-être aussi ce symbole-là qui est intéressant : au lieu de témoigner d’une situation actuelle, ça peut aussi projeter vers un avenir avec une forme d’optimisme pour une situation qui pourrait s’améliorer. »

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Si le voguing avait été jusque-là popularisé par des artistes grand public, à l’image de Madonna, ce qui pouvait soulever des problématiques d’appropriation culturelle, Kiddy Smile est issu de la scène ballroom et occupe ainsi une fonction de représentation non négligeable. Grâce à ce morceau, Kiddy Smile gagne une notoriété grandissante : deux ans plus tard, il est invité au Palais de l’Élysée avec d’autres danseurs de la scène ballroom et y porte un t-shirt avec l’inscription « fils d’immigrés, noir et pédé ». En 2018, il est également à l’affiche du film Climax de Gaspar Noé – selon Kiddy, le réalisateur se serait inspiré du clip de “Let a bitch know“ pour son scénario. Comment tirer parti de cette notoriété ? « Il y a un enjeu qui est bien au-delà du voguing qui est un enjeu de comment des minorités arrivent à obtenir une forme de visibilité sans perdre le cœur de ce qui était leurs revendications premières », estime Frédéric Herbin. Ce qui est certain c’est que, du haut de ses deux mètres, Kiddy Smile ne risque pas d’effacer ses revendications premières : affirmer ses différences et les faire savoir auprès du monde entier. Let the world know.

*Le prénom a été changé.

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