« L’esprit de jouissance » : quand la jeunesse dansait dans les bals clandestins pendant la guerre

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 20.04.2021, à 14h30
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Entre 1940 et 1945, sous l’occupation allemande, des Français se cachaient pour danser dans des bals clandestins, alors interdits car associés par les autorités à « l’esprit de jouissance ». Avides de se retrouver et de s’amuser, ces jeunes ont continué à faire comme si de rien n’était à l’abri des regards, malgré des temps difficiles.

Propos recueillis par Valentin Davodeau

Pendant la Seconde guerre mondiale, malgré les interdictions décidées par les autorités de Vichy au nom de la morale et de la décence, rien n’a empêché les jeunes de danser. Menée par des préfets zélés, la traque des contrevenants n’a pas freiné la multiplication des bals clandestins pendant toute l’Occupation. Une histoire méconnue qui fait étrangement écho à la période actuelle. Entretien croisé avec Alain Quillévéré, historien, et Anne Verdet, sociologue, sur ces bals organisés massivement, sur leurs points communs et leurs divergences avec les fêtes clandestines qui essaiment pendant cette crise sanitaire.

Quelle était l’ampleur de ce phénomène de bals clandestins ?

Alain Quillévéré : C’était un phénomène massif. J’ai travaillé plus spécifiquement sur le département des Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes-d’Armor, en Bretagne), où 400 procès-verbaux pour l’organisation de bals clandestins ont été dressés de 1940 à 1945 par les gendarmes. Ce dont on peut être sûr, c’est que cela ne représente qu’une toute petite partie des bals organisés. J’ai rencontré par exemple un accordéoniste qui m’a dit : « J’ai joué tous les dimanches pendant toute la guerre et je me suis jamais fait prendre une fois. »

Anne Verdet : Les bals clandestins se sont déroulés partout en France mais avec des variations régionales très importantes. L’histoire des bals est très différente selon les départements. Par exemple, contrairement à la Bretagne, les bals du Lot ont été peu réprimés.

À quoi ressemblaient ces bals ?

AQ : Ces bals se déroulaient plutôt en pleine campagne, dans des hangars, des carrières, des maisons abandonnées, des débits de boissons… Ils rassemblaient des hommes et des femmes très jeunes, de 15 à 30 ans, qui dansaient à l’abri des regards et surtout des oreilles indiscrètes. Ces fêtes étaient organisées généralement le dimanche après-midi ou le dimanche soir, à l’initiative d’un musicien. Les gens transgressaient donc l’interdiction de se rassembler pour danser mais aussi le couvre-feu. Côté musique, c’était souvent des accordéonistes, accompagnés parfois d’une grosse caisse, appelée un « jazz ». Il y avait aussi des bals dans les villes, mais c’était moins fréquent. À Paris, ces bals avaient lieu essentiellement dans des cours de danses « bidon » ou des appartements privés. Ils étaient également associés à la culture « zazou » (un mouvement d’anticonformistes amateurs de jazz pendant la Seconde guerre mondiale, NDLR)

©Keystone-France/Gamma-Keystone - Getty

Qu’est-ce qui poussait les jeunes à s’y rendre ?

AQ : Ces bals se faisaient dans la continuité de l’avant-guerre, les jeunes ne changeaient pas leurs habitudes. Sauf qu’ils dansaient sans avoir le droit de le faire. Pour beaucoup de gens, ces bals étaient le seul loisir, c’était aussi le seul endroit où ils pouvaient se rencontrer.

AV : Les jeunes qui s’y rendaient voulaient conserver ce qui faisait partie de leur mode de vie. Il y avait aussi ce sentiment qu’ils n’étaient pas responsables de ce qui s’était passé, de la défaite, donc il n’y avait pas de raison d’arrêter. C’était aussi une forme de rejet du régime de Vichy, du type : « On ne va pas subir cette interdiction en plus de tout le reste. » Et ils n’hésitaient pas à s’organiser avec des moyens précaires (local, instruments) pour ne pas s’en priver. Ces bals n’opposaient pas non plus les jeunes qui voulaient s’amuser et d’autres qui prenaient des risques dans la Résistance. Ce pouvait être les mêmes personnes, dans des périodes différentes.

Comment les autorités ont tenté de lutter contre ces rassemblements ?

AQ : À partir de mai 1940, il y a une succession de textes interdisant les bals. Le premier est pris avant l’Occupation, le 24 mai 1940, par Georges Mandel, ministre de l’Intérieur sous la IIIe République : il ordonne alors la fermeture des dancings. Après la défaite en juin 1940, toutes les fêtes populaires sont interdites par les Allemands. Puis le régime de Vichy prend le relais à partir de mai 1941 et confirme l’interdiction des bals. Il y a une répression à plusieurs niveaux : l’amende, avec un montant peu dissuasif, mais aussi des taxes sur les gains lorsque les bals étaient payants, des fermetures administratives quand cela se déroulait dans des cafés et des hôtels, ainsi que de la prison en cas de récidive (dans les Côtes-d’Armor, cela n’a été effectif qu’à deux ou trois reprises). Puis en juillet 1943, face à la recrudescence du phénomène, Pierre Laval, le Premier ministre de Vichy, s’en inquiète et rappelle aux préfets la nécessité d’être « ferme ». Ceux-ci utilisent une nouvelle arme très efficace dans la répression : la confiscation du matériel, comme pour les rave party dans les années 2000. Après la Libération, le gouvernement provisoire maintient lui aussi l’interdiction jusqu’à fin avril 1945, malgré une pression populaire très forte pour réautoriser les bals.

La condamnation de ces bals était-elle aussi morale ?

AQ : Lors de la fermeture des dancings en mai 1940, l’idée du gouvernement c’est : « Le pays est envahi, ce n’est plus le moment de s’amuser ». Par la suite, le discours de Vichy s’apparente à une condamnation morale. Pour Pétain, la cause de la défaite, c’est « l’esprit de jouissance », qu’il dénonce dans plusieurs discours. Il y a cette idée qu’il faut expier les fautes, que la jeunesse arrête de danser et qu’elle se consacre à redresser le pays. Car la danse était associée à l’expression de la joie, au rapprochement des corps. C’est le lieu du plaisir. Dans le même temps, les autres loisirs, comme le cinéma, restent autorisés. Donc la danse est clairement ciblée.

Est-ce qu’il y avait un sentiment de culpabilité de la part des danseurs ?

AQ : Pour la plupart des gens que j’ai interrogés, ils s’en fichaient. Leur raisonnement était simple : avant la guerre, on dansait, pendant la guerre, on continue de danser. Ils continuaient à faire ce qu’ils faisaient déjà, sans en éprouver non plus de la fierté. Il n’y avait pas non plus une condamnation des générations plus âgées à l’égard des jeunes, puisque c’était des choses qu’eux-mêmes avaient faites. Mais globalement, il y avait une approbation tacite de la population, sinon les bals clandestins n’auraient pas pu prendre cette ampleur. Quand bien même il y avait toujours des gens hostiles à ces rassemblements, qui écrivaient aux préfets pour les dénoncer.

©Musée de la Résistance et de la Déportation de l'Isère

AV : Il n’y avait aucune culpabilité ! C’était pour eux un droit bafoué et une fierté de le maintenir. Les jeunes savaient que c’était interdit et ils prenaient de sérieuses précautions, sur les lieux, les heures, parfois très tardives, et la circulation de l’information. Mais ceux qui y ont participé en parlaient très peu entre eux. Des gens que j’ai interrogés m’ont dit : « On n’en a jamais reparlé entre nous. » Ce n’était pas banal mais ce n’était pas très important à leurs yeux.

Est-ce qu’il y a des parallèles entre ces bals et les fêtes clandestines actuelles ?

AQ : Ce que montrent les bals et les fêtes clandestines, c’est que, manifestement, on ne peut pas maintenir éternellement l’interdiction des rassemblements festifs. Tout comme pendant la pandémie, l’interdiction des fêtes a privé beaucoup de gens de sources de revenus, dont les musiciens et les gérants de salles. On voit bien aussi que ce n’est pas pendant le premier confinement qu’il y a eu beaucoup de fêtes clandestines, mais plutôt par la suite, quand la crise sanitaire s’est installée dans la durée. Par ailleurs, il y a aussi un point commun dans le côté informel et non structuré de ces deux phénomènes. Mais pour faire passer les informations, le bouche-à-oreille a été remplacé par les réseaux sociaux. La grande différence, ce sont les raisons pour lesquelles les fêtes clandestines sont interdites. Aujourd’hui, c’est avant tout pour lutter contre une maladie, pour protéger les jeunes eux-mêmes et le reste de la population. Il n’y a pas de condamnation morale de la fête. On peut aussi faire un autre parallèle avec la clandestinité des rave party dans les années 2000, y compris dans la répression, avec les saisies de matériel menées par Nicolas Sarkozy en tant que ministre de l’Intérieur. Seulement, les bals clandestins n’étaient pas vus comme une « contre-culture » à la manière des raves.

AV : Pour moi, ce rapprochement entre les fêtes clandestines actuelles et les bals n’est pas valable. Faire quelque chose contre un régime d’essence dictatoriale, comme celui de Vichy, n’a rien à voir avec le refus de respecter des mesures sanitaires qui sont là pour protéger les gens. Les jeunes de cette époque luttaient contre un état autoritaire, tandis qu’aujourd’hui certains luttent contre un état démocratique, qui essaie, plus ou moins bien, de protéger la population.

Exposition Vous n’irez plus danser ! Les bals clandestins 1939-1945, au musée de la Résistance et de la Déportation, à Grenoble. Jusqu’au 3 janvier 2022, une fois les musées rouverts.

Alain Quillévéré, Les bals clandestins pendant la Seconde guerre mondiale, Skol Vreizh, 2014, 292 p.

Anne Verdet, La logique du non-consentement, Presses universitaires de Rennes, 2014, 238 p.

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