À lire : les tout premiers teknivals racontés par ceux qui y étaient

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Guillaume Kosmicki
Le 30.04.2020, à 17h50
16 MIN LI-
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©Guillaume Kosmicki
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Photo de couverture : ©Guillaume Kosmicki
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S’il est des murs d’enceintes qui ont marqué la jeunesse française depuis plus de vingt-cinq ans, ce sont bien ceux des free parties. En complète autonomie des rapports d’autorité classiques, ces “sons” ou “façades” deviennent totems pour les amateurs, charriant avec eux une culture totale. Voyages initiatiques, tribus, missions, utopies et déceptions, c’est le résumé d’une jeunesse sans cesse renouvelée devant les caissons de basse qu’offre le livre d’entretiens Free party : Une histoire, des histoires, de Guillaume Kosmicki, paru en 2010 aux éditions Extrait.

Cet article est initialement paru en octobre 2018 dans le numéro 215 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Guillaume Kosmicki (texte et photos issus de : Free Party, Une histoire, des histoires, ed. Le Mot et le reste, 2010)

PREMIERS PAS

Quelle que soit l’année de la découverte, depuis les premières raves anglaises de 1988 jusqu’aux événements des années 2000, les premières teufs laissent généralement un souvenir impérissable. Elles agissent comme un déclencheur, une rencontre susceptible de totalement changer les vies des individus.

  • Djules a participé très tôt à la création d’un soundsystem, Short Greys, en 1994, après le teknival de Fontainebleau. Plus tard, il a été à l’origine des Dfaze (Lille), avec Dyna et un groupe d’amis.

Djules : Ma première teuf, je pense que c’était début 93, parce que ça caillait. Mes potes étaient à fond dans le délire, l’un d’entre nous avait découvert entre-temps ce qu’était le mouvement free party, les Spiral Tribe, et il nous expliquait. Certains potes y allaient avant nous, et on suivait après, ils nous ont alors parlé d’une soirée : il se trouve que c’était la première Teknokrates, dans un casino désaffecté, en périphérie de Paris. Je crois qu’ils ne s’appelaient même pas Teknokrates, ou alors c’était marqué en tout petit, enfin, c’était vraiment le fly de base. Il me semble que c’était payant, ou sur donation. Avec ces flyers, il y avait un côté un peu mystérieux.

Ça a été chanmé ! On était cinquante, Lulu était complètement halluciné et il faisait le tour des poteaux avec un serpentin. J’avais trop l’impression de pénétrer dans un truc secret, c’était ça qui nous faisait bien kiffer aussi : on appelle, on ne sait pas où c’est. À cette teuf, j’ai découvert quelque chose de nouveau. Le son venait en ambiance là-dessus, je l’avais adopté. « Putain, c’est abandonné ! Ah, c’est chanmé, putain ! Ils sont dans un casino, ah les malades ! Ah, écoute, on entend le son ! Putain, mais c’est des barjots ! » Si tu voulais, tu pouvais organiser ta soirée : tu avais des gars qui le faisaient. On n’en prenait pas encore vraiment conscience, mais c’est allé très vite, Short Greys, ça s’est monté six mois après.

À Fontainebleau, tu entendais la basse du teknival dans le centre de la ville, donc tous les jeunes sont devenus teufeurs en un week-end.

Dyna

Il n’y avait pas beaucoup de soundsystems à l’époque, il y avait cinq sons à Paris. On jonglait entre les quelques free et les grosses soirées organisées au Bourget, avec un plateau hardcore (avec Manu le Malin), un plateau house/techno, et un plateau trance. C’est là qu’on a capté qu’il y avait le do-it-yourself à la free party, et l’orga sur la rave. Les teufs au Bourget, c’était un truc de malade ! En fait, la Teknokrates m’a fait rentrer dans l’ambiance free, et j’étais tellement émerveillé par ça que je ne suis même pas allé voir d’où le son venait, je n’ai vu que des enceintes mais pas le DJ. Ces grosses fêtes, ce n’était pas pareil.

Franchement, j’aimais les deux, parce que dans la grosse rave, tu en prenais plein la gueule ! Il y avait des lasers où tu baissais la tête parce que tu avais l’impression que le plafond tombait, et ces premières impressions lorsque tu arrives dans la salle et que tu sens la basse dans le sol qui rentre dans tes jambes, et là tu fais : « Oooh ! » Et puis c’étaient les mêmes gens : tu enlevais juste les plus lookés quand tu partais dans les free. On partait habituellement avec notre pote Nico, qui avait la caisse, et on était derrière. On était arrachés la plupart du temps, on fumait des spliffs, et on ne captait rien à la route, dur de se rappeler où c’était, après. Je sais qu’à chaque fois, c’était en région parisienne.

En 94, on a connu à Fontainebleau le premier vrai teknival, parce qu’à Beauvais en 93, il n’y a eu personne. En avril 94, on a fait : « Oh putain, c’est quoi ce fly : teknival à Troyes en mai. C’est trop bon, putain, imagine, si c’est à Fontainebleau, ça sera un truc de malade, non mais c’est bon, faut pas rêver ! » Le teknival, ça a été le déclic pour tout le monde, ça a chamboulé Fontainebleau ! Short Greys a dû se former en juin 94.

Dyna : À Fontainebleau, tu entendais la basse du teknival dans le centre de la ville, donc tous les jeunes sont devenus teufeurs en un week-end.

©Dyna

Djules : Il faut s’imaginer : on commence à être à fond dans le truc, on a le flyer du teknival, on est des gamins à qui tu as donné un bateau Playmobil qui fait quatre mètres de haut. Putain, imagine, c’est à Fontainebleau ! Dès l’instant où l’on a capté le délire free par notre pote Cédric, on était au courant. On savait que c’étaient des soundsystems, les Anglais, qui arrivaient en France, qu’ils avaient inventé un nouveau style de fêtes, et qu’ils regroupaient tous les soundsystems pour faire un teknival. C’était trop énorme : on va le jeudi soir à la gare de Fontainebleau, je ne sais plus pourquoi, et on voit deux gars. On se dit : « C’est quoi ces punks, ils sont chelous ? Viens, on va les voir. » Et là, c’étaient des sudistes, des potes des OQP : « Oh putain les gars, c’est le teknival ici, ce week-end ? » On se regarde, et on fait : « Hein, quoi, qu’est-ce que tu as dit là ? » Et on capte que le punk a un gros SP23 derrière. « Wah, c’est pas des punks, c’est des tekno ! » Ça arrivait chez nous, le teknival, c’était chez nous ! On a fait : « Putain, c’est pas possible ! » C’était parti : premier soir au teknival, deuxième soir au teknival…

Dyna : Dans la cour du lycée, ils entendaient les basses, ils ont tous séché.

Djules : Ça a commencé un vendredi, mais le jeudi d’après, il y avait encore du son, c’est resté trop longtemps. C’était : « Bon, on prend un taz, et on va en philo, comme ça, on fait la montée ! » Je n’avais même pas encore l’envie de travailler cette musique, c’était trop nouveau, je découvrais trop de trucs pour aborder déjà cette face. Je ne m’attardais même pas, je voyais les DJ’s mais je ne voulais pas capter encore. Et il y avait aussi la découverte des prods. On était de Fontainebleau, donc on rentrait chez nous, tous chéper, un truc de malade ! J’y allais avec le bus scolaire, il nous déposait au teknival !

Il y a la plus grosse entrée de Fontainebleau, cette grande route qui vient de Nemours, avec une espèce de deux voies qui arrive sur la place, un gros rond-point, et après c’est le château et le centre-ville. C’était en face du centre équestre, à 500 mètres du rond-point principal, tout le monde passait devant !

Dyna : Je crois qu’à l’époque, ils ne se posaient pas la question. Si ça avait l’air bien, ils s’y mettaient.

Djules : Ils s’en battaient les couilles ! Il n’y avait pas beaucoup de Français : Teknokrates, Psychiatrik, OQP. Pour moi, c’était scotchage Spiral Tribe : « C’est quoi ces mecs ? » C’était la claque, c’est-à-dire que c’était vraiment une révélation : il y avait les teufs, mais il y avait encore un niveau au-dessus : le teknival ! On séchait les cours l’après-midi en fait (le matin, on était au lycée), on y allait, on prenait le bus, on rentrait, c’était ouf ! Et puis après : « Bon, maman je sors, je vais rentrer, je ne sais pas, vers minuit. » Ma mère ne savait carrément pas : j’habitais un peu plus loin que Fontainebleau.

Dyna : Ce n’était pas médiatisé du tout.

Djules : On voyait les gendarmes qui venaient, ils faisaient le tour, ils se mettaient devant, à 100 mètres. Ils étaient bien au fond, presque à la lisière de la forêt. Ils nous regardaient, mais ils ne venaient pas, ils laissaient faire. C’était marrant parce qu’il n’y avait pas beaucoup de monde, l’après-midi, tu avais 150 personnes. Franchement, on hallucinait, on faisait : « Wah, c’est énorme ! On a tous fini ce tekos à l’envers. On s’est fait : vas-y, faut qu’on fasse un truc ! On est partis dedans, on a fondé Short Greys. »

©Epsylonn

S’ENGAGER

Pour certains, la rencontre avec la techno amène un basculement, plus ou moins rapide et plus ou moins radical : de simples teufeurs, les gens deviennent acteurs à leur tour.

  • Raff, Fky et Min-Thun créent avec Marko le collectif – puis site Internet d’infos sur les free parties – Kanyar en 1993, avant de s’investir dans le collectif OQP, à partir de 1995, et/ou de partir sur les routes en camion.

Minh-Thun : On a rencontré les OQP mi-92, un crew de graffeurs : « Original Quartier du Panier », il faut le savoir ! Ils mixaient déjà du ragga et ils se sont mis à la techno. On est tous tombés dedans ! Ils ont décidé de monter un soundsystem, on s’y est greffés, mais en électrons libres, Olivier un peu plus que nous. On était plus âgés qu’eux. Raff et moi, nous bidouillions tant d’autres trucs sur tellement de plans différents qu’on ne s’est pas mis là-dedans à fond, on participait : je leur ai peint leurs premières tentures, par exemple. S’il fallait tenir le bar, on tenait le bar, s’il fallait faire la quête, on faisait la quête, s’il fallait rentrer dans des grandes questions philosophiques sur le pourquoi du comment, on y allait, mais on n’allait pas chercher les lieux pour faire les teufs. C’est venu après, organiser : on avait des cantines en métal pour trimballer tout le matos, c’était trop lourd ! Je n’ai jamais intégré les OQP, je n’ai jamais voulu être affiché comme appartenant à un groupe spécifique, même pas alternatif. Je veux être à part, tranquille.

Raff : J’ai vu Olivier se mettre avec OQP. À la base, c’était un punk, il aimait la culture de la rue, il s’est donc associé tout naturellement avec un possee de la rue. OQP, c’étaient des tagueurs ragga/hip-hop, ils vivaient tous dans le même appart. Ils avaient 16-19 ans et moi, j’avais déjà 25 ans. Il m’a parlé de ces gars, je suis allé les voir dans leur appart avec Minh-Thu, au Panier : ils préparaient leur soundsystem. Ils avaient bien connecté avec les Spi, ils leur avaient trouvé pas mal d’endroits dès le départ (la plupart étaient de Gardanne). Ils se sont dit qu’ils voulaient faire ça, eux aussi. Ils faisaient des sous pour acheter le son, les camions, et ils apprenaient à mixer, presque 24 heures sur 24 ! Quand on a débarqué, j’ai vu une bande de teenagers qui s’amusaient, je ne percevais pas le message : je ne voyais qu’une bande de jeunes en passe de devenir ce qu’ils sont devenus. C’était fun, évidemment, si tu enlèves cette dimension, tu perds tout ! Mais ils étaient encore trop hip-hop à mon goût à l’époque, avec un certain délire « macho » auquel j’avais du mal à adhérer. Il devait y avoir 5 % de moi qui se disait qu’ils n’allaient pas y arriver, mais j’étais pratiquement sûr qu’ils le feraient, au fond de moi : ce n’était pas évident à imaginer, parce que tout ça était plus que nouveau. Quand les Spi ont débarqué, très peu ont enchaîné : les Nomades, Psychiatrik, OQP, Teknokrates et Furious, je crois, pas plus. Ça ne voulait rien dire, pour les gens, de faire un soundsystem, et surtout de vivre la route avec. OQP a été quasiment le premier son « français » à voyager à l’étranger.

Les gens de OQP faisaient d’ailleurs partie des très rares Français présents au nouvel an 94 des Spi à Berlin, le truc fondateur de la scène traveller tekno en Europe. Ils y étaient allés à l’arrache. Je n’étais pas assez cramé pour en être. La free m’a apporté le voyage, la nature aussi. Je suis né dans des barres, j’y ai grandi. Je suis devenu cramé au fur et à mesure, c’est arrivé après, ce n’était pas mon état d’esprit : moins j’avais affaire à l’autorité, mieux je me portais, c’est un peu ce que je suis redevenu maintenant. Dans ma tête, la tekno, c’était les Spi, ces mutants qui étaient arrivés et repartis, « free party », ça voulait dire « voyage » : ça a amené des urbains à vivre dans la nature, à se retrouver complètement perdus dans des forêts pendant une semaine, parce que c’était là qu’on s’était garés, qu’on avait fait la teuf, et qu’on n’allait pas repartir tout de suite parce qu’il fallait redescendre, se calmer, et puis que l’on avait nulle part ailleurs où aller. D’un seul coup, tu découvrais la forêt : c’était complètement délirant !

On a organisé des free sans voyager, avec Kanyar, et aussi avec d’autres. Pour la première free à Marseille même, on était une cinquantaine, au bout de la ligne 21, dans les calanques, aux Goudes. C’était la première free party sur le territoire marseillais, en 93, avec des enceintes hi-fi. Il y avait les gars qui ont monté ensuite TKO. On l’a organisée parce que les OQP venaient juste de partir sur la route : ils l’avaient enfin fait ! Il n’y avait plus personne pour faire des free dans le coin, ils avaient fait Gardanne et les alentours, et ils avaient dit : « Voilà, ça y est, on a fait notre son, et maintenant, on se casse ! » Et là, je me suis dit : « Merde alors ! »

©Spiral Tribe

Les OQP n’avaient pas de live. Je suis allé jouer au premier jour de l’an qu’ils ont organisé seuls, sans Spiral Tribe (nouvel an 95). C’était en Allemagne, à Cologne. Ils squattaient avec vraiment très peu de moyens, au début, c’était une vie vraiment « hardcore ». Ils m’ont invité parce qu’ils nous connaissaient bien, Franky et moi, mais on avait encore jamais joué en teuf. À l’époque, il n’y avait pas de live de free en dehors des Spi, de Explore Toi et des Boucles étranges. On est donc partis à Cologne, en train, à six. On était montés avec ceux qui allaient faire les TKO, puis on s’est retrouvés à une dizaine, il y avait aussi des gens qui allaient fonder Ubik, ils étaient encore jeunes. J’avais un gros sac, le live dedans, j’avais pris les modules Amiga de Franky parce qu’il n’avait pas pu venir. On s’était fait descendre de train trois fois, avec le live et tout, c’était trop marrant ! Quand on est arrivés là-bas, ça a été le choc : une usine grave trash où il faisait -20 °C, genre, et pas de chauffage, évidemment ! Il n’y avait pas grand monde, mais on s’en battait les couilles ! Là, j’ai vraiment vu les OQP nouvelle mouture : ils avaient six mois de voyage dans la tête, ce n’était pas rien, tu deviens mature, ce n’étaient déjà plus des petits jeunes. C’était mon premier live, et je me retrouvais là grâce à eux ! J’ai trop kiffé l’ambiance, mais j’étais encore trop marseillais, dans mon cocon.

Les mois qui ont suivi, j’ai perfectionné mon live avec Kanyar, bien sûr, et les Psychiatrik, qui squattaient le Sud-Est et se retrouvaient la plupart du temps dans notre appart. Quand les OQP sont revenus en France pour l’été, c’est tombé à une période charnière de ma vie. Ils ont organisé quelques teufs, j’ai joué avec eux : je sentais vraiment un truc qui se passait quand on montait nos teufs Kanyar, je me disais que c’était extrême. Mais là, ça l’était encore plus que Kanyar, et quand j’avais fini de jouer, je me rendais compte que je n’avais plus envie de rentrer chez moi, que j’avais envie de rester là, avec les camions.

Je suis tombé sur Jah, un jour, qui distribuait des flyers. Je lui ai dit que je voulais partir avec eux, que ça me trottait dans la tête depuis un bout de temps, et que je croyais être mûr. Il m’a dit en rigolant : « Ça tombe bien, on t’attendait ! » Ils n’avaient pas encore de live, ils s’y mettaient. Ils savaient déjà que Franky ne les rejoindrait pas, et ils pensaient que je ne tiendrais pas un mois. Il se trouve que je me suis super bien adapté, je suis donc parti en 95. A la fin de l’été, la grande question était de savoir si on faisait le jour de l’an 96 avec les Spi, à Rome, en sachant que ça allait être grandiose, peut-être le plus grand encore jamais vu, et que ça serait con de ne pas en être, mais que l’on pourrait aussi être autonomes et faire notre truc en s’en détachant. On s’est finalement retrouvés en Italie, à squatter en plein centre de Rome avec les Spi : c’était comme dans un rêve pour moi !

J’avais besoin de vivre l’expérience communautaire, d’expérimenter ce que j’avais lu sur l’anarchisme, je voulais voir comment c’était possible. Quand j’ai vu OQP, j’ai constaté que ça existait !

Raff

Chacun a un jour l’opportunité de faire un truc : quand les OQP m’ont accueilli, ça faisait un an qu’ils étaient sur la route. D’autres personnes les avaient rejoints, des Français, une Allemande, une Autrichienne, et ils avaient maintenant un bon son, une déco, des lights. Ils étaient devenus des méchants DJ’s et ils avaient le premier vidéo show traveller, mais toujours pas de live prêt. Les mois qui ont suivi, j’ai transmis ce que je savais à deux trois personnes. Tout était mis en commun dans le groupe, et j’ai évidemment ouvert mon matos à la collectivité : « Ça, ce n’est plus mon live, c’est le vôtre ! » Et ils m’ont filé de l’argent de la caisse OQP pour qu’ensemble, on achète du nouveau matos. Je me suis joint à l’équipe de ceux qui faisaient le son. Comme tout le monde, je faisais tout : orga, bouffe etc., ça me correspondait parfaitement, mieux que le personnage de Raff, figure de l’alternatif marseillais, qui a son appart, qui fait son émission de radio une fois par semaine et qui fait une teuf une fois par mois. Ici, c’était du 24 heures sur 24, j’avais besoin de vivre l’expérience communautaire, d’expérimenter ce que j’avais lu sur l’anarchisme, je voulais voir comment c’était possible. Quand j’ai vu OQP, j’ai constaté que ça existait !

Avec le recul, c’est super relatif : tu en as toujours qui profitent d’une voix plus forte que les autres, qui ont plus de charisme. Il y en a toujours qui possèdent plus d’argent que les autres aussi, par quelque moyen que ce soit, ou qui gardent en vue que certaines choses sont plus à eux qu’au groupe. Mais c’est quand même vraiment infime par rapport à la vie ordinaire en société : notre vie était communautaire à 95 %, sans hiérarchie, sans argent personnel, c’était génial ! Je me suis retrouvé plus de deux ans sans argent et sans clé en poche, sans aucune propriété, je vivais dans les cabines des camions. Bien sûr, parfois, en fonction des coups du destin qui t’arrivent, tu es obligé de sortir du groupe pour régler tes problèmes administratifs ou autres, mais sinon, c’était uniquement ça. On vivait à 95 % l’idéal libertaire qu’avaient dessiné des théoriciens sans le vivre, ou qu’avaient tenté des communautés, en le réussissant ou non. On parlait en termes de tribe, on disait : « Ça, c’est tribal, ça, ce n’est pas tribal. » C’était l’influence des Spiral Tribe : dès que tu partageais, c’était tribal, je trouvais ça génial ! Ils réussissaient les choses quatre fois sur cinq spontanément, ils ne se posaient pas de questions, ils agissaient ! Moi, j’étais encore en train de réfléchir qu’ils l’avaient déjà fait !

Ce que j’aimais bien, c’est qu’à la fin, OQP n’était plus un collectif de Marseillais : il y avait d’autres Français, des Italiens, une Allemande, une Belge, une Autrichienne, une Anglaise. Pour moi, la free party ne devait pas s’arrêter aux frontières, aux zones géographiques, aux gens qui la font : ça devait être un truc tout le temps mouvant. On n’était pas un soundsystem tekno, on était un soundsystem traveller tekno.

©Redge

TEKNIVAL DU CARNET, 1997

Ce teknival est organisé à la suite de Courcelles, dans la région nantaise, dans le cadre d’une manifestation antinucléaire (mai-juin 1997), en marge de concerts et d’animations légalement installés.

  • Defflo et Gonzo ont monté le site critique Defcore en 1999 avec Olga sur le thème de la free party, un webzine devenu fameux.
  • Josy est une DJ reconnue dans de nombreux pays d’Europe. Elle a participé à la fondation du soundsystem devenue webradio Full Vibes avec Vincent, son compagnon.
  • Mark a participé à la fondation du soundsystem pionnier Teknokrates.
  • Ccil a été une des fondatrices du soundsystem Facom Unit, puis elle a suivi un court moment l’aventure Sound Conspiracy. Elle travaille actuellement au sein du Cirque électrique.
  • Gino a participé à UFO pendant plusieurs années avant de monter le Cirkus Road System (CRS), un collectif de performances artistiques qui est intervenu dans de nombreuses soirées dans les années 2000.

Gonzo : Beaucoup de gens ne se sont pas remis de Courcelles, du coup, il n’y avait pas énormément de monde au Carnet. Je n’y suis pas allé.

Defflo : C’était deux semaines après Courcelles, vers Nantes. Pour ne pas rester sur un échec, on est allés là-bas. C’est un teknival qui s’est greffé sur un concert où il y avait Noir Désir entre autres, qui s’opposait à l’installation d’une centrale nucléaire. C’était à 200 mètres de la scène, dans un endroit très isolé. Ils se sont posés là, tout simplement parce qu’il y avait de la place, parce qu’on faisait comme ça, à l’époque. Je l’ai pris comme une revanche sur Courcelles.

Je suis partie avec La Peste et deux trois autres, on a assisté à un des meilleurs moments des teknivals, un des plus mythiques ! Facom, Total Resistance et OQP ont réuni leurs soundsystems pour faire un mur gigantesque : c’est cette fameuse photo de Vinca Petersen ! A cette occasion, il y a eu un live de Simon et de Kaos (Facom Unit). Ça faisait un son monstrueux, c’est un des meilleurs live que j’aie entendus. Au moment où ils ont commencé, tous les soundsystems se sont coupés, et presque tout le monde est arrivé là, ça a été juste prodigieux ! Ils ont sorti le vinyle FACOM 01 suite à ça. Ils avaient dû bosser quelques boucles, mais ils l’ont fait à l’arrache. Et au bout de quelques jours de teknival, bien à la rue, ils étaient assez à fond pour sortir quelque chose de vraiment profond. Tout le monde s’est retrouvé là-dedans à écouter ce live magnifique, en plein milieu de l’après-midi, c’était un des plus beaux moments de teknival français. La musique était géniale, les gens étaient tous en train de hurler, c’était une ambiance de folie. Tout le monde se regardait en se disant : « Qu’est-ce qu’il se passe ? Ce n’est pas possible ! C’est génial ! »

Josy : Notre soundsystem était dedans, un tout petit soundsystem. On avait six caissons, je me rappelle. Sur la photo, on voit notre petit caisson de médium tout en haut ! Il y avait OQP, Tomahawk, Total Resistance. On avait mis tous nos sons. C’était magnifique ! Il y avait des concerts jusqu’à 2 heures du matin. Les gens se sont fait chier, du coup on a eu un monde de fou ! Et je me rappelle qu’on était derrière tous les caissons, il y en avait 123 rattachés ensemble, avec des fils partout. L’ingénieur du son de Noir Désir est passé derrière, il avait la mâchoire qui tombait, il a fait : « Ah d’accord ! Ah je vois, les jeunes ! Ben écoute : bravo ! » Ce n’était pas possible pour lui, il était admiratif. Honnêtement, il y avait de quoi ! Il aurait été de mauvaise foi dans le cas contraire. Il n’en revenait pas, le mec. En plus, certains d’entre eux étaient les anciens caissons de Johnny Hallyday, à ses débuts. Au début de la free party, on a racheté des sons dont ils se débarrassaient dans le rock, c’étaient des trucs qui avaient fait des tournées.

Vincent : Il y avait surtout des vendeurs qui avaient des bonnes phrases : « Le son, il a tourné pendant dix ans avec Johnny ! »

Josy : Et si ça se trouve, pourquoi pas ? Mais surtout, ça représentait l’union des sons. On était vraiment tous unis dans le soundsystem, c’était génial. Franchement, je ne l’oublierai jamais !

Des Anglais avaient posé un pur mur de son ! Une demi-arène de son ! Des bus à double étage, avec plein de couleurs, des camions pas possibles, la zone totale !

Gab

Mark : On est allés au Carnet, j’ai adoré l’ambiance : notre son, la déco, les gens, et puis l’association de ce gros système-son entre tous les soundsystems. C’était la grosse claque ! C’est mon frère, le dimanche, avec son live, qui a réveillé et retourné ce gros dancefloor. Je crois que c’est la seule fois où j’ai vu autant de crews différents s’associer, et probablement la dernière. Après, j’ai vu des associations de deux ou trois systems, mais pas de cette ampleur-là. Bien sûr, les systems n’étaient pas tous calés entre eux, et tout ne marchait pas, mais l’idée était géniale !

Redge : Je suis allé au teknival du Carnet en train et avec mon vélo, tout seul. J’ai goûté les trips les plus forts que j’aie jamais eus (et les moins chers). C’était un vrai village de bus et de trucks, avec ses artères pleines d’Anglais en train de brasser, avec leurs gosses au milieu. C’est là que j’ai pris un certain recul avec la hardtek, quand j’ai vu Kaos se barrer de son live en laissant tourner une boucle. Les gens ondulaient dessus pendant une éternité, jusqu’à ce qu’Ixi se rende compte qu’il y avait un bug. Elle est arrivée à donf, elle a collé un CD avec un gros kick, et là, la foule en transe s’est mise à hurler de joie (connement). Ça devait être au petit matin.

Ccil : Moi, techniquement, j’adore le son. J’adore la pureté, la qualité. Je connais les marques de soundsystems. D’avoir fait ce gros son au teknival antinucléaire, ça a mis une espèce d’ambition à des gens qui n’étaient pas du tout sonorisateurs à la base. En fait, ils mettaient des enceintes l’une sur l’autre, mais ils ne savaient pas les foutre ensemble, donc tu te retrouvais avec un truc qui était énorme, mais qui ne sonnait pas du tout. Alan, par exemple, il avait mis son son, il avait mis ses amplis qu’il avait allumés, mais il n’avait pas mis les câbles. C’est clair que cette photo est belle et symbolique, mais voilà, ça a mis une espèce de surenchère entre soundsystems à vouloir faire un truc de plus en plus gros.

Gino : Avec UFO, on est venus au Carnet. Alan est venu avec les deux châteaux. On avait fait en sorte de remplir au moins une partie des caissons avec des HP, pour les faire tourner. Les châteaux étaient posés dans le gros mur, je crois même que c’est Kaos qui les a branchés.

Gab : Quand je suis arrivé à Rennes, je me suis connecté avec des gars des Verts. Ils m’ont parlé d’un projet de centrale nucléaire à Nantes, et d’une occupation sur le site avec un concert de Noir Désir gratuit. Je suis allé au concert, et au petit matin, j’ai commencé à faire un tour. Je me suis aperçu qu’à 150 mètres de là, des Anglais avaient posé un pur mur de son ! Une demi-arène de son ! Des bus à double étage, avec plein de couleurs, des camions pas possibles, la zone totale ! Il restait dix quinze pélos complètement arrachés en train de danser. Là, je me fais : « Il s’est passé un truc ici, j’ai raté quelque chose ! »

Trax 215, octobre 2018
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