Les secrets de production de la DJR 400, une table de mix pas comme les autres

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Quentin Lacombe
Le 10.06.2020, à 11h01
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©Quentin Lacombe
Écrit par Trax Magazine
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On la voit entre les mains de Kerri Chandler, Joe Claussell ou Theo Parrish. Avec son design simple, ses gros potars et son bois clair, la petite DJR 400 semble être la table de mixage rêvée des aficionados de funk et de disco. Loin d’être le produit d’une grosse industrie, son fabricant est un artisan discret et passionné, dont la modestie égale la réputation de sa fameuse console.

Cet article est initialement paru en février 2020 dans le numéro 228 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Propos recueillis par Hugo Boursier
Photographies par Quentin Lacombe

La silencieuse cour d’immeuble de la rue des Batignolles est partagée de chaque côté par les locaux de deux travailleurs de précision, aux métiers pourtant très différents : le premier est celui d’un prothésiste dentaire, le second appartient à Jérôme Barbé. Voilà, vingt-huit ans qu’ils se font face. À l’époque, au début des années 1990, le Parisien n’a pas sa DJR 400 en tête. La table de mixage en question, élevée au rang des meilleures consoles du monde par les pionniers de la disco et de la house, n’était pas encore dans les projets de cet ingénieur taiseux. L’idée d’une Rotary facilement transportable ne naît qu’en 1999, à la faveur d’une rencontre avec Cyril Étienne des Rosaies, alias DJ Deep. Quand il arrive dans le XVIIe arrondissement, Jérôme Barbé n’a pas encore 30 ans, mais il collabore déjà avec Moog, Sequential et Korg. Avant de se mettre à son compte, il a même accompagné Jean-Michel Jarre pour ses concerts à Houston et à Lyon au printemps 1986, où il était un des premiers à introduire la technologie MIDI dans le vieux monde des synthétiseurs.

« Ces machines ne sont pas toutes jeunes, mais ça fonctionne bien. C’est increvable. Le numérique peut faire la même chose, mais je préfère l’analogique. Ce n’est pas les mêmes sensations »

Ces souvenirs, éparpillés parmi mille projets à terminer ou à venir, il les ressort par petites touches, la voix basse et le phrasé lent. Sur les murs de son atelier, pas d’affiches avec ses clients connus – Kerri Chandler, Joe Claussell ou Jovonn en tête – ni goodies à offrir aux curieux qui passeraient par là. Son site internet, où l’on reconnaît le logo qui figure à l’arrière de ses tables de mixage – E&S, pour Électronique & Spectacle – reste rudimentaire. On y trouve le détail des DJR à deux ou quatre voix, un mode d’emploi téléchargeable gratuitement et quelques photos. Et pour cause : sans artifice publicitaire, la machine se vend bien, entre 1 500 et 3 000 euros. Tout en restant un produit d’exception, la DJR poursuit sa lente voie de démocratisation : environ 1 500 tables siglées E&S tournent sur les cinq continents.

Jérôme Barbé ne cherche pas à vendre toujours plus. Ce qu’il veut, c’est produire suffisamment pour vivre et garantir la qualité de chacune des machines qui sort de la rue des Batignolles. Pour cela, l’artisan n’a pas besoin de grand-chose : son local et son ami d’enfance, Dominique – dit « Dodo » – qui l’aide les lundis et vendredis. Son atelier est divisé en trois petites pièces en longueur, éclairées par la lumière blanche de néons dénudés au plafond. D’un côté, un large établi encombré de composants, de générateurs de fréquence, de tournevis, de multiprises jaunies, de poste à soudure et de DJR 400 désossées. De l’autre, un grand placard où sont alignés des dizaines de tiroirs.

« Ça, c’est la DJR 200. Elle est sortie il y a deux ans, mais elle traînait dans les tiroirs depuis longtemps. Sur ce modèle, on peut dire qu’il y a un esprit un peu plus de “série” par rapport à la 400 où l’on peut choisir plein d’options, ce qui rend chaque machine unique. Et puis la 200 est moins chère et plus facile à transporter. Dimitri From Paris m’a un jour dit que la 400 devenait presque trop grosse pour voyager en avion. Alors j’ai eu l’idée d’une deux pistes. Que ce soit la 200 ou la 400, tout passe par ici. C’est mon poste de travail. Je teste chaque table de mixage grâce à ce générateur de fréquences qui me permet de calibrer l’isolateur. Ces machines ne sont pas toutes jeunes, mais ça fonctionne bien. C’est increvable. Le numérique peut faire la même chose, mais je préfère l’analogique. Ce n’est pas les mêmes sensations. Je ne me dépêche pas pour monter mes consoles. Avec Dodo, on peut en faire deux par jours, mais il n’est là que deux jours par semaine. C’est bien de prendre son temps pour faire les choses ».

« Je retombe sur des trucs que j’ai créés à droite, à gauche. Comme ce circuit électrique. Lui, c’est sûr qu’il ne fonctionne plus, t’as vu le bordel que c’est ! J’ai bricolé mon premier ampli à 11 ans. C’est une passion. Mon premier synthétiseur, c’était un Korg MS-20. Je n’ai même pas joué avec, je voulais juste voir comment il fonctionnait. Au début de ma carrière, je faisais beaucoup de réparation. J’ai même bossé sur une machine qui perforait des cartons d’orgue de barbarie en partant de fichier MIDI ».

  « DJ Deep est venu à l’atelier pour faire réparer sa console de mixage Urei 1620 sur laquelle il voulait changer les potars. On était en 1999, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés. On s’est vite entendus et on a développé ensemble la DJR 100, une console qui reproduisait la sonorité chaude des années 80. J’ai fait une petite production avec ce modèle sur des volumes assez réduits. Et puis Soundcraft a fait la 1620LE, qui a inondé le marché et m’a un peu coupé dans mon élan. Mais avec Deep et Kerri Chandler, on a continué à réfléchir à un petit modèle quatre pistes, tourné vers le DJing. C’est comme ça qu’est née la DJR 400. La première année, j’ai dû en faire entre cinq et dix. Aujourd’hui, on en vend partout dans le monde. La dernière a été envoyée au Pérou. Il y en a aussi au Mexique et on la vend bien au Japon. J’ai même une machine qui est partie en Afghanistan. Un soldat américain m’a passé une commande pour une 400. Il voulait avoir une console pour jouer dans sa base militaire. Parfois, on reçoit des messages de certains clients qui se plaignent de l’odeur de clope. Il faut dire que je fume tout le temps. Je craignais que ça imprègne les composants, mais en fait ça vient de la mousse ».

« Je fais des efforts pour vider régulièrement l’atelier, mais comme je suis là depuis 28 ans, c’est un empilage de choses invraisemblables. À la fin des années 1990, je bossais sur deux ordinateurs Atari avec plein de disquettes. Au fond de l’atelier, il y a des stocks de DJR 200, de 400, et les matériaux pour les tables. Le bois vient de Normandie. C’est un ami qui m’a dit qu’il connaissait un bon menuisier. La métallerie est faite en Bretagne et les circuits imprimés sont créés en région parisienne chez un gars qui fait ça depuis vingt ans. J’ai aussi plein de réparations sur des consoles que des mecs ne sont jamais venus récupérer. Il y a aussi de vieux trucs que j’ai inventés et que je ne peux pas jeter. À côté de l’ordinateur, c’est un échantillonneur que j’ai fabriqué en 1985 ».

Dodo : « Ne me prends pas en photo, je suis un gars de l’ombre, moi. Prends plutôt ce qu’il y a sur mon bureau, voilà. Comment je suis arrivé ici ? Je n’avais plus de boulot et je connaissais Jérôme depuis 1975. Quarante ans que ça dure. Je ne suis là que depuis quelques années. Au début, je faisais les comptes de la boîte. Mais il fallait mettre la main à la pâte. Pourtant, moi, c’est fini la musique. Avant, j’aimais ça. D’ailleurs, chez moi, j’ai toujours un piano synthétiseur, une boîte à rythme, des effets, un tas de trucs. Mais je n’en fais plus depuis quelques années. Mon cerveau est un peu attaqué par tout ce bruit. Ici, il y a toujours un peu de radio, ça me suffit ».

Trax 228, février 2020
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