Les mondes de SOPHIE

Écrit par Thémis Belkhadra
Photo de couverture : ©Léa Colombo
Le 02.02.2021, à 17h25
11 MIN LI-
RE
©Léa Colombo
Écrit par Thémis Belkhadra
Photo de couverture : ©Léa Colombo
0 Partages
Depuis ses premiers morceaux publiés en 2013, la productrice écossaise SOPHIE n’a eu de cesse de repousser les limites des musiques électroniques et de redéfinir les contours de la pop culture. Décédée ce samedi à l’âge de 34 ans, celle qui déclarait être « toujours plus excitée par ce qu’il se passera demain », laisse derrière elle une tristesse aussi grande que son héritage colossal.

C’est en voulant observer la pleine lune que Sophie Xeon nous a quitté ce samedi. Une fin poétique pour celle qui n’aura eu de cesse d’explorer les abîmes du cosmos musical, et d’y bâtir de nouveaux mondes, à la jonction des musiques électroniques et de la culture pop. Si son décès s’accompagne d’une tristesse incomparable, ce n’est pas seulement parce qu’à 34 ans, la productrice était trop jeune pour mourir. C’est aussi ce que laissait présager la singularité de son travail – les unreleaseds par dizaines, les collaborations en prévision et la promesse de l’influence considérable qu’aurait continué à exercer sa musique – qui rendent sa perte si amère.

Au terme de ses huit ans de carrière, SOPHIE aura tout de même eu le temps de bâtir des ponts entre les galaxies musicales et d’acter la fin de la trop longue opposition entre cultures mainstream et underground. À l’origine des métamorphoses les plus inattendues et excitantes opérées par la musique depuis les années 2000 — coucou l’hyperpop et la deconstructed club music — la productrice transgenre a fluidifié les frontières entre les styles musicaux, inspirant des centaines d’artistes à s’inscrire dans ses sillons. Elle laisse derrière elle un héritage colossal qu’il est crucial de célébrer à jamais. 

Repousser toutes les limites

C’est par les portes de la house et des rave-parties que l’Écossaise a développé sa passion pour la musique et les expérimentations sonores. Si elle n’a pas vu le jour dans une famille créative, sa mère l’introduit tout de même à la chaleur du disco, et son père, qui fréquente les fêtes de la région de Glasgow, y emmène sa jeune fille dès le plus jeune âge. Pour lui, « la musique électronique, c’est le futur ». Dans une entrevue de 2018, Sophie parlait d’un « instinct brillant » qui avait poussé son père à lui acheter des cassettes de musique électronique et à l’emmener au plus près du système-son en lui répétant : « Tout ça sera important pour toi ». Dans le mille. Dès ses neuf ans, SOPHIE veut déjà arrêter l’école et produire de la musique électronique à temps plein. Bien qu’il désapprouve ce projet, le conseil de famille lui offre un clavier pour son anniversaire, et l’enfant devient peu à peu musicienne. De son expérience précoce des raves de Glasgow, SOPHIE garde un goût prononcé pour les sonorités extrêmes et une manière de se questionner sur les différentes manifestations de la société capitaliste. Deux spécificités qui parcourent l’ensemble de sa discographie et participent à son ascension rapide au rang d’icône. Sa découverte à l’adolescence du travail de Matthew Barney, collaborateur historique de Björk, donne aussi à la productrice en herbe un goût pour l’expérimentation et déjà une fascination pour les corps et le transhumanisme. 

Dès la parution de ses premiers morceaux en 2013, SOPHIE se pose comme une avant-gardistes déterminée à repousser toutes les limites. Elle s’attaque d’abord à celles du son en lui-même. Bien qu’il s’inscrive dans une certaine tradition house, son tout premier EP, Nothing More to Say, dévoile une musique composée à partir d’éléments si distordus qu’on peine à les identifier. Le rythme est classique mais les mélodies sont perçantes, le traitement vocal mystérieux, les basses grondent et les snares claquent comme des fouets d’acier. Déjà dans le viseur de bon nombre de musiciens, SOPHIE n’attend que quelques mois pour offrir « Bipp », son premier vrai manifeste. Avec ce morceau, les sonorités distordues de Nothing More to Say rencontrent des rythmes imprévisibles. La formule SOPHIE commence alors à prendre forme. 

À mesure que la musicienne dévoile ses premiers singles — « Elle », « Lemonade » et « Hard » — se dessinent les contours d’une musique extraterrestre, parfois rêveuse mais jamais naïve, qui navigue entre euphorie, colère et sensualité. Une musique qui transgresse toutes les normes, et dont on fait l’expérience plus que l’on ne l’écoute. Pour elle « tout ce que l’on fait musicalement doit provoquer une réaction », quitte à perdre les auditeurs les moins farouches. « J’ai toujours mesuré la qualité de ce que j’allais sortir en observant si la musique suscitait une réponse. Au cours de ma carrière, ça a souvent été une réponse négative, mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose », déclarait-elle à i-D en 2018. En 2012 déjà, elle expliquait à Bomb Magazine vouloir que sa musique puisse procurer le « frisson d’un tour de montagnes russes » : « Quand ça te retourne de haut en bas, te plonge dans l’eau, que les strobos t’éblouissent, que ça ralentit juste avant le pic, puis te lâche à la verticale au-travers d’un tunnel de fumée, avant de t’arrêter dans une secousse, les cheveux en pagaille. Certains se sentent malades, d’autres éclatent de rire. Tout ça pour qu’à la fin, tu finisses par t’acheter un porte-clé ». 

Ses textures sonores si singulières, SOPHIE les a toujours développé en autodidacte, principalement armée d’un Elektron Monomachine et du logiciel Logic Pro (abandonné plus tard pour Ableton Live). Sa méthode : plutôt qu’un sampling traditionnel, elle enregistre ses propres clips sonores, et les compile dans une librairie personnelle à partir de laquelle elle produit toutes ses compositions. Offert par un ami de son père à l’adolescence, son premier sampler, sa « petite boîte noire magique », l’accompagnera jusqu’à ses dernières scènes. Une machine chaotique qui a sûrement défini l’amour de SOPHIE pour les boucles répétitives et la débrouille, comme l’expliquait sa petite-amie et manager Tzef Montana à DJ Mag en 2019 : « SOPHIE peut transformer n’importe quel espace en studio : un Air BnB, une salle de bain, un hall d’entrée… Où qu’elle s’installe, elle y invitera des gens, et ils demanderont toujours à voir cette boîte noire — c’est comme son petit tour de magie secret ».

Redéfinir la pop culture

Après avoir repoussé les limites du son, SOPHIE s’attaque très vite à celles des représentations de l’artiste. Fidèle aux traditions de la musique électronique, la musicienne reste longtemps dans l’anonymat. Un anonymat qui lui apporte une infinie liberté et qu’elle ne brisera que sept ans plus tard, en 2018. Pour elle, il est moins question d’entretenir le mystère que de questionner le rapport entre une oeuvre, son auteur et sa marchandisation. Invitée par Boiler Room en 2014, elle demande ainsi à ce qu’un imitateur se tienne sur le deck à sa place, face à cinq paires de CDJ, comme pour rire de l’image du DJ superstar, condamné à ne plus être qu’un objet de divertissement. Plus tard, elle développera l’aspect performatif de ses concerts pour combattre l’oppression des normes qui définissent l’attitude d’un DJ aux platines : « Mon défi à toujours été de pouvoir m’éloigner de la table de mixage, tout en gardant contrôle, flexibilité et stabilité sur mon son. Être cachée derrière les machines, avec un body language morne, le regard baissé — ça craint ».

En 2015, SOPHIE clarifie son message en s’associant à A. G. Cook, le fondateur de PC Music, derrière le projet QT. Réminiscence de l’époque Barbie Girl, et de la rencontre entre pop et eurodance, le titre « Hey QT » introduit alors une chanteuse fictive et une boisson énergisante — fictive elle aussi — dont le clip fait allègrement la promotion. Si la démarche en laisse perplexes, son cynisme, pourtant flagrant, amorce une réflexion sur la place suffocante qu’occupe le marketing dans la musique. Avec QT, A. G. et SOPHIE posent ensemble les bases du pop-art futuriste et transgressif — miroir de l’ère digitale, de son potentiel et de ses failles — qui les liera toujours l’un.e à l’autre. En 2018, au micro d’i-D, SOPHIE parle de PC Music comme des « premiers musiciens avec qui [elle ait] véritablement connecté. J’étais excitée de participer à un projet qui cherchait à rompre avec le recyclage constant des différents genres de la dance music »

La même année, SOPHIE dévoile son très attendu Product — qu’il convient de considérer comme son premier véritable album. « Bipp »,  « Elle », « Lemonade » et « Hard », ses quatre premiers singles sortis entre 2013 et 2014, en composent la fondation sur laquelle s’ajoutent quatre inédits : « Msmsmsm », « Vyzee », « L.O.V.E » et « Just Like We Never Said Goodbye ». La plupart des pistes vocales sont alors enregistrées par des proches de la productrice. Au New York Times, elle déclare alors à ce propos qu’il y a « souvent beaucoup plus de personnalité dans la voix de quelqu’un qui ne se considère pas comme un chanteur ». 

Non content de confirmer la singularité de sa production, laissant public et critique dans la plus grande stupéfaction, Product permet aussi à SOPHIE de pousser sa réflexion sur la pop culture et le consumérisme à son paroxysme. À l’époque, la productrice ira même jusqu’à définir sa musique comme « promotionnelle », une parole qui s’illustre quelques mois plus tard avec brio lorsque son titre « Lemonade » sert de bande-son à une publicité McDonalds. 

Tandis que le mystère s’épaissit, la musicienne injecte son poison anticonformiste dans les hautes sphères de la pop en produisant pour Madonna le morceau « B*tch I’m Madonna ». Dans la foulée, elle réalise un pari insensé : celui d’accompagner Charli XCX dans la refonte de son identité musicale avec l’EP Vroom Vroom. Connue pour avoir signé des tubes tels que « Fancy » ou « Boom Clap », la chanteuse britannique suscite alors la surprise en décidant d’incarner les sonorités expérimentales et tous les paradoxes de l’univers de SOPHIE. Interrogée par le New York Times, la chanteuse déclare : « J’ai toujours pensé écrire mes paroles comme un peintre réalise une peinture, mais je n’avais jamais imaginé cela transposé à la production. Les intrus de SOPHIE jouent avec tous tes sens, ça m’a immédiatement happé ». Comme une arme de révolution massive, Charli XCX devient la première icône pop qui permet aux idées de SOPHIE – et à celles d’A. G. Cook – de prendre forme auprès du grand public. 

Après « Vroom Vroom », SOPHIE participera à Number 1 Angel, puis à Pop 2 — sur lequel elle signe l’entêtant « Out of My Head ». Avec Charli XCX, elle enregistrera des dizaines de morceaux qui resteront peut-être à tout jamais dans les limbes, à l’instar des projets Taxi et XCX World, qui occupent une place de choix dans le coeur des fans bien qu’ils n’aient jamais connu de sortie officielle. Des collaborations qui marqueront l’avènement de l’hyperpop — un terme qui émerge naturellement pour définir le sous-genre bâti et défendu par SOPHIE et A. G. Cook.  S’en suivront des années de collaborations au cours desquelles SOPHIE explore toute la diversité de son univers en rencontrant une multitude d’artistes, parmi lesquels Cashmere Cat, Yelle, Shygirl, Vince Staples, Flume ou Quay Dash.

Oil of Every Pearl’s Un-Insides

Octobre 2018, SOPHIE ouvre un nouveau chapitre de sa carrière dans un sublime fracas. Après avoir maintenu son anonymat, clé de voûte du mystère qui entourait sa musique, pendant près de sept ans, la musicienne lève le voile sur son identité en apparaissant entièrement nue dans le clip de son nouveau morceau, « It’s Okay to Cry ». Si beaucoup y voient d’abord la confirmation de son existence en tant que femme transgenre, SOPHIE  se dira déçue par la « nécessité, pour certains, d’associer une image à la musique ». 

S’il répond aux spéculations autour de sa transidentité, le morceau « It’s Okay to Cry » révèle surtout la vulnérabilité de SOPHIE qui utilise ici sa propre voix pour la première fois. On découvre aussi un talent certain pour l’écriture via un texte touchant : « There’s a world inside you / I wanna know what ii feels like / I wanna go there with you / Cause we’ve all got a dark place / Maybe if we shine some light there / It won’t be so hard / I want to know those parts of you ».

Quelques semaines après le fragile « It’s Okay to Cry » — qui reste pour beaucoup l’ultime chef d’oeuvre de sa discographie — « Ponyboy » renoue avec les origines plus agressives de sa musique, en abordant les sujets du fantasme, de la soumission et des déviances BDSM. Deux mois plus tard, la musicienne confirme l’arrivée imminente d’un album avec le single « Faceshopping » qui revendique plus clairement sa transidentité et ses interrogations sur les modifications corporelles.

En devenant l’une des premières icônes transgenres de la musique pop, SOPHIE laisse peut-être la marque la plus indélébile de son oeuvre. Un tournant dans sa carrière que la musicienne expliquait par une volonté de reprendre le contrôle de son histoire, et de combattre l’ignorance qui entoure encore les identités trans : « J’étais plutôt heureuse de laisser la musique parler pour elle-même. Le problème est que les gens remplissent les zones d’ombres à votre place.(…) Ce qui doit être libérateur devient alors restrictif. (…) Il fallait que je reconsidère et recontextualise mon art pour m’en réapproprier le récit ».

SOPHIE ouvre les portes de l’industrie musicale en grand pour la communauté trans, dessinant une voie pour d’autres coming-outs — comme celui de la productrice Arca — et l’ascension d’une multitude de talents comme Kim Petras ou encore Ayesha Erotica. Dès lors, SOPHIE utilisera continuellement sa musique pour représenter la communauté LGBT+, y injecter une dose de créativité et de pensée politique, marquant le début d’un nouvel âge d’or de la musique queer. Interrogée à ce sujet par DJ Mag en 2019, SOPHIE déclarait : « Les musiciens de la communauté queer (…) ne devraient pas avoir l’impression que leurs identités ne peuvent pas être mainstream, ni se voir marginalisé.e.s par les genres et les catégories. Il est primordial de briser ses biais, et de ne pas penser que, parce que nous faisons de la musique ‘étrange’, cela signifie que nous sommes étranges. » 

Le jour de sa sortie en juin 2018, l’album Oil of Every Pearl’s Un-Insides est déjà un classique, tant pour le monde des musiques électroniques que pour la pop culture. Émanation la plus aboutie de toutes les obsessions de la productrice, il signe l’éclosion magnifique de son cocon, et la hisse au rang de poids lourd de la musique — et jusqu’au podium d’un défilé Louis Vuitton 2020. D’un niveau déjà élevé, sa production atteint ici des sommets en oscillant entre la mélancolie (« Is It Cold In The Water »), l’euphorie (« Immaterial »), l’angoisse (« Whole New World/Pretend World ») et le calme méditatif (« Infatuation ») dans une  alchimie hallucinante à la lisière de l’organique et de l’artificiel.

En héritage

C’était écrit : la prochaine décennie devait être celle de SOPHIE. C’est probablement cette vérité qui rend son décès si tragique, pour toute personne soucieuse de voir le monde des arts évoluer et définir les réalités du monde de demain. Derrière elle, SOPHIE, laisse un héritage comme une bouée de sauvetage, un mouchoir de soie dans lequel sécher nos larmes. Car huit ans de carrière auront suffi à l’Écossaise pour bâtir un véritable empire poétique, une école artistique aux ramifications si fines et multiples qu’elle semble avoir rebattu toutes les cartes de l’avenir musical. 

Loin de se limiter aux pays anglo-saxons, l’influence de SOPHIE se ressent partout. Dans le travail de ses ex-collaborateurs, évidemment, et de leurs affiliés comme 100gecs, Rico Nasty ou Himera. On la retrouve aussi profondément ancrée dans la nouvelle génération portée par le label franco-britannique NUXXE (Sega Bodega, Shygirl, Coucou Chloé, Oklou), et d’autres artistes aussi divers que Caroline Polachek, Dorian Electra, Slayyyter, Casey MQ. On peut évidemment sentir son influence dans les travaux les plus récents de la productrice Arca, notamment sur son album KiCK i. De manière générale, la musique du monde entier semble s’être fluidifiée, avec des membranes toujours plus fines entre les genres, et des fusions toujours plus élégantes entre ceux-ci. Au fil des années 2010, la pop internationale s’est entichée de personnalités étranges ou mystérieuses, aux contours tantôt réels ou plus fantastiques, les préférant aux produits purement markétés qui dominaient l’industrie dix ans plus tôt. Si ces métamorphoses de l’industrie musicale ne peuvent être attribuées au seul travail de SOPHIE, sa dévotion à leur réalisation parcourt l’ensemble de son oeuvre de façon magistrale. 

Autant qu’il est crucial de célébrer tous les artistes qui portent en eux un peu de l’ADN de SOPHIE, il l’est peut-être encore plus de se souvenir du goût de la productrice pour l’innovation et la transcendance. S’il est une règle qu’elle aura inscrit en lettres d’or dans le livre des musiques électroniques, c’est que nul n’est plus important que de repousser les limites, d’ouvrir les vannes, et d’extraire du commun quelque chose de singulier, de poétique et d’intemporel parce que « le passé n’est pas sexy, seul le futur l’est ». Il faut encourager toutes les démarches libres, à contre-courant, celles qui, à leur tour, confronteront les éléments et tutoieront les extrêmes pour inventer de nouveaux usages, de nouveaux langages.

Deux semaines avant son décès, SOPHIE — qui a toujours affirmé son amour pour Autechre et son rêve de les voir remixer l’un de ses morceaux — publiait leur remix de « Bipp » sur le label de ses débuts, Numbers. Un cycle aussi triste que cohérent, finalement, au terme duquel reste une oeuvre magistrale, un héritage immense et ces paroles : « So you must be the one / That I’ve seen in my dreams / Come on, touch me / Set my spirit free / Oh, test me / Do you feel what I feel? Do you see what I see? Oh, reduce me to nothingness »

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant