Le vétéran de la techno Chris Liebing sort “Burn Slow”, un disque qui tranche radicalement avec ses habitudes

Photo de couverture : ©DR
Le 30.08.2018, à 11h40
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Depuis ses débuts à Francfort il y a 20 ans, Chris Liebing abreuve les clubs du monde entier de sa techno aux kicks surpuissants. Pourtant, il livre en cette rentrée un album étonnamment calme, fin et subtil, sur le prestigieux label Mute. Cet artiste d’expérience s’est longuement confié à Trax, évoquant ce nouveau disque et son évolution en tant que DJ.  

Sur cet album, ta musique est beaucoup plus calme que ce que tu as l’habitude de jouer sur scène. Est-ce que tu aimes toujours autant les kicks puissants ?

Bien sûr, ce n’est pas contradictoire. Mes sets sont plus énergiques que cet album, mais j’ai l’impression que l’ambiance générale est assez similaire finalement. C’est un peu la même énergie mais à des degrés de puissance différents. Cet album est un moyen d’aller encore plus loin dans la mélancolie que je veux transmettre.

Tu aimerais être booké en club pour autre chose que des peak time ?

Pas vraiment, je suis assez heureux de la place que j’ai en tant que DJ. J’ai toujours évolué, au niveau technologique et musical, donc je suis heureux de ce à quoi je suis arrivé. Cet album interroge un peu plus ce qu’il est possible de faire musicalement. J’ai voulu voir ce que je pouvais créer pour amener les gens dans un voyage sonore, et pas forcément vers la danse.

Tu envisages un live ?

Je réfléchis actuellement à une bonne manière de présenter ces nouveaux morceaux en live. Je prends mon temps pour ça, je ne me force pas. Rien n’est décidé encore mais j’ai beaucoup d’idées en tête. Ce n’est vraiment pas une tâche aisée parce que je pourrais partir dans deux directions différentes. Je pourrais les jouer en mode club, ou bien dans une version plus propice à l’écoute mais qui nécessiterait un public plus averti.

As-tu pensé à la façon dont les gens allaient recevoir ce nouvel album ?

Évidemment ça m’a traversé l’esprit mais à mon avis il ne faut jamais trop y penser. En tant que DJ on est en contact direct avec le public tous les jours. Il y a toujours des gens qui ne sont pas satisfaits de ce qu’on joue. Peut-être qu’ils veulent quelque chose de plus dur ou de plus doux, on ne peut jamais plaire à tout le monde. Je comprendrais très bien que les gens soient déçus si je passais mon album pendant un de mes DJ sets. Je sais que je dois faire attention à ça, mais en même temps je suis extrêmement curieux de ce que les gens vont penser de ce disque. Les quelques morceaux que j’ai sortis m’ont donné une petite idée des réactions et je dois dire que je suis assez agréablement surpris. J’ai l’impression que les gens qui me suivent depuis longtemps ont grandi avec moi et ont eu des réactions assez matures, ils étaient contents que je ne sorte pas 10 morceaux taillés pour le dancefloor.

Tu as l’impression que cet album est l’expression d’un artiste mature ?

J’apprends continuellement, que ce soit en tant que DJ ou producteur. La question est toujours de trouver le bon moment pour faire quelque chose comme ça. C’est une question de confiance en soi, il faut avoir assez confiance pour penser autrement, et se lancer dans quelque chose de nouveau. Et cela vient avec la maturité. Je me suis toujours beaucoup contrôlé, je ne m’autorisais pas beaucoup de mélodies ou de voix. J’ai toujours fait attention à ne pas faire des choses trop évidentes, je n’aime pas les moments trop faciles. Je veux faire danser les gens avec des choses aussi subtiles que possible. Donc oui en tant qu’artiste je considère que cet album est le fruit de mon évolution. Ça ne veut pas dire que ce que j’ai fait avant ne me plait plus, mais l’important est d’en tirer le plus d’expérience possible.

Tu dis que tu évites les voix dans tes DJ sets, mais elles sont finalement assez présentes dans ce disque. 

C’est vrai, mais pour l’instant j’évite de travailler sur des voix chantées, je ne suis pas encore assez courageux pour composer une vraie chanson, ça viendra peut-être.

J’ai lu que tu avais toujours voulu faire un album comme celui-ci, pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Encore une fois, il s’agit de trouver le bon moment. Devenir DJ a été logique pour moi parce que je ne savais pas jouer d’un instrument mais je voulais quand même m’exprimer à travers la musique. J’ai commencé à m’occuper de la musique partout où j’allais, et petit à petit le DJing a pris le dessus sur le reste. J’aimais tellement ça que j’ai commencé à me concentrer uniquement sur des choses en lien avec mon activité de DJ. Je produisais majoritairement des morceaux que je pouvais aussi jouer pendant mes sets, et je ne prenais pas le temps d’aller vers des morceaux moins orienté dancefloor. Ensuite j’ai eu deux enfants, ce qui m’a aussi pris beaucoup de temps. Et il y a 3 ou 4 ans j’ai senti l’envie de produire un nouvel album. Je me suis senti de plus en plus à l’aise avec cette idée, et je voyais mieux où je voulais aller. Je voulais faire ce que j’avais envie d’entendre.

Comment as-tu travaillé sur cet album ?

Je savais que si je voulais aller vers de nouveaux horizons, j’aurais besoin d’avoir quelqu’un avec de très grandes connaissances musicales. J’avais besoin de connaitre les concepts d’harmonie et d’accord, et ça m’aurait pris énormément de temps d’apprendre ça tout seul. Ralf Hildenbeutel a été une des premières personnes à Francfort à produire de la techno, je l’ai connu il y a 25 ans environ et j’ai toujours aimé ses productions. Donc c’était naturel que nous travaillions ensemble sur Burn Slow. On se voyait au studio tous les matins à 10h, on commençait à jouer et dès qu’on sentait qu’on tenait quelque chose on approfondissait. On ne voulait pas mettre trop de réflexion dans cet album. Je devais tout le temps me répéter : « Non, ce morceau ne doit pas forcément être à 125 BPM. » Et grâce à Ralf qui est une sorte de génie en studio, tout est beaucoup plus simple. C’était très fun de faire cet album avec lui.

Tu as essayé de ne pas trop réfléchir pendant la production de l’album, est-ce que tu as toujours travaillé comme ça ?

En général ce sont les questions techniques qui me plongent dans la réflexion. Je fais de la musique depuis 20 ans, et après toutes ses années je commence à maitriser tous mes outils donc je n’ai plus vraiment besoin de réfléchir quand je produis de la techno ou quand je mixe. Je pense que si on doit se concentrer sur l’instrument qu’on est en train de manipuler, on perd beaucoup en créativité. C’est vrai pour la production mais aussi pour le DJing. J’aime bien laisser une place à l’imprévu, et c’est possible uniquement si on maitrise parfaitement l’instrument.

Quelle idée te faisais-tu de ton album avant de commencer à la composer ?

Je ne savais pas vraiment vers quoi j’allais m’orienter. J’aimais ne pas savoir ce que j’aurai à la fin de la journée. Tout était ouvert. Mais finalement le résultat final ressemble exactement à ce que je voulais.

Il y a un morceau de plus de 19 minutes dans l’album. Qu’est-ce que tu as pu exprimer en 19 minutes que tu n’aurais pas pu en 5 ou 6 ?

C’est un bon exemple de ce que je te disais juste avant. Nous avons composé ce morceau dès le deuxième et troisième jour de studio. La structure principale a été entièrement composée sur ces deux jours. Quand nous l’avons commencé nous aimions bien le son du synthé, et ensuite le beat est arrivé, ça tournait bien pendant 3-4 minutes, et ensuite on s’est dit qu’on pourrait ajouter une ligne de basse plus lourde. Au départ, on ne voulait pas faire un morceau de 19 minutes, mais on avait l’impression qu’il fallait garder cette évolution. Pour répondre à ta question, en 19 minutes on peut exprimer le temps qui passe. On peut écouter ce morceau du début à la fin sans jamais avoir l’impression qu’on est au même endroit.

Même si cet album est très différent de ce que tu as pu faire par le passé, il y a toujours une grosse influence techno. Tu pourrais faire quelque chose de complétement différent ?

Je pense que je pourrais faire autre chose, mais je ne sais pas faire semblant, je fais ce que j’ai envie de faire au moment où je le fais. Je ne pourrais pas me forcer à faire des morceaux dont je n’ai pas envie, mais je pense que je pourrais aller vers de nouvelles choses. J’ai débuté ce chemin avec les remix que j’ai fait pour Depeche Mode par exemple, qui sont moins orientés pour le dancefloor et même avec des voix. Les remix sont peut-être une espèce de transition pour moi vers des choses plus chantées et moins techno. Je pense d’ailleurs qu’il est temps que tous les DJ transforment leur grande expérience musicale en quelque chose qui s’éloigne petit à petit de la techno pure et dure, et c’est ce que j’ai eu besoin de faire sur ce disque.

Tu as un peu parlé de l’influence de ton DJing sur ta musique, mais est-ce que tu as l’impression que ton travail sur cet album a influencé ta manière de mixer ?

Bien sûr, je le sens déjà. Ça a commencé pendant que je composais l’album. J’ai toujours adoré jouer avec de très gros kicks donc quand j’ai commencé l’album je recherchais encore ça, mais j’ai appris qu’il fallait que je m’éloigne de cette idée. Et j’ai commencé à moins rechercher de gros kicks et laisser le groove prendre parfois le dessus pendant mes sets. Je dirais que mon DJing a changé dans ces deux dernières années, et j’apprends toujours beaucoup. Peut-être qu’un jour j’arriverai à un point où je pourrai placer certains morceaux de cet album dans mes sets.

Tu dis que tu es en continuellement en train d’évoluer, comment fais tu pour garder cette énergie depuis toutes ces années ?

En tant que DJ tu es forcé d’apprendre continuellement, car la technologie évolue sans cesse. J’ai l’impression qu’il n’y a jamais eu autant de bonne musique. C’est sans fin, la technologie et la musique évoluent, donc on peut toujours progresser. DJ est un métier super excitant, je suis toujours en train de rechercher des choses qui me motivent, et je crois qu’en faisant ce travail je peux entrainer les autres avec moi.

Est-ce que la vie de DJ est compatible avec celle de producteur ?

Je pense que chaque DJ gère différemment ces choses-là. Certains ont besoin de faire des breaks pour produire, mais moi je n’ai jamais ressenti ce besoin. J’ai toujours été très actif donc faire les deux en même temps ne me dérange pas forcément. De toute façon, il y a toujours des moments dans l’année où il y a un peu moins de sets à jouer et donc plus de temps pour produire. Ça peut paraitre fou de jouer 10 fois en 10 jours dans 10 pays différents, mais en fait on entre dans une autre temporalité. On devient trop fatigué pour réfléchir et des automatismes se mettent en place, on revient à l’idée que j’évoquais tout à leur. Ce nouvel espace-temps est super excitant et inspirant pour moi, je suis fatigué physiquement mais ça me permet de faire des choses totalement différentes.

Son album Burn Slow sort le 7 septembre sur Mute Records. 

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