Le studio du pionnier Pierre Henry se visite désormais à la Philharmonie de Paris

Écrit par Lucien Rieul
Photo de couverture : ©Tom de Peyret
Le 13.11.2019, à 17h55
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©Tom de Peyret
Écrit par Lucien Rieul
Photo de couverture : ©Tom de Peyret
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Pierre Henry, Jacques, Aphex Twin et Frank Zappa réunis. En inaugurant le nouvel espace “Studio Pierre Henry : aux sources de l’électro” dédié à l’artisan de la musique concrète et aux synthétiseurs, le Musée de la musique de Paris met enfin à l’honneur ces passeurs qui ont su unir musiques “savantes” et “populaires”. Avec une pédagogie exemplaire.

Tout avait failli disparaître en 2018. Un an après le décès du compositeur Pierre Henry (1927-2017), sa “Maison des sons”, dans laquelle il vécut et travailla pendant plus de 40 ans, allait être démolie. Tout y était rassemblé : ses tableaux, ses archives, sa banque de sons constituée des milliers de bandes magnétiques qui servirent à la composition de ses 542 oeuvres. Et, au cœur de la bâtisse, le studio Son/Ré où étaient entreposées ses fidèles machines : la console de mixage EMT M100, les increvables magnétophones à bande analogique M15A, le synthétiseur EMS Synthi Aks (sur lequel fut notamment composée la célèbre intro de “On The Run” des Pink Floyd) dont Henry fut l’un des tout premiers acquéreurs… Un patrimoine musical immense qui doit son salut au concours de la Bibliothèque Nationale de France, où sont désormais conservées les archives sonores, et de la Philharmonie de Paris qui reçut le studio en donation pour son Musée de la musique.

« Pierre Henry et la Philharmonie, c’est vingt années d’amitié », rappelle Marie-Pauline Martin, directrice du Musée de la musique, où l’artiste donna le dernier concert de son vivant, en janvier 2016. « À son décès, il était évident que le musée accepterait son studio en donation ». En s’ajoutant à une collection qui courait jusqu’ici de la fin du XVIe siècle aux années 60, le studio Son/Ré, fondé en 1982, ouvre l’institution à un champ musical trop longtemps ignoré.

« Cela fait des années que nous sommes en retard sur les musiques actuelles. Ça devenait difficile à assumer. Il y a bien une vitrine dédiée à la guitare électrique, mais la politique d’acquisition était à la traîne. Notre chronologie s’arrêtait à la musique savante du GRM et de Xenakis ; Pierre Henry venait de ce champ-là, mais il a toujours été connecté aux musiques de son temps, il suffit d’écouter “Psyché Rock” pour s’en persuader. Il a montré que ce n’étaient pas des domaines étanches. Pourquoi des artistes comme Jacques ou Molécule travaillent-ils aujourd’hui avec des sons concrets ? Sans avoir voulu faire de Pierre Henry l’origine de tout, nous avons voulu l’établir en passeur ».

Donner à voir au public les ponts qui mènent la musique de Karlheinz Stockhausen à celle d’Aphex Twin — ou, mieux encore, lui permettre de les emprunter par lui-même : voilà tout l’enjeu de ce nouvel espace de 120 m² accueillant la reconstitution du studio Son/Ré. Plutôt économe en cartels et en textes, le parcours privilégie ainsi des “manipulables” permettant d’appréhender de première main la création de musique concrète ou électronique. À deux mètres des magnétophones à bande, un premier module permet par exemple d’écouter séparément les 14 sons issus d’une composition de Pierre Henry (un contrebasson, un hautbois, un chant de grenouille…), de les réarranger à sa guise, puis de comparer son propre “remix” à l’original. Plus loin, une table de mixage simplifiée nous invite à créer notre propre mix du morceau “Psyché Rock” en réajustant les niveaux. En fin de parcours, l’on ira jusqu’à apprendre les rudiments de la synthèse sonore.

« Nous avons fait construire ces manipulables sur mesure », explique Marie-Pauline Martin. « Nous nous sommes inspirés d’autres musées qui misent sur l’interaction et la pédagogie physique, comme le Ragnarock de Roskilde, au Danemark, ou le MUPOP de Montluçon. La meilleure façon de comprendre ces musiques, c’est de pénétrer à l’intérieur. On a aussi voulu montrer que de nombreux artistes se sont réappropriés ces procédés. Le film suédois Sound of Noise (2010) ou Jacques avec son Phonochose, que nous présentons tous deux dans un module, en sont l’exemple. Ce type d’initiatives est aujourd’hui devenu familier ; il restait à les replacer dans une mouvance, une histoire ».

Cette histoire est justement développée dans la seconde partie de l’espace. Le studio de Pierre Henry, qui en constitue la première, relève de l’arrêt sur image : les diodes des contrôleurs de niveau Telefunken et les écrans des lecteurs-enregistreurs DAT sont allumés, les bandes de la banque de son estampillées “trompes d’auto”, “jets soufflants” ou “animaux synthétiques” s’empilent sur une étagère ; entre deux enceintes de monitoring A2T siègent des sculptures aux airs de fétiches africains, composées d’une parabole et d’un diapason. À chaque seconde, Pierre Henry semble pouvoir revenir s’installer sur le siège noir faisant face à la console. La collection de synthétiseurs qui succède à cette fidèle reconstitution élargit le propos. On y retrouve un Wall of fame des instruments électroniques des années 60 à 90 : les précurseurs Mellotron et Fairlight CMI, les incontournables Minimoog, Jupiter 8 et Prophet 5, le Space Echo de Roland, le Vocoder, une boîte à rythmes Linn et même le modulaire E-Mu de Frank Zappa en personne… Autant d’instruments que Pierre Henry n’a jamais employé dans sa musique, mais qui ont révolutionné les courants “populaires” — rock, pop, hip-hop — qu’il écoutait avec tant d’attention. Une grande frise où se côtoient le futuriste Luigi Russolo, John Cage, Kraftwerk et Aphex Twin surplombent cette collection. Marie-Pauline explique : « Nous l’avons volontairement construite comme une “nébuleuse” qui replace Pierre Henry au milieu d’une histoire de l’invention de nouveaux sons, de nouveaux timbres. Tous les artistes, lieux et instruments répertoriés sont liés, mais cela reste suffisamment désordonné pour ne pas dicter de hiérarchie. L’idée est de montrer qu’il y a moins de cloisonnements entre Debussy et Daft Punk qu’on ne le pense ». Là encore, un manipulable compilant six remixes du “Psyché Rock” de Pierre Henry, signés Fatboy Slim, J Dilla ou Christopher Tyng, qui réinterpréta le morceau pour le générique culte de la série Futurama, illustrent le propos de façon limpide.

« Pierre Henry aurait été ravi de cette reconnaissance de son rôle de passeur », estime Isabelle Warnier, qui fut sa compagne, manager, et participa activement à l’élaboration de cet espace. « La transmission, c’était important pour lui. Il aimait beaucoup la proximité avec son public. Lorsqu’il donnait ses concerts à domicile, dans la “Maison des sons”, les gens venaient le saluer avant et après, ils glissaient des petits mots dans sa boîte aux lettres, revenaient d’une session à l’autre… » Afin de perpétuer cet esprit, le Musée de la musique accueille chaque matin des groupes scolaires dans le studio Pierre Henry. Equipés de guitares, amplis, basses, batterie et toute sorte d’objets “percussifs” du quotidien, les 7-12 ans découvrent des ateliers de musique concrète et de rock électronique, sur les traces du compositeur de la “Dixième symphonie” de Beethoven. Car c’est là un dernier pan abordé dans l’espace d’exposition : la relation de Henry aux grands maîtres, avec la possibilité d’écouter ses reprises de Bach, Schubert, Wagner, Monteverdi… Du 20 au 24 novembre, la Philharmonie organisera un “week-end Pierre Henry” où sa “Dixième symphonie”, créée à partir de samples des neuf symphonies de Beethoven, sera interprétée pour la toute première fois par de véritables orchestres et chœurs – une consécration que l’artiste n’aura pas connue de son vivant. « Pierre Henry n’a jamais su s’il était admis par l’intelligentsia de la musique “sérieuse” », se souvient Isabelle Warnier. Et de conclure, sans ambages : « Là, il l’est ».

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