Le livre d’Alice Pfeiffer “Le goût du moche” décrypte pourquoi le ringard est devenu hype

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Léon Prost/Flammarion
Le 12.05.2021, à 15h03
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©Léon Prost/Flammarion
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Alors que sort aujourd’hui chez Flammarion son livre Le goût du moche, la journaliste Alice Pfeiffer décrypte le kitsch, le ringard, le démodé ou le clinquant pour mieux comprendre ce qui nous attire parfois vers “les trucs moches”. Rencontre autour de son manifeste du mauvais goût.

Par Anne Billoët

La journaliste Alice Pfeiffer écrit depuis plus de 10 ans des articles pour i-D, The Guardian, Les Inrocks ou Vogue UK, en tant qu’analyste des vagues de tendance. D’un coup d’œil bordé d’un épais trait d’eye-liner, elle démantèle grâce à ses études en Gender Studies à la London School of Economics les codes sociaux des vêtements et attitudes arborés par ses pairs. Cynique, elle connaît leurs implications. Elle porte des t-shirts à inscriptions (« Dykes against transphobia ») et s’habille en noir, mais n’a pas honte d’évoquer dans les premières lignes de son livre tout récemment paru, Le goût du moche, (éd. Flammarion), les joggings aux slogans évocateurs imprimés sur les fesses dans les années 2000 ou les objets en forme de WC qu’elle utilise comme bibelots. Le goût du moche, elle l’a, définitivement : « J’adore les choses affreuses ». Arborer des objets qui relèvent de cette catégorie est pour elle un pied-de-nez à l’establishment, un remaniement des tendances et une réappropriation du leadership du goût par les nouvelles générations dans un esprit tantôt grunge, tantôt néo-bourgeois. Interrogations avec l’intéréssée sur la génération woke, le féminisme, et le moche en tant que tel.

C’est quoi le goût du moche ?

Alice Pfeiffer : C’est un livre qui s’intéresse à ma passion en tant que journaliste de mode pour des objets qui sont a priori moches. Adorer les objets affreux est beaucoup plus subjectif que je ne le pensais, parce que ça en dit finalement plus long sur ma classe sociale et mes multiples privilèges. Dire qu’on aime le moche, est-ce que c’est une marque de « distinction sociale » ou de snobisme ? Ou au contraire, est-ce que c’est un geste punk – comme je le pensais un peu naïvement – mais qui s’est avéré être beaucoup plus problématique et complexe que ça ? Autrement dit, le moche a plusieurs facettes. Il y a le kitsch, le ringard, le démodé, le raté et le vulgaire.

Les différents adjectifs que tu viens de donner, c’est aussi les grandes parties de ton livre. Tu dis que le vulgaire est “aliénant” et le kitsch, “attendrissant”. Comment ça s’incarne ?

A.P : Avec le vulgaire, il y a un fort dénominateur de classe sociale généralement associé aux classes populaires. On va parler de nouveaux riches, de parvenus, le regard dominant va se moquer. On perçoit en général comme « vulgaire » ce qui vient d’une classe dirigeante et qui est ensuite repris par les masses. On va rarement dire que Versailles est vulgaire, par contre on va dire que son imitation en cristal Swarovski l’est. Le vulgaire, c’est aussi ce qu’on associe – entre très gros guillemets – à la fille facile. Moi-même, j’ai joué avec une certaine “vulgarité” lors de mon adolescence, comme pour tester un pouvoir de séduction, et inconsciemment me rebeller contre une logique puritaine. Le kistch, lui, est attendrissant parce qu’il s’apparente finalement de loin à ce que l’on nomme beau. Ce qui est intéressant avec le kitsch, c’est que c’est fait avec des choses qui ne sont pas moches à l’origine, comme les pyramides en cristal Swarovski produites en masse. Elles rappellent la Pyramide du Louvre ou les pyramides d’Égypte, qui sont à l’origine des monuments de la culture. Et puis on se retrouve avec sa petite version en cristal Swarovski, à défaut de pouvoir aller au Louvre ou en Égypte. C’est pour ça que je trouve ça plutôt mignon. J’y lis des intentions très lisibles, qui marquent le manque d’accès à ces références, et c’est ce que je trouve assez touchant. 

Dans ton livre, tu cites des exemples de ce qui était vulgaire avant et qui aujourd’hui ne l’est plus. Tu pourrais m’en donner quelques-uns ?

A.P : Il y a notamment toute une vague post-internet comme le compte Instagram Antoinette Love, qui a repris les Crocs avec des socquettes, les Buffalo, les énormes créoles avec le mot « baby » dedans, les mulets Toni&Guy.

@_antoinettelove_

La génération “woke”, c’est quoi ? Tu dirais qu’elle reprend les anciens codes du moche dans un mouvement d’affirmation ?

A.P : Oui. Il y a plein d’exemples, comme Sorcière Lisa, le film de Camille Ducellier, où la fille se définit elle-même comme une cagole, ou plutôt une forme de méta-cagole, une mise en abyme conscientisée, qui porte du très clinquant et criard façon Posh Spice. Et mon petit frère, qui a les cheveux verts ou orange, se drape de velours multicolore et des t-shirts si ringards qu’ils en deviennent provoc’. Je pense que la génération « woke » se définit en allant contre la bourgeoisie avec laquelle elle a en partie grandi, qui a des codes extrêmement figés et qui sont synonymes de privilège social. Les jeunes “woke” vont, un peu comme le faisait le mouvement grunge, vers quelque chose qui est plus proche du peuple. Ils font dudit moche quelque chose qu’ils ne voient plus comme moche, et ce faisant, créent une forme de mode anti-système pour contrer le « joli » qui est réparti partout, et dont je parle dans le livre. Ce joli, c’est de l’esthétique scandinave, extrêmement épurée, qu’on a chez Hema, Habitat, Ikéa… Aujourd’hui, il y a au contraire des gens qui veulent porter du dégueulasse, du très mauvais goût, parce que le beau est à portée de main. Ça me rappelle Kurt Cobain à son époque, qui avait les cheveux gras, qui mettait des vêtements de l’Armée du Salut et qui avait des bottes en croco. Mais s’ils me rappellent le punk et le grunge, je trouve que les « woke », eux, sont dans un néo-moche : c’est clairement une réappropriation consciente. Ils n’ont plus peur de recevoir un premier jugement qui serait “vulgaire”. Au contraire, ils savent qu’ils vont basculer dans une sorte d’avant-garde. Il n’y a plus la peur de perdre un statut social. C’est une nouvelle élite pour moi.

Est-ce que cet engagement se retrouve dans le féminisme post-#METOO ?

A.P : Clairement ! Je pense que ce sont des filles qui vont mélanger à la fois un néo vulgaire qui daterait des années 90-2000, donc le string, les trucs moulants, les longs ongles, le gloss comme Lisa Boutelja… Et en parallèle rajouter des codes autrefois contradictoires ou rarement mêlés, comme un refus du rasage, de l’épilation, de la teinture des cheveux, du régime. C’est une génération de féministes qui va avoir une démarche pro sexe, provoc’, et qui va être beaucoup plus accueillante de son propre corps.

Parlons aussi du confort que la féministe prône dans son style. Quand on compare la working girl des années 90 et celle des années 2020, que dire, que voir, et comment l’expliquer ?

A.P : La working girl des années 80-90 portait des vestes à épaulettes et des stilettos pour la prestance, pour imiter les codes des « leaders » masculins : larges épaules et grandeur. Celle d’aujourd’hui va sortir de la notion de « corps-icône », qui serait ici une incarnation de puissance, qui reste très patriarcale et occidentalo-centrée, et va aller vers quelque chose qui va être plus pratique et confortable. Ça peut s’exprimer éventuellement par des matières écologiques, de l’upcycling, des baskets, des coupes de cheveux faites maison.

Est-ce que la féministe a le goût du moche ?

A.P : Je pense qu’elle se pose la question, parce que le beau est intimement lié à une fabrique genrée. Elle est obligée de se référer à ce qui est joli, qui est souvent teinté de jeunisme, d’âgisme, de validisme, de grossophobie, en se demandant ce à quoi elle est assujettie, et comment le beau est arbitraire et la contrôle. Donc, elle est obligée de déconstruire ça en adoptant des choses qui seraient décrétées laides ailleurs. Je pense que c’est une forme de puissance de montrer qu’il y a un détachement du regard masculin, c’est un refus du male-gaze. Porter du moche, c’est une façon de dire : « Oui, je ne suis pas dans un rapport de séduction via mon corps. Et oui, je suis la première décidante de ce que mon corps raconte, et pas toi ».

Le goût du moche, d’Alice Pfeiffer, est disponible en librairie aux éditions Flammarion.

Remerciements au podast @diversificationlitteraire

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