Le jour où une rave sauvage dans les dunes de Quiberon a inspiré le festival Astropolis

Écrit par François Brulé
Photo de couverture : ©DR
Le 25.03.2021, à 08h25
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Écrit par François Brulé
Photo de couverture : ©DR
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Août 1994. Une bande de Bretons organise spontanément une rave au pied des bunkers des dunes de Quiberon, dans le Morbihan. Ils ne le savent pas encore, mais cette fête marquera leurs esprits pour toujours.

Cet article est issu du numéro 231 de Trax Magazine, toujours disponible en kiosques et sur le store en ligne.

«  Une claque  !  » Ce mot revient sans cesse à la bouche des Bretons, quand il s’agit de replonger dans les souvenirs de la Block’house Party, en plein cœur de l’été  1994. Derrière ce nom de soirée un peu foireux se cachent deux jeunes ravers  : Stéphane Quester et Pierre-Henri Freyssingeas. Le premier a tout juste 20 ans et vient d’avoir «  un gros déclic aux Transmusicales de 92, devant Underground Resistance et The Orb  ». Le second se balade dans les raves depuis trois ans. «  En 1991, je traînais déjà dans les premières Mozinor à Paris  », se souvient ce Parisien, qui passe tous ses étés en Bretagne sud. Les deux amis ont déjà commencé à importer la techno sur leur côte sauvage, en organisant une première fête au château de Kerisper, à Pluneret, mais cette fois-ci, ils en veulent plus. «  On a voulu recommencer dans un lieu plus sauvage  », raconte Pierre-Henri. Ils décident donc d’investir un blockhaus des dunes de Quiberon. La Block’house Party prend forme.

Vol de clients

Cette nuit d’août 1994 attire près de quatre cents ravers, mais également une cinquantaine de gendarmes, douaniers et CRS. «  Des patrouilles ont vu les lights depuis la route et le patron de L’Appalooza, une boîte du coin, a porté plainte parce qu’on lui volait ses clients  », se rappelle Pierre-Henri.C’est d’ailleurs grâce à cette forte présence policière que Matthieu Guerre-Berthelot, jeune étudiant finistérien qui deviendra plus tard le programmateur du festival Astropolis, trouve la soirée  : «  Il n’y avait qu’à suivre les barrages de flics, décrit-il. D’ailleurs, ces derniers ne nous disaient rien. À l’époque, ils se demandaient ce qu’on faisait. On était un public mixte et très festif. Il n’y avait pas de bagarres et on rendait toujours les lieux en bon état. »

L’hédonisme et l’ambiance de cette nuit-là touchent ce jeune Brestois en plein cœur. «  L’endroit était magnifique. C’était un été très chaud. Les gens étaient bienveillants et il y avait tous les styles  : des punks, des Parisiens branchés rock indé’, des babos, des gens de la scène gay, etc. La musique électronique a mélangé les genres. On se retrouvait tous autour d’une nouvelle façon de faire la fête  », témoigne Matthieu.  Alors qu’elle finit à peine son lycée, Maud Geffray prend part à la danse au milieu des dunes de Quiberon. «  J’ai vécu cet été  94 à 150  %. Je venais de Saint-Nazaire, où il ne se passait pas grand-chose, et je me suis retrouvée au milieu de cette bande de fêtards  que j’ai ensuite côtoyé pendant deux mois, se souvient la future musicienne. J’avais l’impression d’être dans une parenthèse enchantée.  »

De l’ecstasy, du shit, des fruits et des bonbons

Mais pourquoi cette soirée a-t-elle tant marqué les esprits  ? La réponse réside sûrement dans les scènes capturées par Christophe Turpin, au petit matin. Ce jour-là, le réalisateur en herbe, pote des organisateurs, embarque sa caméra Super 8. «  À la tombée de la nuit, je me suis équipé d’une lumière et j’ai tenté de prendre des images. Mais les gens me prenaient pour un flic dès que je m’approchais d’eux  », raille Christophe, qui a laissé tomber son idée pour ressortir son matériel au lever du jour. «  J’étais à jeun et je filmais mes amis sans but précis, se souvient le jeune homme, alors étudiant en cinéma. Ce qui donne une certaine fraîcheur aux plans. C’était très festif et très peace. Les gens ne picolaient pas. Il y avait principalement de l’ecstasy, du shit, des fruits et des bonbons.  »  

En rentrant chez lui, Christophe se retrouve avec une dizaine de bobines de trois minutes. Sans idée précise, il les cale bout à bout, sans montage particulier. Le film est projeté de temps en temps, pour habiller des soirées. Mais surtout, il vieillit au fond d’un placard du réalisateur pendant plusieurs années. Jusqu’en 2014, où Maud Geffray apprend par Stéphane Quester qu’il existe des images de la Block’house Party. Curieuse, elle part à la rencontre de Christophe Turpin. «  On s’est raconté nos histoires respectives et je lui ai dit que j’aimerais bien faire quelque chose de ses images, relate l’artiste. Il m’en a fait cadeau en me disant que j’étais assez légitime pour les utiliser sans les dénaturer.  »

Avec Basile Belkhiri, un ami monteur, elle commence alors à travailler sur un EP cinématographique. «  On montait le film ensemble pendant que je composais la musique en parallèle  », détaille-t-elle. Cette première sortie solo, baptisée 1994, voit le jour en janvier 2015. Ces cinq morceaux ambient à l’atmosphère anxiogène collent étrangement bien aux images tournées vingt ans plus tôt par Christophe. «  C’est ce qui pouvait arriver de mieux à ces images  », confie-t-il après avoir vu le travail de Maud, projeté en ouverture de l’édition  2015 du festival FAME à la Gaîté Lyrique.  

«  C’est une des soirées les plus importantes de ma vie  »

De leur côté, Stéphane et Pierre-Henri ont continué pendant un temps leurs soirées, sous le nom de Guy l’éclair. «  C’est un délire de potes, en hommage à Flash Gordon, une bande dessinée de notre enfance, pour faire un pied de nez aux noms typiques des soirées techno  », explique Stéphane, aujourd’hui éloigné de l’organisation de soirées. Les deux garçons peuvent tout de même se vanter d’avoir ramené des pointures de la musique électronique dans leur petit coin de Morbihan, comme lors de la dernière soirée Guy l’éclair, qui a accueilli à Arradon, en 1998, des artistes internationaux comme Paul Johnson, DJ Bone, le trio Kojak ou encore DJ Rush.

Matthieu Guerre-Berthelot, quant à lui, n’a pas attendu la fin de l’année 1994 pour créer une première soirée baptisée Légendes, en investissant, en plein mois de novembre, la salle de sport d’un camping du Finistère, pour faire jouer un certain Jeff Mills. Avec sa bande d’amis, il lance alors, sans le savoir, ce qui deviendra plus tard le festival Astropolis, à Brest. «  La Block’house Party a largement inspiré Astropolis. Grâce à ce lieu exceptionnel et cette mixité, c’est l’une des soirées les plus importantes de ma vie, confie Matthieu. Les images du film sont magnifiques. En les revoyant, j’ai l’impression que c’était hier.  » 

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