Le jour où le naufrage d’un cargo de synthétiseurs a fait basculer le Cap-Vert dans la disco cosmique

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©D.R
Le 09.02.2021, à 17h01
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Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©D.R
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Et si le renouvellement musical de l’archipel du Cap-Vert dans les années 70 était en fait le résultat d’un mystérieux naufrage ? Retour sur une histoire digne de celles du Triangle des Bermudes, où se mêlent synthétiseurs, lutte d’indépendance et cargo tombé du ciel.

C’est une histoire qui tient presque du mythe, à cheval entre la réalité et le fantasme. Elle débute le 20 mars 1968. Ce jour-là, les dockers du port de Baltimore aux États-Unis viennent de charger à ras bords un cargo de machines aux allures futuristes et aux noms mystérieux : Farfisa, Hammond, Moog, Rhodes, Korg. Ce mélange hétéroclite de pianos électriques, d’orgues, de synthétiseurs et de pédales d’effet en pagaille doit prendre la mer en direction de Rio de Janeiro, de l’autre côté de l’Amérique. Là-bas se tient quelques semaines plus tard le grand salon de l’ESME (Exposição Mundial Do Son Eletrônico Exhibition) où seront présentées les dernières nouveautés et innovations éléctroniques en matière de matériels de musique.

Autant dire que l’enjeu est de taille pour les fabricants qui comptent bien profiter de cet événement d’ampleur pour développer leur marché et implanter dans toute l’Amérique latine leurs trouvailles en matières de synthétiseurs. Sauf qu’après avoir quitté les côtes américaines dans la matinée du 20 mars, le cargo disparaît étrangement des radars à la fin de la journée. Ce jour-là, la mer est pourtant calme et on croit d’abord à une erreur de communication. Puis, au fur et à mesure que passent les semaines, il faut bien se rendre à l’évidence : le cargo a disparu et personne ne semble pouvoir l’expliquer. Les suppositions vont bon train. Certains disent que le bateau a dû couler en chemin, d’autres évoquent une potentielle attaque de pirates. Le mystère s’épaissit.

Le musicien Paulino Vieira n’a pas tardé à apprivoiser les machines.©DR

Quelques mois plus tard, les habitants du village de Cachaço sur l’île de São Nicolau au Cap-Vert retrouvent un bateau au milieu d’un de leurs champs, situé à 8 kilomètres de la côte. Son équipage a totalement disparu. Dépêchés sur place, des scientifiques portugais tentent désespérément de trouver une explication à tout ça et finissent pas baisser les bras : le navire est comme tombé du ciel. Faute de réponse, les autorités locales pénètrent dans l’épave du bateau, ouvrent les conteneurs qu’il transporte et découvrent des centaines de synthétiseurs, de claviers et de pédales d’effet qu’ils décident alors de stocker dans l’église du village. Finalement, sur ordre d’Amílcar Cabral, le leader de la lutte pour l’indépendance du Cap-Vert, il est décidé que les instruments seront distribués équitablement à des lieux de la région ayant accès facilement à l’électricité, c’est-à-dire principalement des écoles. 

Difficile de savoir si cette histoire devenue culte et relayée par les maisons de disques n’a pas été déformée au fil des années. On peut aussi y voir une réinterprétation du naufrage du Cabo Santa Maria, un cargo espagnol échoué sur l’île de Boa Vista au Cap-Vert – lui aussi en 1968 – et dont l’immense carcasse rouillée est encore aujourd’hui visible à quelques dizaines de mètres de la plage.

L’épave du Cabo Santa Maria en décembre 2010©Simo Räsänen

Toujours est-il qu’au début des années 70, c’est toute une génération de jeunes Cap-verdiens – Paulino Vieira ou Pedrinho en tête – qui découvrent soudainement les synthétiseurs et commencent à les incorporer à des styles musicaux traditionnels tels que les mornas, les coladeras et le funana, comme en témoigne la compilation Space Echo sortie sur le label Analog Africa en 2014. Cette vague de modernisation va faire basculer les musiques locales dans un son cosmique et électronique que beaucoup retiennent comme la bande-son de l’accession de l’archipel à l’indépendance en 1975. On dit souvent que les grandes révolutions musicales se font par accident. On ne croit pas si bien dire.

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