Le jour où Grace Jones a chanté “La vie en rose“ pour l’incroyable inauguration du Palace

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©DR
Le 09.11.2021, à 10h35
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Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©DR
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Si Paris a toujours été une fête, la fin des années 70 va faire scintiller la nuit de la capitale et la remuer dans tout ce qu’elle a de plus extravagant et décadent. Avec l’ouverture du Palace par le « prince de la nuit » Fabrice Emaer, Paris devient, avec New York, l’une des villes où faire la fête n’a pas d’égal. Le soir de l’inauguration du club, Grace Jones reprend “La vie en rose” lors d’un show surprenant, laissant le public rêveur. Et si c’était la seule façon possible de voir la vie ?

1er mars 1978, il est 23h et la rue du Faubourg Montmartre est gaiement animée. En ce mercredi d’hiver, le neuvième arrondissement de Paris est agité d’un bruit inhabituel, d’une excitation mystérieuse. Au numéro 8, devant l’entrée d’un ancien théâtre, une foule s’est formée, bruyante, intriguée, chic. Les gens rient fort, habillés sur leur 31, ils sont heureux d’être là et ne voudraient être nulle part ailleurs. Ce soir, Fabrice Emaer ouvre une nouvelle boîte de nuit, le Palace, et le tout Paris n’attend que ça depuis des semaines. « Il y avait une rumeur, il allait se passer quelque chose », susurre Jenny Bel’Air, figure de la nuit parisienne et physionomiste du Palace. « C’était un grand secret : il va se passer quelque chose, mais quoi » À ce moment-là, la musique disco est reine et la nuit parisienne bat son plein avec des clubs comme la Main Bleue à Montreuil, ou le Pimm’s et le Sept, petites discothèques-restaurants branchées tenues par Fabrice Emaer et situées sur la rue Sainte-Anne, devenue alors le centre névralgique des soirées gay de Paris.

C’était une révolte de paillettes, une révolte de musique, une révolte de ceux qui en avaient marre.

Jenny Bel’Air

L’offre nocturne ne manque pas : chaque quartier, chaque clan y trouve son compte, et les années 70 voient le business des clubs exploser. « La fête à Paris a toujours existé – on dit bien “Paris ville lumière” », souligne Jenny Bel’Air. « Mais [à l’époque] c’était quand même politiquement un peu poussif, c’était pas très drôle entre les médias, la télé, cette espèce de côté gaulliste, l’après 68, le régime giscardien… C’était vraiment chiant, faut le dire. [La fête] amenait une énorme bouffée d’air, c’était une révolte de paillettes, une révolte de musique, une révolte de ceux qui en avaient marre. » Après une visite à New York, Fabrice Emaer est décidé à apporter à la nuit de Paris la seule chose qui pourrait réellement lui manquer : sa propre version du mythique Studio 54. Pour son projet de réhabilitation du Palace, ancien music-hall du début du XXème devenu cinéma puis théâtre abandonné, l’homme d’affaires s’entoure du peintre Gérard Garouste, de l’architecte Patrick Berger et décroche le soutien de Michel Guy, ministre de la Culture, ami proche et habitué du milieu gay de la capitale. Face à un entre-soi du monde nocturne encore très présent, Emaer déclarera alors au Monde vouloir, avec le Palace, « démocratiser le snobisme ». 

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Brouillard et brouhaha

Ce jour-là, des journalistes sont arrivés dès la fin d’après-midi, ne souhaitant pas perdre une miette du spectacle, et la rue commence à se bloquer. Plus tôt dans la journée, le Palace avait failli ne pas pouvoir ouvrir pour cause de non-conformité. À bout, Fabrice Emaer avait écrit « Régine » à la craie sur le sol, puis l’avait piétiné, comme pour chasser le mauvais sort que son éternelle rivale parisienne aurait jeté sur lui. Il semblerait que ça ait marché, l’autorisation finit par arriver et le bouche-à-oreille reprend. Pour l’inauguration du Palace, tout le milieu de la mode et du show-business a reçu une invitation quelques semaines plus tôt, d’autres sont venus tenter leur chance pour passer une porte qu’ils devinaient déjà sélective. Yves Saint-Laurent fait la bise à Edwige, la physionomiste, Kenzō Takada n’est pas très loin et, aux côtés d’hommes politiques et d’acteurs, des inconnus font la queue, habillés de robes scintillantes, de pantalons flashy ou de smokings.

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Loulou De La Falaise et Yves Saint Laurent
©Bertrand Rindoff Petroff

À l’entrée, un couple est venu tenter le coup. Il essaie de suivre un groupe d’invités pour se faufiler à l’intérieur, mais le propriétaire les arrête à la porte. « Comment vous appelez-vous ? », demande Fabrice poliment. « Moi Champs Disque, et ma copine Maud Frizon », improvise l’intéressé, audacieux, s’appropriant le nom du magasin de disque et de la boutique de chaussures où chacun des amoureux travaille. On les regarde les yeux ronds, puis Fabrice éclate de rire : « Allez-y, entrez ». C’est gagné. « Voilà, c’est comme ça que j’ai pu entrer au Palace le soir de l’inauguration », rit Charles Duprat, photographe et ancien habitué du club. Fabrice Emaer adorait ça : les gens un peu gonflés ». Derrière sa grande mèche blonde, cigarette à la bouche, Emaer observe la foule chahutante qui s’accumule à l’entrée. Bien qu’habitués aux paillettes de la nuit parisienne, les fêtards présents ce soir-là savent que la nuit sera différente : ça se sent dans l’air, dans le bruit ambiant et dans les sourires des gens. Aujourd’hui, le Palace renaît de ses cendres et Paris n’est plus la même.

Les gens se retrouvaient coincés avec une comtesse, un punk avec une baronne, c’était un mélange qu’on n’avait jamais vu avant et qui ne s’est jamais vraiment reproduit depuis.

Charles Duprat

Une fois à l’intérieur, le spectacle ne déçoit pas. L’ancien théâtre scintille de mille feux, illuminé par un gigantesque lustre fait de néons multicolores et par des jeux de laser. Aux platines, Guy Cuevas, le passeur de disques officiel de la nuit gay parisienne, alors DJ au club Sept, diffuse une disco enivrante qui résonne de partout, l’acoustique du théâtre faisant vibrer la musique jusque dans les veines du public. Les serveurs sont gais, vêtus d’un uniforme rouge et doré conçu par Thierry Mugler, le champagne coule à flots et les fêtards se dandinent, un verre à la main, une cigarette dans l’autre. « 2000 personnes qui fument, vous imaginez… », glisse Jenny Bel’Air. « Avec les effets de fumigène, on était dans un brouhaha, un brouillard, on ne savait plus qui était en face. Certains se sont aperçus qu’ils étaient en train de galocher une nana alors qu’ils n’ont jamais fait ça de leur vie, une fille qui aime les filles était galochée par une mondaine qui trouvait ça très drôle, enfin c’était très amusant, une espèce de truc trop carnavalesque, de vision Las Vegas dingue. » En effet, alors que le Palace ne peut normalement accueillir que 1300 personnes, ce sont près de 3000 fêtards qui se retrouvent ce soir-là, collés les uns aux autres. « On était comme dans le métro aux heures de pointe », raconte Charles Duprat. « À un moment donné, pour descendre des balcons pour aller danser sur la piste, il fallait une heure. Les gens se retrouvaient coincés avec une comtesse, un punk avec une baronne, c’était un mélange qu’on n’avait jamais vu avant et qui ne s’est jamais vraiment reproduit depuis. »

« On était comme dans le métro aux heures de pointe. »©DR
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Fabrice Emaer
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Des mots d’amour

Le clou du spectacle surgit vers 3 heures du matin, lorsqu’une grande silhouette habillée d’un ensemble futuriste en satin argenté se faufile parmi la foule et jaillit sur le balcon, au milieu des hommes en smoking. Grace Jones, de sa voix grave et son regard perçant, commence son spectacle surprise devant un public ensorcelé. « Tout à coup il y a une femme au corps des plus invraisemblables, une fille d’une beauté à tomber par terre, d’une androgynéité folle, qui devient l’attraction », se souvient Jenny Bel’Air. « Elle descend de la mezzanine du balcon, aidée par une chaîne humaine, c’était spectaculaire. Une black qui arrive à Paris, comme Joséphine Baker. » Face à une Grace Jones très légèrement vêtue – dans ses mémoires, elle affirme que sa tenue s’est déchirée – Yves Saint Laurent se précipite pour la rhabiller d’une cape en tissu noir à franges, nouée à sa taille. « Il ne l’a pas fait parce qu’elle était dévêtue », sourit Charles Duprat, « il a juste dû trouver que le style qu’elle avait n’était pas terrible ». Au Palace, on prend la mode au sérieux.

Grace Jones et la cape à franges d’Yves Saint Laurent©DR
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©DR

Un an plus tôt, Grace Jones enregistre sa reprise de “La vie en rose”, qui devient très vite l’un des morceaux emblématiques du mouvement disco. Ce soir au Palace, elle est aux débuts de sa carrière de chanteuse et est surtout connue dans le milieu de la mode et de la nuit, ayant notamment ses habitudes au club Sept. La prestation est sauvage, encore éloignée de la mise en scène et du professionnalisme dont la chanteuse fera preuve quelques années plus tard lorsqu’elle s’entourera de Jean-Paul Goude. Au moment où elle entame le fameux titre d’Édith Piaf, le public du Palace est euphorique, en communion. Comme si, à travers cette chanson française, cette voix jamaïcaine et cette nuit parisienne, dans ce mélange des genres et des cultures, dans ces paroles universelles, quelque chose devenait évident et les étoiles s’alignaient. « “Des yeux qui font baisser les miens, un rire qui se perd sur sa bouche”, c’est très noctambule comme paroles », souligne Jenny Bel’Air. « Et le rose a une signification très importante qui rappelle aussi un peu de façon tragique, mais cachée naturellement, le triangle rose des déportés homosexuels sous le régime nazi ». Chargée en sens et en émotion, “La vie en rose” devient instantanément l’hymne du Palace et Grace Jones, sa marraine. 

©DR

Le show prend fin, malgré la persistance de la chanteuse, enivrée de l’énergie du public, à vouloir rester sur scène. « Cet instant précis de Grace Jones a vraiment marqué à jamais le Palace », affirme Charles Duprat. « On s’est tous dit qu’avec cet évènement, le lieu allait devenir un lieu magique, historique. Tout le monde l’a senti. D’ailleurs toute la soirée, la majeure partie des gens n’a pas arrêté de se regarder en se disant : “Que se passe-t-il ? Qu’est-ce que c’est ?” ». La fête reprend de plus belle jusqu’à ce que le soleil se lève et que les cernes commencent à apparaître. Il est 8h du matin, Paris s’est réveillée, prête à continuer sa semaine, et la journée du 2 mars 1978 s’annonce tout à fait banale pour les habitants de la capitale. Mais les fêtards du Palace se remettent tout juste de leurs émotions. « Je me souviens encore du bruit des centaines et centaines de cadavres de bouteilles dans la rue de Trévise, derrière », raconte Jenny Bel’Air, « et les connus ou inconnus qui, ivres morts, étaient allongés par terre en essayant de récupérer, d’écumer le godet ou le champagne, ou toute autre chose qu’ils avaient fait à l’excès ». Lentement, traînant du pied, transpirants mais heureux, ils rentrent chez eux le cœur léger, satisfaits d’une nuit parisienne qui offre la possibilité d’une deuxième vie, d’être son soi le plus fou et authentique, d’aimer qui ils veulent sans retenue, de s’oublier. Sans se retourner, ils laissent derrière eux le Palace, nouveau temple de la décadence, qui n’en a pas fini de briller.

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