LB aka LABAT : sur les traces du touche-à-tout lyonnais devenu roi des platines

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©Rebekka Deubner
Le 04.10.2020, à 17h08
07 MIN LI-
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©Rebekka Deubner
Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©Rebekka Deubner
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Guidé par un éclectisme tout-terrain, LB aka LABAT a longtemps mixé en vrac les styles musicaux, pour le goût du mélange et le plaisir de la bonne musique. Alors que le DJ et producteur sort un nouveau disque sur le prestigieux label de Mall Grab, une rencontre s’imposait pour revenir sur l’histoire du plus mélomane des Lyonnais, entre expérience mystique et compositions secrètes.

Texte : Simon Clair
Photographie : Rebekka Deubner
Stylisme : Garlone Jadoul et Emilie Türck
Direction artistique : Axel Pelletanche et Clément Gicquel
Set design : Manon Simonot

Maquillage/coiffure : Malory Simon
Production : Geoffrey Demartelet

Ce printemps, il fait une chaleur étouffante sur le quartier de la Croix-Rousse à Lyon. Dans le petit local du disquaire Groovedge, la température atteint même des records. À tel point qu’entre les bacs à vinyles, alors qu’une petite cinquantaine de personnes se déhanchent autour de platines Technics et d’un séquenceur MPC, l’ambiance commence à devenir tropicale. Sur les portes vitrées du petit magasin, la buée se condense puis se transforme en gouttelettes ruisselant vers le sol. Quelques mois plus tard, Météo France annoncera que cette année 2014 est la plus chaude en France depuis 1900. Autant dire que jamais une session Boiler Room n’aura aussi bien porté son nom.

Derrière les platines, un jeune DJ d’à peine 20 ans, caché sous sa tignasse, a le nez plongé dans ses machines. Visiblement, la chaleur ne lui fait pas grand chose, trop concentré qu’il est sur sa session live. « Sur la vidéo de Boiler Room, on voit bien que je suis hyper stressé. J’ai la tête baissée, je ne regarde jamais la caméra. C’était il y a longtemps mais je suis content que cette vidéo soit toujours en ligne. Ça me rappelle une époque, » se souvient aujourd’hui Baptistin Cabalou, plus connu sous le nom de LB aka LABAT. Cette époque, c’est celle où Lyon était au centre du monde. Agrégée autour de Groovedge, une bande d’obsédés de disques et de musique fait en effet vibrer d’une énergie nouvelle les rues escarpées de la Croix-Rousse. En vrac, on y croise les DJ et diggers passionnés Sacha Mambo et Pablo Valentino, les membres du crew BFDM, le duo The Pilotwings et beaucoup d’autres « crapules des Pentes » autoproclamées. De quoi attirer l’attention de la célèbre plateforme Boiler Room, dépêchée sur place pour rendre compte de cette effervescence unique dont LB aka LABAT est alors l’un des représentants les plus prometteurs. Plus de six ans après cette période bénie, LB aka LABAT a toujours les yeux qui brillent du haut de ses 27 ans : « Venir vivre à Lyon est sans doute la meilleure décision que j’ai prise de ma vie. »

Veste et t-shirt, Reception. © Rebekka Deubner

L’état de conscience

Né à Strasbourg, le petit Baptistin n’a pas exactement eu une enfance comme les autres. Alors qu’il n’a que 7 ans, son père travaillant dans l’import-export d’épices propose à toute la famille de partir vivre en Inde. Un aventure un peu folle qui voit le futur DJ débarquer à Mysore, dans l’état du Karnataka au Sud du pays. Là-bas, avec son frère, il entre dans un internat international où il restera jusqu’à ses 11 ans. « C’était une école anglaise où tout le monde était en costume, un peu à la Poudlard, se souvient aujourd’hui LABAT. C’était aussi très religieux. Je lisais la Bible tous les matins, on allait à la Messe le dimanche. Heureusement que mon frère était là pour me cadrer car je n’étais pas très loin de partir dans un délire religieux. » Quatre ans plus tard, le retour à Strasbourg n’est pas facile. Habitué aux cours en anglais, Baptistin a quelques lacunes en français et il lui faut réapprendre à penser dans sa langue natale. Pour l’aider à se changer les idées, son frère lui laisse sa platine ainsi que toute sa collection de disques : quelques classiques d’Eminem, des compilations Octobeat pour apprenti scratcheur, de quoi planter les graines d’une culture hip-hop. Un an plus tard, alors qu’il est à Montpellier, le digger en devenir pousse pour la première fois de sa vie la porte d’un disquaire : « C’était chez Techno Import. J’étais complètement perdu, je ne faisais pas vraiment les différences entre les genres musicaux. Dans le magasin, ils passaient « Higher State of Consciousness » de Josh Wink. Donc j’ai dit que je voulais ça. » Le premier disque d’une longue série.

Chemise, Études Studio. © Rebekka Deubner

Je n’arrivais même pas à poser la cellule correctement sur le disque tellement je tremblais.

LB aka LABAT

Dès lors, en duo avec son ami Etienne – qui ouvrira plus tard le très bon club Kalt à Strasbourg – Labat commence à s’essayer à ses premiers DJ sets en mêlant du Vitalic, du Plastikman et pas mal de techno minimale. Pour sa toute première date, il n’a que 15 ans. La soirée est une fête illégale dans un hangar et l’adolescent doit jouer de 3h à 6h du matin. « J’étais en panique. J’avais tellement peur de m’endormir avant mon set que j’étais arrivé sur place à minuit et que je ne faisais que boire du Red Bull. Quand j’ai mis le premier disque sur la platine, je n’arrivais même pas à poser la cellule correctement dessus tellement je tremblais. » Trop précoce, le DJ doit même parfois être accompagné par sa mère pour entrer dans les clubs où il joue. Mais peu importe car LABAT a désormais conscience que l’avenir se jouera derrière des platines. À peine majeur, c’est une nouvelle vie qui commence. Direction Lyon. Les études attendront.

Crapule des Pentes

Une fois perché sur la colline de la Croix-Rousse, le natif de Strasbourg s’immerge dans l’effervescence musicale lyonnaise, rencontre Bruno ‘Patchworks’ Hovart, Pablo Valentino, l’équipe de Groovedge et tout ce que la ville compte de passionnés de musique. Le jeudi soir, il devient DJ résident dans un bar associatif nommé le Café Galerie où l’on vient boire des bouteilles de Délirium à la chaine, fumer des cigarettes toute la nuit et écouter un peu de bonne musique sur des enceinte rafistolées. Cette ambiance à la fois libertaire et bon enfant y est pour beaucoup dans l’attachement de Baptistin pour sa ville d’adoption : « Les Pentes, c’est un peu l’ancien quartier ouvrier de Lyon. Historiquement, c’était la colline résistante, là où il y avait les tisseurs de soie et les canuts. C’est quelque chose qu’on ressent encore aujourd’hui. Par exemple, il n’y a pas de banques parce que tout est en pentes et que les assurances ne veulent pas couvrir en cas de braquage car la Police met 20 minutes à arriver. Tout ça crée une atmosphère à part. En face, il y a la colline de la Fourvière qui est beaucoup plus catholique de droite. Entre les deux, c’est un peu le Mordor et le Gondor. » C’est dans ce décor qu’en 2016, après son passage remarqué chez Boiler Room et quelques morceaux publiés ça et là, LB aka LABAT sort un premier LP chez ses amis du disquaire Groovedge. Baptisé Disques Solaires, le projet n’a plus grand chose à voir avec la techno dure des débuts strasbourgeois. Au contraire, on s’aventure ici plutôt sur les terres du jazz, de la house ou du disco via des grooves bricolés, des ligne de basse funky et des dentelles de Fender Rhodes. Dans la foulée, Baptistin créé aussi le groupe éphémère Raheem Experience aux côtés de Mad Rey et Neue Grafik, une formation dans laquelle les trois producteurs mêlent house et hip-hop avec un naturel déboussolant.

Veste, Wasted Paris. Pantalon, Louis Gabriel Nouchi. T-shirt, Carhartt. Baskets, Reebok. © Rebekka Deubner

En parallèle, aux côtés de son ami Polow dont il partage la colocation, LABAT créé son label avec pour ambition d’y sortir des cassettes ne s’interdisant aucune incartade stylistique. Son nom ? Alelah Records. « C’est en hommage à tous les gens en soirées qui gueulent « Allez làààà ! » Sur ce label, on ne s’est jamais trop imposé de limites d’un point de vue musical. J’aimerais pouvoir sortir du krautrock, de la musique brésilienne, du free jazz, de la techno ou même du gabber tant que c’est bien. Je pense vraiment que dans tous les styles musicaux, il y a une sorte de fil rouge avec des choses auxquelles je suis sensible. » C’est sans doute ici que se situe finalement le coeur de Baptistin Cabalou, dans cet éclectisme forcené guidé par une curiosité sans faille, bien loin du vague « j’écoute un peu de tout » que l’on s’entend souvent dire à tort et à travers. Mais à ce sujet, ce dernier reconnait volontiers avoir sensiblement changé sa manière de voir les choses au fil du temps : « Pendant longtemps, je me disais que ce qui comptait était uniquement de faire ce que je voulais. Du coup, je mixais en passant du coq à l’âne, en enchainant par exemple Little Dragon, Madlib puis Omar S. Mais avec le temps, j’ai appris à penser les choses différemment. Je sais que si les gens me bookent en tant que LB aka LABAT, ce n’est pas pour que je passe du spiritual jazz à 4 heure du matin. » Plutôt que de tout mélanger, il a donc décidé d’approfondir plusieurs directions à la fois.

La semaine dernière sortait donc l’un des projets les plus aboutis de la déjà longue carrière de LB aka LABAT : un disque remarquable tant dans sa finesse de production que dans son travail de composition. Publié sur le label de Mall Grab et baptisé Steel City Dance Discs Volume 19, l’objet est avant tout le fruit d’une véritable bromance entre Baptistin et Jordon Alexander (aka Mall Grab), d’une amitié sincère qui s’est construite au fil des soirées bien arrosées passées ensemble entre Marseille, Nantes et Lyon. Dès lors, il semblait évident que LABAT rejoigne l’écurie de Steel City Dance Discs. D’autant plus que sur ces 5 titres, ce dernier a pris soin de délaisser un peu la MPC pour professionnaliser son approche du son en travaillant sur multipistes et en passant de longues heures à éplucher des magazines expliquant en détails l’art délicat des equalizers.

T-shirt, Blue Marble. Jean, Woolrich. © Rebekka Deubner

Au final, il en résulte un disque dont la complexité pourrait laisser croire qu’il a été pensé, écrit et produit durant les longues heures offertes par le confinement. Ce n’est pourtant pas le cas. « Je l’ai fini juste avant le confinement. Du coup, ça m’a laissé le temps pour faire autre chose, » sourit LABAT avec malice, tout en hésitant à en dire plus. Mais il ne tient pas : « Quand il a été annoncé que tout le monde devait rester chez soi, j’ai récupéré une guitare électrique, un micro et je me suis dit : ‘C’est parti, on écrit des lyrics’. Je me suis concentré sur le songwriting. En tout, j’ai fait presque 30 morceaux. J’ai fait ça d’une manière très simple et spontanée, juste pour moi. J’avais besoin d’avoir ce rapport là à la musique, de pouvoir à la fois sortir ce projet pour Mall Grab tout en me laissant en parallèle la possibilité de prendre une guitare et de chanter. » Entre les lignes, on comprend qu’à l’avenir certaines de ces compositions pourraient voir le jour, sous des alias et des noms d’emprunt, pour le simple plaisir de l’exercice de style. Car finalement, rien n’a vraiment changé depuis l’époque des Pentes, de Groovedge et de cette première Boiler Room embuée : LB aka LABAT aime toujours trop de styles musicaux différents. Et il ne sait toujours pas vraiment s’il doit regarder la caméra ou pas.

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