L’amapiano se radicalise avec les disques de Toxicated Keys et GemValleyMusiQ

Écrit par Trax Magazine
Le 23.05.2022, à 17h20
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Le futur est de retour dans la dance music. Plus précisément du côté de Pretoria, en Afrique du Sud, où deux équipes de producteurs et vocalistes signent l’acte de naissance du rough amapiano, un sous-genre irrésistible fondé sur un son de basse qu’on dirait venu d’un autre monde.

Par Etienne Menu

Avec le temps on l’oublie peu à peu, mais l’une des choses qui a rendu la dance music si excitante au départ, c’était sa capacité à provoquer un « choc du futur ». Le choc du futur, c’est le titre d’un livre d’Alvin Toffler qui a inspiré à Herbie Hancock le titre de son fameux album electrofunk sorti en 1983. En développant son concept, Toffler ne pensait pas à la musique et parlait d’un phénomène peu festif, à savoir l’accélération aliénante des changements sociaux dans la vie postindustrielle. Mais cela n’empêche que, prise hors contexte, cette idée-image du surgissement du futur dans le présent, colle extrêmement bien à ce que les gens ont dû vivre en écoutant pour la première fois de la techno de Detroit (dont les pionniers étaient fans du travail de Toffler), de la rave, du bleep, de la jungle ou plus récemment du footwork ou du singeli tanzanien. Le temps a beau passer, les formes ont beau se banaliser, la pratique du clubbing a beau s’épuiser, cela n’empêche pas le futur de toujours être là, caché, et de continuer, en quelques grisantes occasions, de faire irruption sur les pistes de danse. 

Aujourd’hui, voici qu’il débarque en provenance de Pretoria, métropole sud-africaine dont venait déjà DJ Mujava, responsable en 2008 d’un tube lui-même très « futur choc », le fameux « Township Funk ». Sauf que le township n’est pas le même – il ne s’agit plus d’Aterridgeville mais de Mamelodi East – et que la musique n’est que lointainement héritière de la Barcardi House1 et s’inspire principalement du courant amapiano. Les deux groupes en question, Toxicated Keys et GemValleyMusiQ, sortent chacun leur album respectif sur un nouveau label parisien, PSSNGR. Les premiers sont un duo formé de Phadishi Mokwele aka Pene Pene (18 ans) et de Thabang Makhafola aka Man-Tee ; les seconds sont un trio composé de Comfort Mphahlele aka Rushky D‘ Musiq (21 ans), de Phuti Makhafola aka Phuddy Jay (22 ans), et d’Ofentse Mauwane aka Drumonade (17 ans). Leur manière commune d’imposer dès aujourd’hui le son de demain, c’est d’activer des fréquences basses d’un nouveau genre, en explorant un preset de FL Studio nommé clunk bass, qu’ils appellent parfois eux-mêmes « hardcore bass ».

Petit rappel : dans Trax, Brice Miclet nous racontait en détails comment l’amapiano, style de house né au milieu de la décennie passée dans le Gauteng (région la plus peuplée du pays, située au nord-est, dont font partie Johannesburg et Pretoria), avait récemment conquis toute l’Afrique du Sud. Bâtie sur un sentiment de communauté et d’hédonisme, cette musique au BPM relativement lent, chantée ou rappée, est aujourd’hui la nouvelle bande-son de la jeunesse des townships et commence à résonner ailleurs en Afrique, voire dans le reste du monde. L’article évoquait notamment l’apparition de différents sous-genres d’amapiano, comme le « Private School », le « sgubu » ou le « Harvard Amapiano ». Il mentionnait aussi l’usage abondant des log drums, là aussi un preset de FL Studio, qui offre une sonorité entre un tambour digital et une basse froide, intimidante. La clunk bass utilisée par Toxicated Keys et GemValleyMusiQ radicalise encore plus cette dimension déjà percussive et futuriste de l’amapiano, et le nom qu’ils donnent à ce nouveau style est « Rough Amapiano », ou « Rough MusiQ ».

Les deux projets From Thutlwane to the World et Abu Wronq Wronq tournent essentiellement autour de ce preset, comme s’ils s’adonnaient à un culte audio-technologique. Une fixation qui peut faire d’eux de lointains cousins des one-riddim albums jamaïcains, ou des héritiers moins arty des projets monomaniaques de Jeff Mills ou Maurizio dans les années 1990. La narration varie peu d’un morceau à l’autre : une intro met en place les nappes de synthés (tantôt belliqueuses, tantôt plus sereines), les percussions (notamment les roulements de caisses claires, ainsi que les fameux shakers typiques de l’amapiano) et quelques apostrophes vocales (paritairement féminines et masculines, en langue tsotsi taal). Puis vient le moment que tout le monde attend, celui du drop de la clunk bass. Un drop d’un genre particulier puisqu’il n’interrompt pas exactement ce qui précédait, et préfère plutôt enlacer, voire carrément posséder les éléments qui tournaient déjà. Le résultat se situe à mi-chemin entre un solo de basse sous morphing et un dialogue entre objets sonores en expansion incontrôlée, proche du glitch et de l’arythmie, où un son de percussion peut se transformer en basse tellurique, qui elle-même va sonner, la mesure d’après, comme une voix déshumanisée – et ainsi de suite. 

La clunk réussit en tout cas à happer toute l’attention de l’auditeur, qui est généralement aussi un danseur. Batteries électroniques et fréquences basses d’un autre monde composent une vraie chorégraphie, où chaque son programmé semble exécuter son petit pas, construire son maillon dans la chaîne d’un groove sans précédent, tout en reliefs et en textures inouïes. C’est une musique qui se danse (et l’amapiano, rappelons-le, est largement associé à la popularité de ses danses individuelles diffusées en vidéo sur les réseaux) mais c’est aussi une musique qui danse elle-même

Si l’effet produit par ces deux disques est proche de l’hypnose, du plongeon dans l’obscurité, il s’en dégage en même temps quelque chose de très fédérateur, s’adressant à un large public. Les nappes ou les mélodies de certaines pistes peuvent évoquer la tech-house « big room » qu’on entendait à Ibiza dans les années 2000, ou la trance dans son versant le plus planant. On entend aussi des échos de la deep house américaine « deuxième période », à la Mood II Swing – une influence depuis longtemps majeure sur la house sud-africaine, y compris chez ses stars comme Culoe De Song et Black Coffee. 

C’est principalement sur Abu Wronq Wronq que l’on entend le mieux les échos de ce son deep new-yorkais, commercial mais chic. Les trois producteurs de GemValleyMusiQ se permettent à l’occasion d’ajouter des arpèges d’orgue jazzy (qu’ils peuvent triturer sans complexes, comme sur l’addictif « Dlala Rekere »), voire des touches africaines qu’on croirait exhumées des archives Ibadan ou Spiritual Life. Mais ces arrangements relèvent plus du clin d’œil que de l’hommage solennel, et le cœur de l’action continue de se situer au cœur de cette section rythmique qui s’articule et se désarticule autour de la clunk bass. 

À travers chacun de ces deux disques et de chaque « clunk drop » résonne la même obsession : ne jamais faire retomber la vibe, mais ne jamais la faire culminer trop haut non plus – pas d’explosion qui en met partout, pas de débordement, juste la bonne température de cuisson, en continu. Les vocalistes, tous des proches des deux groupes, sont nombreux à prendre le micro : Slay Deekota, DJ Fonzi, Surprise, Goat Sounds, Ubuntu Key’s, Rojah D Kota, Kgadie, Layy Nkiie, Dj Njabsic, Natiq106, Man Zanda, SixPastTwelve, Sizwe Nineteen, Vinny X King. Les lyrics évoquent la fête et la danse, leur township de Mamelodi East et leur fierté de le représenter, et surtout de le faire résonner grâce à la Rough MusiQ. Mais ces chanteurs et chanteuses n’occupent pas toujours le devant de la scène et, en général, jouent des rôles d’ambianceurs venus pour chauffer l’instru et se confronter aux assauts de la clunk – leurs voix servent en fait de percussions, comme des onomatopées à contretemps. On parie que le résultat produit, comme sur « Top Seven » de GemValley ou « Imali Master » de Toxicated Keys, devrait ni plus ni moins raser les dancefloors du monde entier – et on ne souhaite à personne de devoir jouer après eux. 

Car si tout se passe bien, les deux formations pourront bientôt se frayer un chemin jusqu’aux danseurs européens. Le label PSSNGR vient juste de démarrer, mais son fondateur n’est en revanche pas un nouveau venu puisqu’il s’agit de Jess, qu’on connaît comme la moitié du duo de DJ et producteurs Jess & Crabbe et comme batteur du groupe 10LEC6. Crabbe et lui avaient déjà exploré la club music africaine à travers leur label Bazzerk et s’étaient notamment intéressés à ce phénomène si singulier qu’a été le logobi dans les banlieues françaises. Après avoir ensuite creusé la scène angolaise, Jess s’est plongé dans l’amapiano ces dernières années. C’est en fréquentant les blogs sud-africains spécialisés qu’il a découvert puis contacté Toxicated Keys et GemValleyMusiQ afin de leur proposer de sortir leur musique et au passage de l’exposer hors de leur pays. On souhaite que ces très jeunes surdoués et ce vétéran toujours aussi perspicace allieront leurs forces pour aller prêcher la bonne parole de la clunk bass et du rough amapiano en France et au-delà. Et faire surgir ce choc du futur, si unique et si vital pour tous les amoureux de dance music.

1 Qui s’écrit bien « Barcardi » et non « Bacardi », la faute ayant été « intégrée » par l’usage.

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