La vie de teufeur de Steve Maia Caniço : le hardcore, jusqu’à la mort

Écrit par Alexis Tytelman
Photo de couverture : ©D.R
Le 06.08.2019, à 09h53
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Écrit par Alexis Tytelman
Photo de couverture : ©D.R
Educateur périscolaire et acteur de théâtre à ses heures perdues, Steve Maia Caniço — dont le corps a été retrouvé le 29 juillet dernier dans la Loire — était aussi un passionné de free party. Portrait d’un teufeur de la première heure.

Rémi Fraisse (2014), fauché par l’une des grenades déversées sur la ZAD de Sivens. Zyied Benna et Bouna Traoré (2005), Adama Traoré (2016), Zineb Redouane (2018), inspirateurs malheureux de l’engagement politique d’une nouvelle génération de militants. Celle qui lutte afin d’obtenir – l’expression s’est aujourd’hui imposée – “justice et vérité” pour les victimes des “violences policières”. Repêché dans la Loire le 29 juillet dernier, Steve Maia Caniço vient de s’ajouter à cette liste sordide. Et si les circonstances exactes de sa chute mortelle dans les eaux tumultueuses du plus long fleuve de France prendront du temps à être déterminées, Steve est d’ores et déjà devenu le nouveau martyr d’une partie de la jeunesse française et, en son sein, du mouvement free party. Car Steve était un teufeur, un vrai.

Né d’un père maçon d’origine portugaise et d’une mère travaillant avec des personnes en situation de handicap, « la musique était sa bulle, sa passion, son lâcher-prise », relatent Yann Gauchard et Léa Sanchez dans les colonnes du Monde. Mais point de Lil Nas X ou de Taylor Swift dans ses playlists, Steve était un passionné de free party, de rythmes effrénés et des basses saturées à outrance sur lesquelles « il sautait partout ». Un univers qu’il découvre « il y a 5 ou 6 ans », raconte son amie Morgane, alias “Mogo”, « grâce à ses amis du théâtre que, naturellement, il a suivi lorsque ces derniers ont commencé à teufer. » Depuis, ce féru de hardstyle s’y rendait quasiment tous les week-ends en compagnie de ses nombreux amis, unanimes sur le fait « qu’il pouvait écouter de la tekno du matin au soir ». Pour ce jeune homme que Mogo décrit comme sociable et foncièrement bon, « qui savait voir le meilleur en chacun de ses amis », ces moments sont à la fois l’occasion de profiter de ses musiques de prédilection, mais aussi de décompresser. « Je suis persuadé que Steve allait en teuf pour exorciser quelque chose. Quoi exactement ? Je ne sais pas. Mais si on va en free, c’est pour se libérer de ce qui se passe dans le monde extérieur. », affirme la jeune femme. 

Interrogé par l’Express, son ami Théo avait l’habitude de le conduire en voiture au beau milieu des forêts ligériennes. « Tous les jours, il m’envoyait des sons sur Facebook, je m’en servais même parfois dans mes sets », confesse-t-il. Un souvenir que partage Amélie, une autre de ses proches. Uptempo, speedcore, hardstyle, crossbreed, rawstyle… « Dès qu’il trouvait des nouveaux morceaux, il les envoyait à tous ses potes, et avait même commencer à mixer », relate-t-elle. « Ce qui lui plaisait dans le hardcore », complète Morgane, « c’est une certaine violence. Et pourtant, il n’était pas du tout comme ça dans la vie de tous les jours. Je pense que, comme beaucoup de monde, il avait besoin de sa dose d’adrénaline musicale. Comme sa mère nous l’a dit il y a pas longtemps, cette musique lui “tapait dans le ventre”. »

Les près de 1200 favoris, tous dévoués aux musiques électroniques “extrêmes”, enregistrés sur sa page Soundcloud attestent de cette passion qui le poussait à convertir la plupart des personnes avec qui il sympathisait à l’art de la teuf. Ou à contacter directement ses DJ’s favoris sur les réseaux sociaux qu’« il avait l’habitude de filmer pendant leurs performances », ajoute Amélie.

Steve en free party, accompagné de ses amis Moune, Amélie et Anaïs

« J’ai commencé à aller vraiment en free quand je l’ai rencontré, principalement aux alentours de Nantes. Il avait des amis dans certains soundsystems. », confirme-t-elle à ce propos. « À chaque teuf, on le perdait pendant une ou deux heures, il allait voir d’autres copains et, souvent, on le retrouvait devant le son en pleurs. Il aimait tellement ça que ça le prenait aux tripes. C’était pas les petites larmes… », ajoute-t-elle avec émotion. De son côté, Morgane se souvient d’un épisode qui, selon elle, « permet de saisir à quel point il était attaché à la teuf ». Lors d’une soirée se tenant dans un hangar désaffecté, relate-t-elle, « le son ne résonnait pas bien du tout. Steve est sorti en pleurant en disant aux gens : “N’y allez surtout pas, ça sonne mal. Ils ont tué l’uptempo.” »  Comme si ce mauvais réglage constituait une offense profonde à l’art, et au passionné qu’il était. 

Contrastant avec la frénésie de ses styles favoris, cette sensibilité particulière devait l’emmener, pour célébrer le dernier week-end de juin, vers le rendez-vous incontournable du hardcore hollandais : Defqon. Le reste du temps, c’est devant les murs de sons des collectifs Marmotek, SDLT (Shoot dans le tranceux) ou Lisztomaniak, auquel il apporte parfois son aide, que le jeune homme passe ses week-ends. Mais pour Morgane, son soundsystem préféré était sans aucun doute celui des Lévriers, dont on peut apercevoir le logo à l’arrière-plan de sa photo de profil Facebook.

Photo de profil Facebook de Steve

Racontant l’inquiétude de ses parents à l’égard de cette passion dévorante, sa sœur Johanna, également interrogée par L’Express, se souvient des moments où, rentrant de soirée, il prenait plaisir à en dresser le bilan avec elle. « Devine combien il y a de kilos de sons ? », demandait-il tout en lui montrant ses photos et vidéos avec une fierté à peine dissimulée. Celle d’avoir été partie prenante d’une teuf d’exception dont les images, régulièrement postées sur les réseaux sociaux, déclinent souvent le même format. Steve et ses amis, tout sourire, sur le parking ou devant les caissons. « La joie sur nos visages ce week-end c’était tellement bon », « Merci à tous pour cette super teuf ! ». Voilà comment, loin des préoccupations politiques, il décrivait ces moments de joie. « Oui, il défendait certaines valeurs de la free, mais pour lui, la musique était bien plus importante. Je pense que l’ouverture d’esprit faisait qu’il se sentait mieux en teuf que nulle part ailleurs », explique Morgane. Jusqu’à adopter des habitudes cocasses. « Pendant très longtemps, il achetait tout le temps les mêmes bières et les buvait dans le même ordre à chaque soirée », se souvient-elle avec amusement.

Extrême dans ses goûts musicaux, bon enfant dans sa manière de faire la fête, voilà un autre trait caractéristique du jeune homme désormais immortalisé sur la grande fresque murale du quai Wilson. Car Steve, soulignent l’ensemble des personnes interrogées, ne consommait pas de drogues. Et s’il lui arrivait de s’enivrer légèrement, explique un certain Kylian au magazine Society, pilules, traces ou gouttes ne trouvaient pas ses faveurs. Non pas qu’il en méprisait la consommation. Il n’en ressentait tout simplement pas le besoin. « ll finissait toujours par s’endormir dans la voiture de quelqu’un en free. Plus d’une fois, je suis retourné à ma voiture et je le voyais affalé sur le siège en train de dormir. Vu qu’il ne prenait rien, il devait se coucher plus tôt », explique Amélie.

Steve et son amie Morgane (Mogo)

Qu’il ait été ou non l’exception qui confirme la règle, Steve faisait mentir les stéréotypes. Ces idées préconçues qui, peut-être, ont conduit à l’extrême violence de la charge policière du 21 juin. On se souvient des premières justifications données par le préfet. « Les forces de police sont intervenues face à des individus extrêmement avinés. Probablement qu’il y avait de la drogue dans cette affaire ». Un mépris public où réside peut-être l’une des raisons pour laquelle le nom de Steve Maia Caniço est devenu si rapidement synonyme de martyr, mais aussi un étendard de revendication pour les teufeurs. À travers lui, c’est comme si la communauté free party française hurlait sa colère, réclamant reconnaissance pour une culture qui, plusieurs décennies après son émergence, continue à subir la marginalisation.

Dans un texte transmis à Trax Magazine, une autre amie proche de Steve, Manon Badot, s’insurge contre cette stigmatisation. « Beaucoup de personnes, toutes générations confondues, on été touchées par la disparition de mon ami Steve. Cependant, des stéréotypes continuent de croître sur le monde de la techno, et plus particulièrement de la free party. Un nombre considérable de personnes considèrent ce monde comme “dark”, comme si la fête et l’appréciation de la musique était impossible sans drogue et alcool. Or, Steve était la preuve vivante que la musique relève du ressenti propre à chacun d’entre nous. Ce ressenti qui nous fait vibrer, danser, et même parfois pleurer en toute sobriété. Alors, le message que j’aimerais faire passer est simple : ces stéréotypes sont sans fondement, et Steve nous montre que sans excès, ni drogue, ni alcool, on peut s’amuser, danser et s’émouvoir sur des sons jugés non-conformes par notre société. » Et à la jeune barmaid nantaise de conclure sur un ton d’espoir : « Vive le monde de la free qui nous inculque valeurs, autogestion et vibrations. »

Un mot d’ordre auquel Steve Maia Caniço aurait certainement acquiescé.

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