La rave israélienne vue par Darwish, le “Roi David” de l’underground

Écrit par Thémis Belkhadra
Le 03.03.2016, à 18h10
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Écrit par Thémis Belkhadra

DJ fort de vingt années de carrière dans la scène psychédélique, David Abramov alias Darwish est toujours resté fidèle à l’underground : “Je me dois de conserver l’ambiance des premières années”, affirme-t-il. Avant tout réputé pour ses sets groovy et aiguisés, il produit également une musique composée de rythmes tribaux, de sonorités orientales et d’effets étourdissants.

C’est un artiste passionné et généreux qui a voué sa vie à animer la culture psytrance en Israël. Son éclectisme, sa proximité avec le public et les ambiances familiales qu’il instaure lui ont valu l’éternelle reconnaissance des raveurs israéliens, qui l’ont même surnommé “Roi David”, en référence au personnage biblique.

À la tête de deux festivals – dont le Desert Adventure qui fête ses 14 ans cette année –, il est un acteur incontournable de la rave en Israël et l’un de ceux qui en parle le mieux. Mais malgré ses vingt ans de carrière, Darwish n’avait encore honoré aucune date à Paris. Un manquement auquel il remédiera ce samedi 12 novembre, dans l’enceinte du Glazart sous l’égide des Nuits Oréades. Il reste encore quelques tickets à 12€70, attrapez-les vite ici.

Darwish, le Roi David de l’underground israélien

Quand as-tu rencontré la musique ?

La musique était à la maison à ma naissance : ma mère jouait du piano, et ma famille comptait de nombreux musiciens. Adolescent, j’ai commencé à aimer la musique électronique et j’ai acheté mon premier disque de psytrance à 17 ans.

J’avais déjà une très bonne connexion avec les meilleurs disquaires d’Israel, en particulier Shenkin Eighteen à Tel Aviv. Mon meilleur ami y travaillait et y recevait toutes les nouveautés. J’étais toujours fourré avec lui, donc j’étais au courant de tout. Si tu n’allais pas dans ces boutiques, à cette époque, tu ne pouvais pas connaître grandchose. C’était le moment pour se lancer dans la musique et d’ailleurs, le premier label israélien de pystrance, Krembo Records, a démarré quelques années plus tard.

©Moran Ben-David // Pour Rosh Hashana (le Nouvel An hébreu) en 2000, Darwish et ses amis Nadi et Itzik organisent cette rave dont les anciens se souviennent toujours… 

Comment es-tu devenu DJ ?

Lors de mon service militaire, je n’étais pas combattant : je pouvais rentrer tous les week-ends et sortir le soir pour écouter du son et danser. Ensuite, je me suis acheté une petite table de mixage, et quand j’étais chez moi – un peu stone –, je passais des heures à jouer avec.

J’ai décidé de monter sur scène un peu plus tard, et j’ai commencé à vivre de ma musique. La nuit, les gens, la fête… Je ne pensais pas que je serais encore là aujourd’hui, mais c’est ce que je fais tous les jours.

…Treize ans plus tard, une banderole indique au loin : “David, roi d’Israël” // © Yonatan Benaksas

Comment décrirais-tu la musique psytrance ?

Parfaite pour danser ! C’est une musique qui se vit pleinement : ses rythmes, ses textures parlent d’amour pour la musique et la danse. Tu ne vas pas t’asseoir dans ton canapé et écouter du Tristan ou du Raja Ram. À la maison, écoutes plutôt du Bob Marley ou du Led Zeppelin.

Par contre, si tu aimes danser au plus profond de toi, alors tu devrais tester et voir par toi-même. C’est peut-être le son sur lequel il est le plus facile de danser. Je vous conseille d’emmener vos amis en pleine nature – là où il n’y a personne – et de passer de la psytrance sur une enceinte sans fil. Faites-les danser ! 

Parfois, j’emmène même ma mère en soirée. La première fois, il lui a fallu deux heures mais elle s’est finalement mise à bouger parce qu’en vrai, elle adore ça.

La psytrance est mon bébé, mais je mixe aussi de la progressive, tribal techno, tech-house, goa old school… Quand on m’invite pour un show, je ne sais jamais immédiatement ce que je vais jouer. Je fais tout pour le plaisir, selon la vibe que je ressens. J’ai appris à captiver la plupart des foules en sentant cette connexion qui me relie au public. Je mixe d’ailleurs aussi bien dans de gros festivals que pour des soirées privées et des mariages. Mon seul souhait est de voir les gens danser.

Tu produis également…

Oui, je produis depuis 2002 et j’aime ça. Mon dernier EP, One Tribe, est sorti le mois dernier. J’ai fait de mon mieux pour produire des sons encore inexistants sur la scène psytrance. J’ai appris seul mais honnêtement, je pense être meilleur DJ.

Et tu organises aussi des évènements.

Oui, plusieurs ! J’organise un festival relativement gros et commercial, qui reçoit plus de 3 000 personnes et fêtera ses 14 ans cette année : le Desert Adventure. Le second, Circle of Life, est plus secret. J’y invite environ 500 de mes amis chaque année.

Pour ces plus petits évènements, je délivre les invitations directement par mail ou SMS. Pas de pub Facebook ni d’événement public, et ce sont les meilleures soirées. On a commencé comme ça et c’est important de garder cette ambiance : c’est la source.

Quand mes soirées sont devenues plus populaires, j’ai tout de suite créé cet événement car je me devais de préserver l’ambiance underground des premières années. En Israël, la psytrance s’est tellement popularisée que c’est presque too much maintenant. Ma mission est de proposer des évènements conviviaux et authentiques, et pour ce faire, ils doivent être plus discrets.

2015, le Circle of Life Festival.

Des projets en cours ?

Je suis programmé pour la première fois à l’Ozora Festival, en Hongrie, cet été. J’y étais déjà allé pour danser mais jamais pour mixer. À chaque fois que je joue à l’étranger, j’en profite pour danser – c’est bon pour moi.


En 2009, la télévision allemande s’intéressait à Darwish lors du septième Desert Adventure.

Israël, “nouvelle capitale de la psytrance”

Pourquoi la psytrance est-elle aussi populaire en Israël ?

Tu sais, quand quelque chose de cool entre chez nous, c’est comme une allumette qui tomberait sur un tas de foin. Le pays est très petit et tout le monde connaît tout le monde : les tendances se répandent donc très vite.

Aujourd’hui, Israël est la nouvelle capitale de la psytrance. Chez nous, même une grand-mère qui passe sa vie chez elle sait ce que sont la rave et la trance. C’est comme ça que ça marche ici, on ne peut pas comparer comment la scène fonctionne en Israël et dans le reste du monde. Ailleurs, le mouvement grandit aussi, mais plus lentement.





It Works Perfectly Together Trance Party in A Privat Vila &DARWISH – Do The Mantra After @Empirikal – jungle drop

Posté par DARWISH sur mercredi 20 janvier 2016

Je ne sais pas pour l’Europe mais quand je regarde mon festival Desert Adventure qui en était à sa treizième édition en 2015, je vois que notre public est assez vieux : 30/40/50 ans et plus. Ces gens viennent depuis toujours pour danser, partager, et faire la fête ; ils vivent ce mouvement depuis longtemps. Aujourd’hui, ils ont des enfants, un travail, et dès qu’ils en ont l’occasion, ils reviennent danser avec nous. C’est une culture qui reste ancrée à l’intérieur de soi pour toujours.

La culture rave a-t-elle eu un impact politique ?

Le premier festival psytrance israélien a eu lieu en 1999. C’est à ce moment-là que la police a compris ce que c’était et il y a eu des problèmes… Une grosse manifestation a rassemblé plus de 40 000 personnes dans le centre de Tel Aviv. Les gens dansaient et défilaient dans les rues pour que les politiques acceptent nos soirées. Certains d’entre eux ont pris parti pour nous et ont défendu notre mouvement, d’autres non. C’était le grand combat de la psytrance en Israël, mais c’était il y a quinze ans. (cliquez pour en savoir plus)

©Isratrance.com // Rave party organisée par Darwish et ses amis en juillet 1999.

À cette époque, la police stoppait encore les soirées. Aujourd’hui, si tu ne déranges personne, elle vient, regarde et laisse souvent faire. Ils restent parfois à la sortie pour faire des alcootests et vérifier qu’il ne se passe rien de grave. Certains policiers venaient à nos soirées avant de s’engager, ils n’ont donc pas envie de les arrêter. La nouvelle génération a baigné dans cette culture, elle est plus ouverte à ce sujet.

Sur dix petites soirées, en moyenne, deux seront fermées, deux seront visitées par la police mais continueront, et les autres se dérouleront sans problèmes. Ca dépend de qui sont les policiers, de la raison de leur venue et aussi du lieu de la soirée. C’est interdit de faire la fête dans la nature, mais il y en a tellement – plus de 100 chaque semaine – que ça ne peut pas vraiment être arrêté. 

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Depuis quelque temps, les choses ont changé en Israël. Je pense qu’il n’y a pas assez de nouveaux artistes. Si de nombreux sous-genres sont apparus depuis la trance goa, les forces se sont aussi dispersées. Les évènements des grosses boîtes ne mettent souvent qu’un seul sous-genre à l’honneur, et éclipsent une grande partie de la scène. C’est dommage… J’aime avoir autant d’éclats différents que possible dans une même soirée : de la goa, de la progressive, de la dark etc… À force de diviser les forces encore et encore, le mouvement s’affaiblit, c’est pourquoi certaines productions comme Moksha Project sont revenues à l’underground avec le temps.


L’évolution du collectif Moksha Project entre 2005, 2013 et 2015.

La scène techno est aussi devenue très forte chez nous. Ça a commencé il y a cinq ou six ans et aujourd’hui, il y a de bons producteurs et de très bons clubs comme le Block, le Maxim ou le Cat & Dog par exemple. Le problème, c’est que les milieux techno, house et EDM ne respectent pas vraiment notre musique, ils la décrédibilisent… Il y a comme une sorte de boycott.

Pourquoi ça ?

À mon avis, là où il y a le plus d’argent, les gens pensent être meilleurs. Les styles qui engrangent le plus de sous sont l’EDM, la house, la tech-house, et ensuite vient la techno. Mais la psytrance est née dans l’underground et ça ne nous dérange pas d’y rester.

Quand tu fais de la musique underground, par définition, tu te fiches de ce que pensent les autres. J’aime ce que je fais, les gens dansent et je les rends heureux : ça ne pourrait pas être mieux. La psytrance n’est pas une musique commerciale : elle n’est ni produite pour les gros médias ni pour les gros sous, mais directement pour son public.

Où écouter du son en Israël ?

À Tel Aviv, tu peux trouver de tout partout. Le Comfort est la plus grosse boîte trance de la capitale. À Haïfa, il y a aussi deux ou trois clubs vraiment sympa. Beer-Sheva, la capitale du sud, a enfanté la moitié des meilleurs DJ’ss israéliens – et pourtant, c’est une toute petite ville ! Il y a de plus en plus de très bonnes soirées à Eilat aussi. C’est une ville touristique avec beaucoup d’hôtels à la frontière égyptienne, les gens y viennent en masse pour le soleil et les évènements organisés par les grosses productions.


© Isratrance.com // DJ Eyal, dans les rues de Tel Aviv en 2014. 


© Isratrance.com // The Underground Is Alive par Moksha Project, sur une plage israélienne en 2015.

Et au niveau des lois ?

Si tu organises dans un club, tu peux faire ce que tu veux. Avant, c’était facile d’organiser une soirée sans autorisation en pleine nature, mais maintenant, c’est de plus en plus dur. En réalité, tu peux toujours essayer de te cacher – si ta sono n’est pas trop puissante.

Israël est un petit pays, il n’y a pas beaucoup d’endroits pour poser un festival… C’est pour cette raison que j’organise toujours le mien dans le désert. Là-bas, tu peux vraiment te sentir déconnecté ; tu vois le soleil se lever puis se coucher à l’horizon, sans interruption. Et puis je n’aime pas danser trop près des grandes villes.


Groove Attack et UNITY, les deux plus grosses productions d’événements psytrance en Israël.

En ce moment, c’est plus compliqué pour nous d’organiser des évènements. Beaucoup de bonnes productions disparaissent parce que nous ne pouvons plus faire de petits évènements. Les autorisations coûtent tellement cher qu’il faut un minimum de 3 000 personnes si l’on veut être rentable. Les évènements de 500 à 1 000 personnes disparaissent les uns après les autres.

Comment la rave vit-elle la guerre ?

Je pense qu’en soirée, tu es en capacité de créer la paix. Parfois, des Palestiniens viennent à nos fêtes eux aussi. On sort la nuit pour oublier tous ces problèmes, pas vraiment pour les gérer. Donc on bouge ensemble et on fait la paix dans le son : notre but est de créer quelque chose de mieux. 

© Isratrance.com // The Underground Is Alive par Moksha Project, sur une plage israélienne en 2015.

Penses-tu que la rave puisse être une réponse à la guerre ?

Non… C’est un grand rêve mais la fête ne suffit pas. Même si de belles choses arrivent dans le son, ça n’amènera pas la paix. La musique en général, la culture, le théâtre… Toutes ces choses peuvent rassembler les gens mais quand les gens sortent la nuit, ils ne sont pas là pour réfléchir ou penser à ce genre de choses.

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Le son des premières raves palestiniennes cette semaine à Paris

Si je suis assis lors d’une soirée et qu’un Palestinien vient vers moi, je lui dirais : “Ahlan wa sahlan (expression arabe, utilisée dans le slang israélien comme un salut respectueux), viens danser avec moi”. Ce genre de choses arrivent souvent et c’est vraiment génial ! En Israël, on a même des groupes dans lesquels Israéliens et Palestiniens jouent ensemble ! Ces initiatives sont vraiment significatives.


© Tal Cohen Alloro // Purim in Israël, 2014

© VJ Godzil // Israël, 2014.

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