Fermeture administrative des clubs parisiens : la Préfecture de police s’explique enfin

Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©Jim Hamel
Le 25.11.2019, à 14h00
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©Jim Hamel
Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©Jim Hamel
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C’était la rencontre à hauts risques de cette fin d’année. Le face à face entre les professionnels de la nuit et la Préfecture de police de Paris, organisé à l’hôtel de Ville, avait une ambiance de soirs de match. Entre respect du droit d’un côté et réalité du terrain de l’autre, deux approches d’un même monde, la nuit, allaient enfin se faire face. Une réunion au sommet pour désamorcer les oppositions, et mieux travailler, ensemble à la réduction des risques. Un pari réussi… en partie seulement.

Dans le coin droit, en costumes cintrés et tailleurs impeccables, les préfectures de police de Paris et de la région Île-de-France, et la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) de région et nationale. Face à eux, dans le coin gauche, ils sont une trentaine. Tatouages et piercings apparents pour certains, costumes de ville pour d’autres, bottes de cuir rouge pour les plus à l’aise, la grande diversité des professionnels de la nuit a répondu présente : patrons de clubs, associations de réduction des risques, syndicats d’établissements et d’organisations de soirées. Les premiers sont accusés par les seconds de « faire pleuvoir » des fermetures administratives sur les clubs parisiens. La préfecture, elle, préfère souvent le silence, laissant grandir les légendes urbaines sur la supposée dureté du nouveau préfet de police de Paris Didier Lallement, ou le soupçon de décider de sanctions arbitraires et à géométrie variable, de fait ressenties comme menaçantes et injustes pour les concernés. Ce soir, la « préf » a enfin décidé de s’expliquer.

Dans le rôle du Monsieur Loyal, au centre, Frédéric Hocquard. C’est à l’initiative de l’homme fort de la nuit parisienne, en sa qualité d’adjoint à la mairie en charge de la vie nocturne et de l’économie culturelle, qu’a été organisée cette réunion exceptionnelle. L’objectif de ce soir, selon lui, « mieux collaborer pour éviter les fermetures, déployer et renforcer les dispositifs de réduction des risques (RDR) déjà existants, et répondre à l’enjeu de santé publique du surdosage ». C’est la préfecture qui ouvre le bal, par la voix de Frédérique Camilleri, directrice adjointe du cabinet du préfet de police de Paris. « Nous sommes volontaires sur la prévention des risques, mais nous avons aussi le mauvais rôle, en décidant des fermetures administratives de lieux où des drames peuvent arriver. On se place donc dans une logique de partenariat, car le sujet est trop important pour que l’on reste dans des postures de dogme. Et je sais que vous, professionnels, avez à cœur que les gens viennent faire la fête, repartent chez eux et reviennent chez vous. Je pense que de tout drame peuvent naître des choses positives, c’est aujourd’hui l’occasion ».

Dans la pièce, certains cachent mal leur envie de taper du poing sur la table. D’aucuns s’inquiètent des sanctions possibles après un appel à la police et aux pompiers après un malaise, et fustigent ces fermetures administratives qui déplacent le public vers des événements moins légaux, moins protégés. Parmi eux, le patron du Gibus. « Si nous avons l’obligation de moyens pour éviter la consommation de stupéfiants chez nous, j’aimerais que la préfecture ait une obligation de bienveillance. Nous sommes souvent les mieux munis pour intervenir auprès du public consommateur ». Rémi Calmon, directeur du SNEG, le syndicat des établissements gays, ajoute : « nous sommes sanctionnés lorsque nous vendons de l’alcool à quelqu’un qui est manifestement trop ivre, OK. Mais pourquoi nous sanctionner nous lors d’une overdose, alors que nous ne vendons pas la drogue ? » Et de souligner que les fouilles ne sont en principe pas autorisées à l’entrée : « nous outrepassons déjà ce qu’il nous est permis ». Éric Labbé, qui avait lancé la pétition “Paris se meurt en silence” en 2009 demande à son tour à l’assemblée si « quelqu’un autour de cette table pense pouvoir arrêter la drogue d’entrer dans leurs établissements ? » Réponse collective : « Non » . Le cadre est posé.

« Puisque nous parlons de sanctions, je vais vous expliquer la manière dont sont décidées les fermetures administratives », répond Mme Camilleri. «  Il n’y a pas de mécanique stricte, mais à chaque fois une étude au cas par cas. En cas d’accident, nous allons nous appuyer sur le rapport administratif de la police pour vérifier que tout était en règle : au filtrage à l’entrée, à la sécurité, si tout a été mis en œuvre pour sauver la victime, s’il y a eu une bonne coopération avec la police, si la transaction a été faite au sein de l’établissement, si un membre de l’équipe l’a facilitée. Le préfet prend ensuite une décision, que vous pouvez contredire en apportant des éléments complémentaires. Toutes les mesures prises contre le trafic, pour la prévention et la collaboration avec la police joueront en votre faveur. Vous ne serez pas exonérés de vos responsabilités si vous avez mis un dispositif de RDR en place, mais cela sera mis à votre crédit. Lors d’un malaise, doublez les appels aux pompiers par des appels à la police, pour avoir des éléments matériels en cas d’enquête judiciaire. C’est un réflexe qu’il faut reprendre, cela montre la bonne volonté de l’établissement. » Et de conclure en évoquant le cas du club Dehors brut, qui a connu une fermeture administrative suite à décès, le 31 août dernier. « Cet établissement est bien tenu, avec un grand nombre de dispositifs, nous ne l’avons pas ignoré. Si ça n’avait pas été le cas, nous serions certainement allés plus loin ».

Cela ne semble pas convaincre une partie de l’assemblée. Le président de l’association Gaïa explose. « J’ai l’impression d’assister à un échange des années 70. Si on en reste là, on n’avancera sur rien aujourd’hui. C’est clair : nous demandons plus de moyens pour la RDR. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas mettre à disposition de roule ta paille dans les clubs, car ce serait de l’incitation selon la police. Or, c’est un outil qui permet que deux gamins ne s’échangent pas d’hépatite B en inhalant un produit ! On ne peut pas mettre à disposition de doseurs à GBL ? Il annule le risque d’overdose ! Notre attitude est pragmatique, la vôtre est sécuritaire et morale . » Frédéric Hocquard remet la balle au centre et rappelle que l’objectif de la rencontre n’est pas de rédiger une proposition de loi. « On ne pourra pas changer la loi qui dit que le tenancier est responsable de ce qu’il se passe dans son établissement. Donc sur les dispositifs de prévention des risques, peut-on les faire monter en puissance ? A-t-on des marges de progression ? Peut-on mettre en œuvre des obligations de moyens ? » Selon l’adjoint à la mairie en charge de la vie nocturne, la Ville souhaite avancer dans ce sens, à l’image de l’ouverture d’une première salle de consommation, dans le Xe arrondissement. « Comment peut-on déployer les dispositifs déjà existants ? Je rappelle que l’analyse de produit est aujourd’hui mise en place dans plusieurs festivals (Fnac Live, Dream Nation, etc.), dans le cadre de la loi, sans que cela pose problème. Cela permet par ailleurs d’effectuer une veille sanitaire pour savoir réellement ce qui est consommé ou non ».

Bruno Blanckaert, historique patron du Grand Rex (et donc du Rex Club) est du même avis. « Nous sommes démunis face à une consommation de certaines drogues qui viennent des frontières de l’Europe. Nous avons mis en place un très grand nombre de dispositifs, car nous n’avons aucun intérêt à avoir des overdoses dans nos établissements. Mais nous ne pouvons faire face seuls à cette situation. Nous nous adressons donc aux pouvoirs publics pour que la nuit reste festive et attractive ». Un propos complété par Michel Pilot, co-président de la Chambre syndicale, qui regroupe plusieurs établissements de nuit à Paris. « La loi nous oblige à ne pas laisser entrer de la drogue dans nos établissements. Si on laisse entrer des associations pour faire de l’analyse de drogue, comment comprendre ce paradoxe ? Quelle est la position de la préfecture de police lorsqu’un chef d’entreprise laisse entrer ces associations ?  » Mme Camilleri reconnaît « en effet là une ambiguïté » sur deux aspects différents : l’une en effet concerne la RDR lorsque des cas sont constatés ; et l’autre de ne pas faire entrer la drogue. À ses côtés, la Mildeca souligne les dernières avancées dans le domaine de la RDR. Elle pointe notamment l’autorisation légale récente de l’analyse de drogue en milieu festif, ou la demande de classement du GBL comme stupéfiant. « Nous attendons la réponse de la ministre de la Santé ». Toujours à l’initiative de la Mildeca, un groupe de travail, issu du travail sur le GBL, mais élargi au milieu de la techno, tiendra sa première réunion courant novembre pour consolider les dispositifs de RDR en soirée. Ce sera peut-être là le moment, pour les clubs, associations de RDR, et préfectures de trouver des terrains d’action plus concrets.

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