La nuit comme objet d’étude avec le géographe Luc Gwiazdzinski

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Pym Myten
Le 22.06.2020, à 15h55
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©Pym Myten
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L’expérience que l’on a de la ville est une expérience dictée par le jour, ses lois, ses habitants et ses référentiels. Mais il existe un angle mort dans la fabrique de la ville, même si celui-ci représente la moitié de son temps : la nuit.

Un article d’Arnaud Idelon du collectif Pandore dans le cadre du programme “Ressource Obscurité” qui explore les potentiels de la fête comme médium artistique autonome.

Après les Cultural et les Gender studies, les Night studies sont un courant de recherche émergent dans les pays anglo-saxons et en France. Le géographe Luc Gwiazdzinski a été l’un des pionniers de la discipline dans l’hexagone dès la fin des années 90 avec des articles s’intéressant à la nuit urbaine et des livres comme La ville 24h/24 et La nuit dernière frontière de la ville dans lesquels il proposait déjà des maires de nuit et une assemblée de la nuit. De nombreux autres ouvrages ont suivi, des colloques en France et ailleurs et un dialogue fécond avec les municipalités et acteurs de la nuit culminant notamment en 2010 avec Les Etats Généraux de la Nuit à Paris. À l’occasion de la sortie en librairies du livre Night studies : Regards croisés sur les nouveaux visages de la nuit co-signé avec Will Straw et Marco Maggioli, Luc Gwiazdzinski revient sur les débuts des Nights studies en France, les raisons de leur essor progressif, ses réflexions sur la diurnisation de la nuit, sa volonté d’une pensée nuitale et une grammaire propre à la nuit. Enfin, il nous montre comment la crise sanitaire a pointé du doigt une chose essentielle : ce que la nuit et la fête ont à dire au jour. 

Le titre de l’un de vos essais, publié en 2005, est La Nuit : Dernière Frontière de la Ville. Qu’entendiez-vous par cette formule ?

Luc Gwiazdzinski : Dernière frontière, au sens américain du terme : un front qui avance. Quand au milieu des années 90, je me suis intéressé à la nuit je me suis rendu compte qu’elle n’avait jamais été jusqu’alors considérée comme un objet géographique en tant que tel. Il y avait quelques études ethnologiques, mais la nuit était une dimension oubliée de la ville qui lui donnait un statut de terra incognita. Ça m’allait très bien d’avoir un chantier où l’on arrive un peu seul, ou tout ou presque reste à explorer. Si on considère la nuit comme un territoire, je me suis aussi rendu compte qu’elle était de plus en plus grignotée, comme l’Amazonie aujourd’hui. Sur ses marges il y avait des activités du jour qui avançaient, qui créaient de nouvelles lois et organisations sociales. Sur cette ligne de front on pouvait repérer des conflits entre la ville qui dort et celle qui s’amuse par exemple. Tout géographe rêve d’être né quelques siècles plus tôt pour pouvoir découvrir des contrées inexplorées. Ce fut mon cas avec la nuit. Elle l’était il y a 30 ans et l’est encore d’une certaine façon aujourd’hui où d’autres chercheurs de différentes disciplines s’y intéressent.

Vous êtes en France l’un des précurseurs du mouvement des night studies. Où et quand ce champ a-t-il émergé ?

L.G : Au départ les premiers à s’y être intéressé de manière systémique sont sans doute les économistes avec la Night time Economy dans les années 90, portée par les villes et les politiques publiques dans un contexte d’effondrement industriel en Grande Bretagne. La réflexion portait sur la manière de relancer les centre urbains, faire baisser la délinquance à partir de l’économie de la nuit, de la ville 24h/24h. Dans le monde francophone, les travaux de Deleuil sur les représentations, les approches plus poétiques de Bureau se sont déployées en parallèle.

Est-ce qu’il y a une french touch aux night studies ? Quelles seraient les spécificités des night studies à la française en termes de discipline, angles de vue, territoires ? 

L.G : L’angle en France a d’abord été géographique. Face aux limites techniques et conceptuelles de la Time Geography, une réflexion sur le temps des villes s’est déployée dans laquelle la nuit a trouvé sa place. C’est le champ de la chrono-géographie, de la chronotopie – inspirée des approches italiennes -, une approche spatio-temporelle de la vie et de la ville et des rythmes. La spécificité des “night studies” à la française consiste en l’articulation entre la recherche académique et les pouvoirs publics confrontées à la désynchronisation des temps sociaux, aux pressions sur la nuit et à l’émergence de conflits entre la ville qui dort, la ville qui s’amuse, la ville qui travaille. Dès la fin des années 90, la nuit est devenue un espace temps investi par l’économie, la lumière, le marketing territorial. En France, un programme de recherche original de la DATAR « Temps & Territoires » a permis de réfléchir sur ces questions en termes de prospective et d’action territoriale sur quelques territoires expérimentaux . Les premiers projets et recherches ont été menés avec les villes de Saint-Denis, Poitiers, Belfort ou encore en Gironde ainsi qu’avec des partenaires italiens, allemands. La question de la nuit a été posée comme un des sujets et objets de recherche autour des questions d’égalité homme/femme, de mobilités.  Les bureaux et maisons des temps qui se sont crées ont travaillé sur les temporalités de la ville autour de quatre axes : observer et représenter, sensibiliser et négocier, expérimenter  et évaluer, transférer dans un contexte national et européen. Quelles négociations entre les différents acteurs pour des choses comme l’ouverture des crèches, les lieux culturels, les transports etc. 

En France, dans quel contexte les night studies émergent-elles ? Qu’est-ce qui favorise leur essor ? 

L.G : La nuit ce n’est pas que la fête. Il y a des gens qui travaillent pour qu’on puisse s’amuser. La nuit est un écosystème complexe qui évolue sous la pression du temps en continu de l’économie et des réseaux. Ces évolutions se sont faites sans débat, la nuit s’est transformée sans débat, car elle restait encore une dimension oubliée que les autorités cherchaient le plus souvent à contrôler. Des colloques internationaux comme celui de Rome en 2002 puis celui de Cerisy ainsi qu’un programme de traversées nocturnes de villes ont permis de mettre la nuit à l’agenda du jour. 2010 est sans doute une année charnière. Avec les Etats Généraux de la nuit à Paris, suivis de ceux de Genève et Lausanne en Suisse et des études stratégiques transversales sur la nuit lancées à Sydney ou NYC, la nuit s’est peu à peu imposée dans l’agenda du jour. Elle a pris sa place dans les programmes de quelques candidats aux municipales en France notamment sur les questions des transports, de l’éclairage public ou de la sécurité. En parallèle des élections de maires de nuit furent organisés dans des villes comme Nantes, Toulouse ou Rennes, marquant les esprits et permettant de faire pression sur les exécutifs. Cet intérêt progressif pour la nuit s’est appuyé sur deux faces différentes : l’intérêt pour l’économie nocturne dans un contexte de compétition territoriale exacerbée entre villes et la peur de certaines villes de voir leurs nuits se dévitaliser et de l’autre l’enjeu sécuritaire avec les violences urbaines en banlieue avec toute la fantasmagorie médiatique associée et la montée des craintes d’associations de riverains face aux nuisances sonores ou d’astronomes et de naturalistes face à la pollution lumineuse.

Qui sont vos interlocuteurs quand vous commencez à travailler sur la nuit ? Des universitaires ? Des politiques ? 

L.G : Les premiers interlocuteurs sur la question furent les entreprises et les établissements de nuit auprès desquelles j’enquêtais sur l’évolution de l’offre nocturne et du travail de nuit et en parallèle les forces de l’ordre (gendarmerie, police…)  auxquelles j’essayais vainement d’extirper des données sur la sécurité la nuit mais aussi les hôpitaux, les transports publics et les autorités locales pour connaître les horaires des services publics. La nuit est un système complexe qu’il faut pouvoir documenter dans différentes dimensions sociales, économiques, culturelles, environnementales mais aussi spatiales et temporelles. Quand commence la nuit, quand finit-elle ? J’ai beaucoup produit de cartes. J’ai localisé les zones de tension, la carte de la ville illégale, de la ville fonctionnelle, la circulation des voitures etc. Afin de ne pas me perdre dans la nuit, j’ai fixé deux hypothèses de recherche principales dans ma thèse : la nuit est-elle dangereuse ? Est-on libres dans la ville la nuit ? J’ai travaillé sur ces questions de Strasbourg à New York, en allant voir les commerçants, les usagers, les noctambules, les pouvoirs de police. Au départ, on m’a reproché avec ces recherches de participer au désenchantement de la nuit, en en faisant un objet. En la cartographiant je la rendais visible et d’une certaine façon je la tuais. Je risquais de lui faire perdre une part de son mystère, en la regardant avec des méthodes et outils du jour, de la raison. Mais peut-on vraiment objectiver la nuit ? Des années plus tard, je constate qu’elle résiste encore bien à l’analyse et qu’elle mute avant même que l’on ait pu saisir son état à un temps T.

Vous vous réclamez du mouvement de la recherche-action, d’une recherche liée fortement au terrain et à l’expérimentation. Dans vos recherches, comment cela se concrétise ? 

L.G : L’approche froide et à distance de la ville ne suffit pas la comprendre. La nuit s’éprouve plus que ça ne se prouve. Comme chercheur et citoyen, j’essaye de limiter le délai entre le temps de la recherche et l’action publique. J’ai développé des dispositifs collaboratifs et immersifs en ce sens. Pour la nuit et dès les années 90, j’ai monté des protocoles de traversées nocturnes, d’expérimentation sensible avec des parcours co-construits autour de quelques questions : où commence et où finit la ville ? À quelle heure commence et à quelle heure finit la nuit ? Des cartes sont construites avec les services de la ville, des architectes, des artistes, des étudiants, des acteurs du monde associatif, des urbanistes, puis nous déambulons en suivant un parcours entre la ville qui dort, la ville qui s’amuse, la ville qui travaille et la ville qui approvisionne. L’approche permet de changer le regard de celles et ceux qui gèrent et fabriquent la ville. On a pu le faire à Paris, Saint-Denis, Helsinki, Rome, Rennes, Lyon, Milan, Madrid, mais aussi  en Inde, en Chine. On traverse toute la ville pendant toute la nuit avec 10 endroits à décrire et 10 personnes à rencontrer. Ça donne des situations cocasses comme se retrouver à Helsinki dans le sauna d’un quartier populaire dans le plus simple appareil entre les élus et le patron de la police qui fait quatre fois votre gabarit. Après ça évidemment, des frontières tombent. Les langues se délient. On éprouve la nuit. Vouloir manger, prendre un bus et se rendre compte que ce n’est pas possible après minuit. Chercher des toilettes publiques et se rendre compte qu’elles sont fermées. Vouloir “grignoter un truc” et chercher en vain un établissement ouvert. Traverser la ville et prendre conscience qu’il fait vraiment noir en périphérie. La sensibilisation in situ et in vivo est bien plus efficace que les articles, rapports, diagnostics et ouvrages que personne ne lit. La nuit, on se laisse envelopper, et il se passe des choses entre le politique, le technicien, l’artiste etc. La fatigue joue aussi. Le lendemain, lors des ateliers, chacun raconte son périple les yeux pétillants ou la voix étranglée par l’émotion. Ensuite, avec ou sans moi, se construit un écosystème autour des acteurs réunis et d’autres. À partir du moment où l’on s’y intéresse la nuit est un thème central. Elle est de la compétence de tout le monde. Elle convoque des dimensions sensibles. Tout le monde a quelque chose à dire à son propos ce qui facilite les échanges et les débats. 

Copyright Jason Mitrione

Sous quel angle les politiques publiques s’intéressent-elles à la nuit ?

L.G : En parallèle de la recherche, les politiques publiques se sont intéressées assez tôt à la nuit, mais au travers du prisme des conflits d’usage entre riverains et fêtards par exemple, de la qualité de vie des gens, et des travailleurs de nuit (actuellement 17% de la population travaille de nuit, avec espérance de vie inférieure de cinq ans à la moyenne nationale pour les travailleurs de la nuit), de la sécurité routière et de la mobilité. La notion de politique publique de la nuit émerge à peine dans des villes comme Genève, Nantes ou Paris. La nuit est une question transversale qui concernent toutes les politiques.  Nous ne sommes plus dans des villes où tout le monde va travailler ou se coucher en même temps. Nous vivons dans des villes à plusieurs temps, à plusieurs usages et rythmes. Comment négocier ces différents temps et rythmes, comment se synchroniser ? Comment faciliter le dialogue ? Ces questions ont été abordées dans les premières “chartes de nuit” dans les années 2000 dans plusieurs villes d’Europe où il a fallu faire dialoguer ensemble résidents, usagers, gérants de clubs, etc. 

Comment avez-vous vu évoluer votre dialogue avec les élus dans cette appréhension de la nuit dans la gestion de la ville ? 

L.G : En 1997 dans un appel à utopies de la DATAR, nous avons imaginé de “peupler la nuit” (territoires d’outre-nuit) pour lutter contre le sentiment d’insécurité, avec l’implantation d’entreprises, l’attribution d’aides et le développement d’activités. Dans cet exercice de prospective, s’est vite posée la question de la gouvernance de ces “territoires de l’ombre”. Nous avons proposé de nommer un “gouverneur de nuit”, de faire élire des maires de nuit et une assemblée de la nuit. En 1997 le projet faisait sourire. Aujourd’hui il y a 50 maires de nuit dans le monde. De la même manière quand je suis allé voir la RATP en leur parlant du métro 24/24 à New York, cela leur semblait techniquement impossible. Aujourd’hui la piste est sérieuse et le services de transports de nuit se sont largement développés. Désormais, rares sont les élus qui ne montrent pas un intérêt à la question, soit pour réclamer moins d’activité, soit pour chercher à la développer : éclairage, services, événements. Dans tous les cas, ouvrir le chantier nocturne oblige à créer les conditions d’un débat public avec tout le monde puisque tout le monde est concerné. C’est une piste que nombre de techniciens et d’édiles empruntent désormais. Les conseils de la nuit qui émergent vont dans ce sens.

En écho au Droit à la ville du philosophe post-marxiste Henri Lefèbvre, vous invoquez un droit à la nuit, qu’est-ce que cela représente ?

L.G : Si vous êtes un pouvoir public, vous avez le pouvoir sur la nuit. L’Etat aurait pu dire j’interdis le travail de nuit et l’ouverture des commerces la nuit, mettant un bonnet de nuit sur nos villes. Il ne l’a pas fait. Ces dernières années, l’économie a grignoté la nuit, l’a colonisée en quelque sorte. À partir de là la question est celle d’une citoyenneté de la nuit. Si ma seule possibilité est de travailler la nuit, alors je dois être capable de revendiquer les mêmes droits et devoirs que quelqu’un qui travaille le jour. Or le peuple de la nuit n’a pas accès aux mêmes services publics, il y a très peu de services de base ouverts la nuit. Est-on citoyen dans une ville la nuit ? A-t-on  les mêmes droits que ceux qui s’activent en plein jour ? (sécurité, services ouverts, démocratie….). La gouvernance même de nos villes et de nos institutions est diurne. Dans les hôpitaux par exemple, les réunions se font de jour et éludent ceux qui travaillent la nuit. Ils sont écartés des prises de décision qui pourtant les impactent. Se pose la question de qui me représente ?

Vous parlez d’une colonisation de la nuit par le jour. C’est aussi la fin de ses mystères ? 

L.G : Autour de cette question de la nuit, il y a celle de la transparence. La mise en lumière actuelle des nuits créé de la pollution lumineuse, c’est la modernité technique qui voudrait rendre les choses lisibles comme en plein jour. Je ne suis pas pour cette société de la transparence. Il faut prendre soin de cette originelle alternance jour/nuit qui nous structure. La fête de plein jour d’ailleurs n’a pas grand chose à voir avec la fête de nuit, qui a un côté plus improvisée. La nuit a une part de mystère qui lui confère ce goût si particulier. Elle doit rester l’espace possible des transgressions. 

Jacques Rancière l’a montré dans La Nuit des Prolétaires et récemment Nuit Debout l’a confirmé, la nuit est un espace de contestation. C’est un mythe ou c’est propre à la nuit ?

L.G : Dans toute l’histoire il y’a eu cette volonté de contrôler la nuit. En France le roi est lumière, c’est un chasse-ténèbres. Aujourd’hui l’économie a pris le relais avec cette colonisation à marche forcée de la nuit. Mais la nuit est un contretemps, un espace temps des contestations. C’est là que se retrouvent celles et ceux qui ont encore espoir en demain. En Espagne, la Movida à l’époque de Franco, c’était la nuit. C’est la nuit que l’on refait le monde, avec des amis, autour d’un verre. On connaît des dîners en ville qui font basculer une majorité municipale. Les complots, c’est la nuit. On a tous en tête l’imaginaire d’une nuit qui échappe au contrôle et qui fait peur. La nuit pour les lendemains qui chantent, c’est encore une mythologie contemporaine. La nuit c’est le temps du politique, des militants qui collent les affiches ou inondent de messages les réseaux sociaux. Une partie du militantisme, c’est la nuit, dans cet espace sans témoin. Nuit debout et les mouvements des places de Wall Street à Delhi ont redonné une image politique à la nuit comme espace-temps des possibles.

À rebours, la nuit c’est l’espace-temps des nantis, des privilégiés ?

L.G : On se souvient moins aujourd’hui, mais la dureté des métiers manuels faisait que les gens dormaient la nuit. De son côté, l’aristocratie n’avait pas à se lever. Les artistes y trouvaient souvent là une muse. Il y a un dandysme de la nuit. Le peuple doit travailler le lendemain, pas certains. Cette espèce de condescendance envers les gens laborieux du jour, se retrouvent dans la littérature de Balzac à Beigbeder.

Plutôt que d’opposer le jour et la nuit, vous proposez de porter attention aux zones de transition entre ces deux temps de la ville, c’est-à-dire ?

L.G : Dans les villes s’est créé un temps un peu hybride, le non-jour, une poursuite des activités du jour, un petit peu des valeurs de la nuit, un petit peu moins de témoins. Les halos de lumière devant les bars ouverts, ce sont des endroits au statut ambiguë. On n’est pas dans la rue, pas vraiment dedans. J’aime cette idée du passage qui permet aux gens de s’encanailler et de rentrer chez eux. J’aime l’idée de passerelles entre ces deux mondes, et ces deux peuples aussi. Sinon il y aurait d’un côté les vrais noctambules qui sont très peu et de l’autre les blaireaux du jour. Il y a toutes sortes de porosités qui permettent d’avoir accès à la transgression. La nuit est importante car elle accueille souvent des rites de passage qui accompagnent les saisons de la vie comme le passage à l’âge adulte, la première nuit blanche, la première cuite, la première fois, les vacances, l’été. On est structurés par ce rapport à la nuit, à l’ombre, on croit échapper au contrôle des parents et de la société. On grandit en fait par le contact avec la nuit. Quand elle n’est pas là, on va parfois la recréer en plein jour dans une salle de cinéma. Plus largement j’aime bien cette définition de la nuit que nous offrent les cruciverbistes et qui résume bien son ambiguïté : “Pouvant être blanche et noire à la fois”.

Copyright Thiago Aguiar

Vous avez eu lors de l’édition « Danser Demain » de Technopol le 9 mai dernier une formule : la nuit et la fête ont beaucoup de choses à dire au jour. C’est poétique, mais en termes plus concrets, comment la nuit et la fête peuvent être, dans la situation actuelle notamment, des pistes pour le jour en tant de distanciation sociale, soit l’inverse de la fête ?

L.G : La fête c’est une caricature de la nuit, un pic d’interaction entre des personnes. La nuit révèle l’homme. C’est une caricature du jour, les choses sont beaucoup plus contrastées. Si l’on est inclus dans la communauté de la nuit, on est très inclus. Par contre l’exclusion extrême, celle qui fait que l’on n’a même pas d’endroit pour se réfugier est là aussi. Pour comprendre une ville, il vaut mieux commencer par sa face nocturne. La nuit révèle beaucoup de choses sur la cité, sa structure, ses flux, son organisation. Survoler Paris en avion et vous comprendrez. Une des questions centrales pour la ville d’aujourd’hui et de demain est celle de la cohabitation entre populations. Si l’on arrive à cohabiter la nuit, on peut le faire le jour. La nuit convoque des dimensions qui ne sont pas que du domaine de la raison. Je suis prêt à claquer trois fois plus d’argent la nuit que le jour, sans états d’âmes. La nuit convoque tous les sens, met en recul la vue. Il y a des barrières qui tombent avec la fatigue, on va parler du sensible, se confier. Il y a dans la nuit bien autre chose que la raison du jour et de l’économie. C’est cela la pensée nuitale : dans la nuit il faut penser le jusqu’où ne pas ? Sans lumière pas de ville la nuit, mais trop de lumière tue la nuit. La nuit c’est l’ambiguïté entre liberté et contrôle, une position qu’il faut sans cesse négocier, un statut avec lequel il faut ruser. La nuit échappe encore au domaine comptable. elle existe autrement que par la lumière des Lumières et grâce à elle, nous aussi. On peut remonter de la nuit dans le jour des nuances et ambiguïtés, une sensibilité qui échappe à la froide raison du jour. Dans nos sociétés et nos villes fonctionnelles et aseptisées, la fête nocturne nous permet de nous retrouver. Elles deviennent l’outil du temps commun. La fête peut mettre de la folie, des corps, du frottement, de l’imprévu, de l’aléatoire, de l’improvisation contre le panoptique de nos sociétés. Comme toujours en temps de crise, la fête prend une dimension essentielle et en période de déconfinement la “possibilité d’une fête” est une question éminemment politique et symbolique, un indicateur de bonne santé ou non de nos sociétés.

Les relations entre acteurs de la nuit est pour vous un modèle possible pour une fabrique de la ville plus souple, plus expérimentale ?

L.G : Ce qui a été apporté par la nuit est du côté des dispositifs souples, des arrangements, des négociations. Les “chartes de nuit” sont des dispositifs sans cesse à renégocier, les “correspondants de nuits” ne sont pas des forces de l’ordre, pas davantage que les “pierrots de la nuit”et autres “chûteurs”. Pour accompagner les transformations de la nuit, les acteurs publics ou privés ont imaginé des dispositifs partenariaux où il est davantage question de médiation que de régulation. Rien n’est scellé dans le marbre, où tout se renégocie. Il faut se réunir, se re-synchroniser parce la nuit, système à rotation rapide évolue sans cesse. Il faut se “renifler” à nouveau, se mettre d’accord, et ne pas imaginer que l’on peut acter un “truc” d’en haut et de manière pérenne. En ce sens la nuit est un territoire d’innovation où s’élaborent des solutions adaptées, ciselées. Sur la cinquantaine de “maires de nuit” recencés, peu ont exactement le même rôle, le même statut, les modes de désignation car les nuits sont plurielles. La nuit contemporaine est un lieu d’expérimentation d’un urbanisme de la nuit qui convoque le sensible et le temporaire, un espace-temps où mettre à l’épreuve le projet de la ville malléable, adaptable et réversible.

“On voit se développer, de plus en plus, un intérêt pour les ambiances ou les atmosphères qui s’éloigne de l’intérêt pour les hétérotopies ou les third spaces, les unités d’espace délimités, pour s’attacher à la nuit en tant que phénomène quasi-territorial plus vaste. » On trouve cette citation dans la conclusion de votre dernier ouvrage, qu’est-ce que vous entendez par-là ?

L.G : On sort peu à peu d’une observation à travers une focale unique, un point ou un sujet précis pour construire une vision plus large, complexe, plurielle et englobante. Il faut aborder la nuit avec de nouvelles lunettes et de manière transdisciplinaire, comme un système, une ambiance, un paysage qui intègrent différentes dimensions, quelque chose de beaucoup plus large. Beaucoup ont fini par comprendre que penser la nuit en prendre soin, nécessitait de l’aborder dans toutes ses dimensions sans la résumer ou l’enfermer dans la caricature de la fête ou du sommeil, de la liberté ou de la peur, du silence ou du bruit. En ce sens la nuit est aussi un rythme ou plutôt des rythmes qu’il s’agit de concilier. Je constate avec intérêt que la crise sanitaire et le confinement ont poussé nombre d’acteurs à réfléchir de la sorte en imaginant de travailler ensemble – établissements, résidents, usagers – avec les pouvoirs publics  à des formes de sorties de crises, à différentes échelles. Quand les acteurs la fête parlent d’inclusivité, d’éthique, de soutenabilité ils se rendent bien compte que cela nécessite de réfléchir en termes d’écosystèmes avec l’ensemble des parties prenantes, résidents compris. Même chose côté résidents. Envie et besoin sont là. A nous d’imaginer les dispositifs et les projets qui vont avec. On peut rêver de nuits plus belles que nos jours.

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