La folle histoire de Sylvester, immense star du disco et première black queen de l’histoire

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 26.07.2019, à 14h03
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« Sans un Sylvester, il ne pourrait y avoir de Kiddy Smile », nous disait ce dernier en préparant le numéro de septembre 2018. De l’auteur de quelques hits disco et hi-NRG, on connaissait le panache et la voix haute perchée. Mais celui qui allait être fauché par l’épidémie du sida en 1988 n’a cessé d’inspirer et de libérer ses pairs, les hommes noirs et gay. Jusqu’à aujourd’hui.

Cet article a initialement été publié dans le n°214, toujours en disponible sur le store en ligne.

Par Patrick Thévenin

Pour comprendre l’impact de Sylvester, il faut essayer de s’imaginer ce qu’a pu provoquer comme réactions le clip de “You Make Me Feel” (Mighty Real) à l’époque de sa sortie en 1978 où, sur fond de boules disco, le chanteur fait son show, se change un nombre incalculable de fois, passe d’un pantalon en cuir porté avec une tunique dorée ajourée à un look costard blanc assorti d’un éventail de la même teinte, saute du masculin au féminin avec la même aisance et ne laisse aucun doute sur sa sexualité : Sylvester est gay et il n’a pas l’intention de le cacher. À une époque où l’homosexualité est encore illégale, et où des Elton John ou Freddie Mercury, de peur de mettre leur carrière en péril, restent confortablement au fond de leur placard, c’est un Black, homo et folle de surcroît, qui va jeter le premier pavé queer en pleine face de la pop music. « Sylvester était black, gay et queer avant que le terme existe, précise Joshua Gamson, auteur de la biographie The Fabulous Sylvester, The Legend, The Music, The Seventies in San Francisco. Il transformait ce qui était censé le stigmatiser en atouts. Il était plus gender fluid que n’importe qui. Parfois il était habillé en “garçon”, d’autres en drag des pieds à la tête, mais la plupart du temps, c’était un mélange des deux.

A première vue, certaines personnes l’identifiaient comme une femme, même si vous pouviez le croiser le soir dans un bar gay en cuir des pieds à la tête. Le drag était sa vie. » Sylvester James de son vrai nom est né en 1947 d’une famille de la classe moyenne de Los Angeles. Elevé par une mère divorcée, qui vouait une admiration sans bornes à l’église pentecôtiste, il se retrouve dès l’âge de 3 ans à chanter dans la chorale gospel. Mais Sylvester n’est déjà pas un petit garçon comme les autres, son timbre de voix pose question, ses gestes efféminés sont moqués et sa manière de s’habiller suscite des remarques déplacées. Son homosexualité est problématique pour les autres plus que pour lui, comme il le déclarera plus tard à Joan Rivers face caméra : « Quand j’ai commencé à m’habiller de cette manière, ma mère n’arrêtait pas de me répéter que je ne pouvais pas mettre ce genre de vêtements, d’aller enfiler un pantalon, des chaussures d’homme, de boire de la bière et de jouer au football. Je lui répondais : “Non, je ne le ferais pas.” Elle me disait “tu es étrange”, ce à quoi je lui rétorquais de ne pas se faire de souci. » Viré de l’église à cause de son homosexualité, il décide à 15 ans de voler de ses propres ailes et de quitter sa famille. 

San Francisco, le refuge

Commence une période de galères pour Sylvester qui alterne les jobs ingrats, se fait arrêter pour vol à l’étalage, se produit dans des cabarets mal famés où il fait des imitations de ses icônes que sont Billie Holiday, Bessie Smith ou Joséphine Baker, tout en moquant les clichés racistes liés aux artistes blacks. Rebaptisé Ruby Blue, il traîne avec les Disquotays, une bande de jeunes drags noires qui, du haut de leur jeunesse et de leur insolence, s’amusent, habillées en femme, à foutre le bordel allant jusqu’à participer aux émeutes de Watts qui font suite à une altercation entre une famille noire et la police et qui vont enflammer Los Angeles du 11 au 17 août 1965 aux cris de « Burn, baby ! Burn ! » A 22 ans, Sylvester s’installe à San Francisco, devenue la ville refuge de tous les marginaux de l’Amérique, et très vite s’acoquine avec les Cockettes. Des performeurs d’un genre nouveau, qui mélangent barbes fournies et paillettes, vêtements de femme et maquillage à la truelle, outrance et extravagance, LSD et amour à plusieurs, tout en se produisant dans des spectacles de bric et de broc où comique, burlesque, humour, politique et critique de la société jouent au ping-pong. Mais Sylvester voit plus loin et rêve de célébrité et d’une carrière solo. Il fait ses débuts sous Sylvester & The Hot Bands, n’enregistrant qu’avec des musiciens blancs et hétéros parce que, déclare-t-il, « il n’y a de la place que pour une seule queen black dans le studio ». Mais ses reprises, entre blues et rock, de standards comme le “Southern Man” de Neil Young ou le “A Whiter Shades of Pale” de Procol Harum – sur lesquelles Sylvester amène pourtant tout son univers et sa voix sublime – sont un échec, tout comme la tournée des Etats-Unis qui suit, durant laquelle il se fait insulter et traiter de pédé.

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La presse black musicale le boycotte, sa maison de disques lui demande de calmer ses exubérances vestimentaires et d’être plus masculin. Sa réponse se résumera à un simple doigt d’honneur ! S’il restera toujours fidèle à la soul incarnée par ses idoles que sont Luther Vandross, Chaka Khan, Patti Labelle ou Rick James, c’est grâce à sa rencontre avec le jeune producteur Patrick Cowley que Sylvester va enfin connaître le succès et devenir une des trois queens of disco de l’histoire avec Donna Summer et Gloria Gaynor. Passionné par les machines et l’euro disco de Moroder ou Cerrone – où les synthétiseurs ont remplacé les violons et les boîtes à rythme ont la cadence du galop –, Cowley va poser les bases de la hi-NRG. Une version plus speedée, droguée, électronique et sexuelle du disco qui, à la fin des 70’s, va s’imposer comme le carburant des immenses boîtes gays de l’époque. Cowley, qui commence à s’imposer grâce à son remix déjanté du “I Feel Love” de Donna Summer, propose à Sylvester de faire subir le même outrage à “You Make Me Feel”. A la base un morceau de rythm’n’blues, sensuel et gorgé de piano, que Cowley va transformer en monstre de dancefloor, en morceau drogué jusqu’à l’os, gavé de références sexuelles et qui va enfin offrir à Sylvester, la trentaine, le succès et le statut qu’il mérite. 

Une icône gay

Invité à chanter un peu partout dans le monde, reçu dans les plus grands talk-shows, Sylvester en profite pour dévoiler son univers, grand mélange à la confluence du gospel et de la soul, de l’afro-futurisme (la pochette de All I Need où il apparaît en Néfertiti moderne), de la foi (il restera croyant toute sa vie), de la communauté comme espace, de la culture gay, de l’empowerment afro-américain, du kabuki, de l’androgynie chère aux années 70’s, de la dance comme force émancipatrice et du concept de realness. Un grand mix que Sylvester transcende avec génie tout en appliquant sa philosophie du too much : « Si vous pensez que vous avez été trop loin, rajoutez en une couche histoire d’être tranquille. » Très proche de la communauté gay, jouant pour des évènements comme la Folsom Street Fair ou la Gay Pride de San Francisco, ami d’Harvey Milk, premier maire gay des Etats-Unis, Sylvester reste critique : « Les gays m’ont mis sur un piédestal et j’adore ça ; de toutes les minorités, c’est la plus opprimée. Ils ont besoin de s’identifier à quelqu’un et ils m’ont choisi. J’aime être entouré de gays, ils m’ont prouvé au fil des années leur amitié et ils forment mon public le plus fidèle. » Avant d’ajouter : « J’ai continuellement des remarques sur ma manière d’être de la part de certains gays pour qui je suis trop exubérant et qui aimeraient que je sois comme eux. Que les choses soient claires, il est hors de question que je me conforme à leur conception du gay lifestyle ! »

Mais la gloire est de courte durée : touché par le HIV très tôt, engagé contre la lutte contre le sida, il fait sa dernière apparition en 1988 dans un fauteuil roulant à la Gay Pride de San Francisco où il prononce un discours virulent : « La communauté black est toujours la dernière de la file quand il s’agit d’avoir des informations sur le sida, alors même qu’elle est la plus touchée. Ça m’énerve de voir que l’épidémie de sida est encore considérée comme une maladie qui ne toucherait que les gays blancs ! » Le 16 décembre 1988, âgé de 41 ans, Sylvester meurt des conséquences du sida. Maquillé et vêtu d’un kimono rouge, son corps est exposé au public de la Love Center, une église d’Oakland ouverte aux LGBT créée par le révérend noir Walter Hawkins. Des fleurs sont déposées par milliers pendant que Jeanie Tracy, accompagnée d’une chorale, chante l’oraison funèbre et que la communauté gay pleure la disparition d’une icône majeure de la culture LGBT, d’un précurseur de génie, un des premiers artistes, noir de surcroît, à avoir assumé son homosexualité et à en avoir inversé les stigmates pour les transformer en armes, à avoir posé les bases du gender fucking et de l’intersectionnalité avant que ces concepts existent. Unrole model auquel des artistes comme Mykki Blanco, Frank Ocean ou RuPaul ne diront jamais assez merci. Mais surtout une diva hors-norme et XXL qui fera de son enterrement son dernier grand show, histoire de ne pas faire mentir celui qui déclarait vouloir que l’histoire se souvienne de lui comme de quelqu’un « d’over fabuleux ».

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