La folle histoire d’Anatoly Tapolsky, ce DJ ukrainien parti combattre face aux Russes

Écrit par Trax Magazine
Le 03.01.2019, à 10h42
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Écrit par Trax Magazine
Anatoly Tapolsky a connu les scènes alternatives, les soirées partout dans le pays et en Russie, avant de prendre les armes et de partir dans le froid des tranchées lors de la guerre du Donbass, en 2014. Revenu du front, il mixe aujourd’hui dans les clubs les plus branchés de Kiev.


Cet article est originellement paru dans le numéro #212 de Trax Magazine et a été écrit par Audrey Lebel.

En avril 2017, lors de notre première rencontre avec Anatoly Tapolsky, cela faisait à peine un an qu’il avait quitté sa tenue militaire et posé sa kalash en rentrant du Donbass. Cette région à l’est de l’Ukraine est en guerre depuis maintenant quatre ans entre les séparatistes prorusses et l’armée ukrainienne. Petite barbe de deux jours, tatouages aux bras, pull noir, jean, baskets, la panoplie parfaite du hipster de Kiev : difficile d’imaginer que l’un des DJ’s les plus réputés d’Ukraine avait rejoint l’armée deux ans auparavant. « J’ai juste fait ce qu’il me paraissait normal de faire », abrégeait-il. L’homme n’a pas la confidence facile : on saura juste qu’après avoir suivi un bref entraînement – juste de quoi apprendre les rudiments de la guerre –, Anatoly Tapolsky a rejoint un bataillon et s’est retrouvé sur le front en juillet 2015, à plus de 700 km de la capitale. Ce jour-là, dans le restaurant Yaroslava, où l’on déguste les meilleurs pirojkis de Kiev, le regard fuyant, il accepte de revenir succinctement sur les raisons de son engagement. « Défendre ma terre, combattre les Russes, permettre à l’Ukraine d’être indépendante », avant qu’il ne finisse par ajouter : « J’ai vécu à Dnipro (à 500 km à l’est de Kiev) jusqu’à mes 16 ans. Mon ex-compagne vient aussi du Donbass. Je ne voulais pas que notre fille ne puisse plus aller là-bas. »

« On a assisté, impuissants, à l’annexion de la Crimée. Il n’était pas question qu’il en soit de même dans le Donbass. »

En 2014, après la proclamation d’indépendance des régions séparatistes du Donbass vis-à-vis de Kiev – qui demandaient à être rattachées à Moscou – l’armée ukrainienne, en sous-effectif, corrompue et désorganisée, tente de reprendre le contrôle de la situation dans l’est. Ce sont en fait des milliers de citoyens – architectes, avocats ou chanteurs d’opéra – animés par la volonté de défendre leur patrie qui ont pris en premier les armes. Parmi eux, Tapolsky, à peine 40 ans à l’époque, trouvait naturel de mettre sa carrière entre parenthèses pour participer à l’effort national. Normal de démissionner de Kiss FM, la radio en vogue de Kiev pour laquelle il travaillait depuis dix ans.

Anatoly n’a pas attendu sa convocation pour prendre les armes. Déjà, lors de la révolution de Maidan, qui s’est achevée dans le sang en février 2014, il « collectait des pavés, fabriquait des cocktails Molotov que je lançais sur les Berkouts, ces membres de la police antiémeute qui n’ont pas hésité à tirer sur nous. Un vent de liberté et d’espoir soufflait sur le pays ». La révolution de la Dignité, comme elle est nommée en Ukraine, avait certes chassé du pouvoir le président Viktor Ianoukovitch, proche du Kremlin, mais au prix de la vie d’une centaine de personnes. Puis, en mars de la même année, un référendum organisé par Moscou approuvait à 97 % le rattachement de la Crimée, cette péninsule ukrainienne, à la Russie. « On a assisté, impuissants, à l’annexion de la Crimée. Il n’était pas question qu’il en soit de même dans le Donbass, la région où j’ai grandi, où j’ai mixé des centaines de fois », expliquait-il tristement.

N’a-t-il pas eu peur d’aller se battre ? « Jamais. Le pire qu’il pouvait m’arriver, c’était de mourir », répond-il, sarcastique. Regrette-t-il d’être parti ? « Non ». Était-il optimiste pour la suite ? « Non. Ces gens à l’est qui soutiennent Poutine, ils sont fous. Parfois, je me demande ce qu’on fait là-bas. » Aujourd’hui, cette guerre de position, malgré les différents cessez-le-feu jamais respectés, a fait plus de 10 000 morts, 20 000 blessés, et le ministère de la Défense ukrainien dénombre près de 250 000 vétérans.

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De cette première rencontre, on avait compris que dans les tranchées, il avait puisé une nouvelle inspiration pour sa musique. Que ça avait « révélé quelque chose en lui ». Mais aussi que certains camarades d’armes avaient multiplié les critiques lorsqu’ils avaient découvert sa profession. « La plupart des soldats étaient jeunes. Ils avaient 20 ans tout au plus. Ils ne comprenaient pas ce que je faisais là. Pour eux j’étais riche, populaire, j’avais tout pour être heureux à Kiev. C’est comme ça qu’ils rêvent leur vie. Mais pour moi, l’essentiel est ailleurs », expliquait-il, toujours sur la réserve. « Puis un matin, un des soldats m’a reconnu. Il m’a dit : « J’allais dans tes soirées quand j’avais la vingtaine. Je suis même venu exprès te voir mixer à Dnipro il y a quinze ans ! » Les deux hommes ne se sont plus quittés. Son ami Konstantin, la quarantaine, lui loue depuis son retour un appartement à quelques kilomètres du centre-ville de Kiev pour 2 000 hryvnia par mois (environ 70 euros). Comme la majorité des vétérans du Donbass, le DJ ne perçoit pas d’aides de l’État, « tout juste quelques tickets de métro », dont il ne veut pas aujourd’hui. « Je préfère payer moi-même, je ne veux aucun soutien de ce gouvernement. »

En écoutant son récit, plein de pudeur, on avait réalisé combien le conflit l’avait fragilisé, même s’il affirme le contraire. On avait entraperçu les blessures invisibles qu’il tentait de cacher tant bien que mal. Être aidé par un psychologue ? « À quoi ça servirait ? Je n’en ai pas besoin », rétorquait-il, renfermé, avant d’ajouter : « Je n’ai pas le temps de pleurer ». Se réadapter à la vie civile en participant à des réunions d’anciens combattants ? « Je ne crois pas à ces programmes de réhabilitation. Ils me rappellent un passé dont je ne veux pas me souvenir. » Et ponctuait, en tentant l’humour : « De toute façon, je suis un sociopathe. »

Des tranchées aux soirées

La deuxième rencontre a eu lieu en mai 2018. Tapolsky sortait tout juste d’un DJ set dans l’un des clubs les plus en vue de Kiev. Il n’avait pas beaucoup de temps à accorder mais était heureux de communiquer une nouvelle fois. Cette fois, ce n’est plus un Tapolsky au regard fuyant mais un Anatoly presque enjoué, nous invitant même à l’une de ses soirées, que l’on a découvert. Depuis son retour à la vie civile, Anatoly fait de nouveau bouger les foules dans une capitale qui ne porte aucune trace de la guerre. « Au début, j’étais irrité de voir tous ces gens faire la fête, être insouciants, heureux. C’était bizarre pour moi. Et ça l’est toujours parfois, d’être dans cet univers joyeux alors que des militaires meurent encore chaque semaine dans le Donbass. » Les premiers temps, la volonté de retourner au combat, la culpabilité d’être en vie et de faire la fête prennent le dessus. « Mais je fais en sorte de trouver un juste milieu. J’ai réalisé que c’est justement pour ça, pour que les gens soient libres, que la vie l’emporte, que les soldats se battent sur le front. La vie est trop courte, il faut profiter au maximum de chaque moment. Je l’ai réalisé après la guerre. »

Depuis qu’il est revenu de l’armée, sa carrière a fait un bond. Il anime parfois des marches exploratoires dans les rues de Kiev pour faire connaître sa ville en musique. Il mixe « dans des lieux extraordinaires, beaucoup plus grands », connaît une véritable percée dans le milieu de la drum’n’bass. « J’ai signé avec un label anglais, australien et autrichien. On me dit régulièrement que j’ai donné un second souffle à la drum’n’bass », raconte-t-il fier mais toujours humble.

En avril 2017, il travaillait pour Radio Army FM. Il y animait une émission de radio dans laquelle il faisait découvrir les nouveaux talents musicaux ukrainiens, écoutée par les soldats. Il a quitté la station quelques semaines après. « Je ne veux pas être la voix de ce gouvernement. Je suis en désaccord avec l’actuel président Petro Porochenko sur la façon de régler le conflit. Et surtout, je ne vois pas de changement dans le pays : il y a toujours autant de corruption, la justice et les réformes n’avancent pas depuis Maidan. » Pour lui, « c’est grâce au dialogue qu’on règle les conflits, pas avec les armes. » Alors pourquoi être parti combattre les séparatistes des régions de Louhansk et Donetsk ? « Parce qu’il n’y avait pas le choix. »

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Aujourd’hui, Anatoly continue le combat pacifiquement. Dès son retour du front, il a compris la nécessité d’unir le pays, de créer du lien entre les deux parties de l’Ukraine trop souvent dépeintes comme sœurs ennemies. « Des initiatives existent pour ça : comme ces associations qui ont des programmes d’échanges entre étudiants de l’est et de l’ouest par exemple. » Il refuse toujours de mixer en Russie, « puisque le pays occupe toujours ma terre. » Un choix politique, même s’il « fait la distinction entre les habitants et le pouvoir. Mais je ne peux pas me produire dans un pays qui oppresse les miens. » La musique est son outil de contestation à lui. « Pour changer un pays, chacun doit faire ce qu’il sait faire de mieux. Moi, c’est mixer. »

Cet article peut être consulté dans le numéro #212 de Trax Magazine.

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