La folle et tragique épopée des soirées mousse

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 22.11.2021, à 18h09
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Au tournant du millénaire, des êtres humains dansaient dans les bulles. Sorties de nulle part, les soirées mousse ont fleuri un peu partout sur la planète, flotté dans l’air en défiant les lois de la raison… puis éclaté, comme des bulles. Aujourd’hui, la mousse semble avoir reflué, laissant derrière elle un sol glissant et des mauvais souvenirs qui racontent toute une évolution du monde de la fête. Attention à la mousse.


Par Arthur Cerf

C’est un fragment de jeunesse dont Galiana parle en riant, comme si elle venait de se réveiller et tentait de raconter son rêve. Été  2015. Le cirque est en ville. Les amoureux stars des Anges 7, Shanna et Thibault, sont les têtes d’affiche d’un showcase organisé à La Butte, la discothèque de Vautorte (Mayenne). Cerise sur le gâteau, on annonce une surprise  : de la mousse, beaucoup de mousse. Galiana a 18 ans, la vie devant elle et l’envie de mêler son ironie aux bulles de savon. Le soir venu, des navettes déversent des adolescents sur le parking d’une façade beige en bordure de nationale. Depuis sa création en 1983, La Butte a marqué les souvenirs de trois générations de Mayennais, c’est une escale obligée avant le passage à l’âge adulte. Le début de soirée tient toutes ses promesses  : des remix d’Avicii, une file d’attente menant à une photo en compagnie de Shanna et Thibault et une machine prête à cracher la mousse. Bon délire. Âmes sensibles s’abstenir  : la suite se situe entre Camping et Destination finale. Ça y est, la mousse inonde la piste, lui monte jusqu’aux genoux, jusqu’à la taille, jusqu’aux épaules. Elle continue de grimper. Quand elle arrive au cou de Galiana, la jeune femme se demande s’il y a un problème. Inquiète, elle cherche ses amis, mais les a perdus. Son mètre soixante-huit disparaît sous la mousse. Galiana ne voit plus rien. Ça lui brûle les yeux. La mousse envahit sa bouche, sa gorge, ses narines. Impossible de respirer. Galiana est en train de s’étouffer. Elle attrape les épaules des plus grands qui l’entourent, pour remonter à la surface, sans y parvenir. Dans la mousse, personne ne l’entendra crier. « Si je tombe », panique-t-elle, « c’est fini. » Soudain, des mains l’agrippent et la sortent de là. Soulagée, les yeux en feu, elle retrouve ses amis pour la deuxième attraction de la soirée  : sur la photo avec Shanna et Thibault, le mascara lui coule sur les joues. Depuis, La Butte a fermé, Galiana n’a plus jamais dansé dans la mousse et ce genre de soirées semble appartenir à un monde lointain. De fait, mentionner leur nom suffit à convoquer tout un imaginaire de la fête populaire estivale. Soleil, chaleur, Ibiza, fun, Black Eyed Peas, beauferie, Paris Hilton, camping, olé olé…, entend-on au fil des interviews. Aujourd’hui, c’est comme si la mousse avait perdu de sa superbe. « C’est vrai qu’il y en a un peu moins », confie un organisateur. « Mais elles pourraient revenir  ! », s’enthousiasme un autre. Signe que des Baléares à l’Alaska, en passant par la Moselle, la mousse hante encore les souvenirs de fêtards du monde entier. Bien. Et maintenant la question  : pourquoi diable l’humanité, à l’aube du troisième millénaire, s’est-elle mise à inonder les dancefloors avec de la mousse  ?

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Le soleil et les canons

Commençons par poser un principe simple et général  : les êtres humains sont obsédés par les bulles. Ils les regardent flotter dans les airs, en remplissent les baignoires, les soufflent lors de compétitions internationales, les peignent – Jean Siméon Chardin en 1734 ou Édouard Manet en 1867 – pour symboliser la brièveté de la vie. Surtout, ils les étudient. Professeure de physique à l’université Paris-Saclay, Emmanuelle Rio travaille sur la stabilité des objets savonneux, des bulles et des mousses depuis 2006. Car si l’humanité est capable d’envoyer des robots sur Mars et de développer des vaccins à ARN messager en un temps record, elle ne sait toujours pas expliquer pourquoi une bulle de savon éclate à un moment plutôt qu’à un autre. «C’est ce qui nous fascine », dit la chercheuse, « elles sont éphémères, elles cassent, et on ne sait pas pourquoi. » À la jonction entre les trois états connus (gaz, liquide et solide) les bulles répondent à des lois physiques complexes. « Mais globalement, tout cela reste assez mystérieux », souffle Rio. Alors à quand remonte leur première incursion dans le monde de la fête  ? Était-ce en 1932, quand Louis Armstrong interpréta “Shine” dans un nuage de mousse pour le court-métrage A Rhapsody in Black and Blue ? Ou plutôt en 1968, dans le final apocalyptique du film The Party (1968) de Blake Edwards, quand la mousse envahissait une fête mondaine, triste et décadente – notons que sur le tournage, un assistant de production aurait manqué d’étouffer dans les bulles –  ? Ou les soirées mousse auraient-elles vu le jour dans un autre espace-temps, plus étrange et plus cauchemardesque encore  ?

Ibiza, milieu des années 1980. Le béton gagne les côtes, les jet-setters, promoteurs et autres douchebags sont en train de remplacer les hippies des Baléares. L’île se transforme chaque jour un peu plus en grand bordel à ciel ouvert. Ici, tout est bon pour rameuter les fêtards en quête de jouissance facile. L’heure est à l’acid house et, à l’Amnesia, le plus vieux club d’Ibiza, un mot circule comme une promesse de passer une nuit so much fun : « espuma », littéralement « mousse ». « Les soirs d’espuma », se souvient Jane Bussen, autrice de Once in a Lifetime : Crazy Days of Acid House, « le lieu se remplit d’un mètre de mousse et des jeunes Britanniques se débattent comme des chiots ivres le jour de leur première neige. »

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En 1989, l’un d’eux rentre en Angleterre avec l’envie de propager la nouvelle comme une parole divine. Vite, il rend visite à un vieil ami. Une vie rangée, des boulots dans l’industrie de revêtement de sol et depuis quelques années, un business de châteaux gonflables pour goûters d’anniversaire et autres kermesses… Robin Whincup n’a pas le CV d’un roi de la fête, mais il vient de se refaire une santé avec sa dernière invention : la machine à vagues de surf portative. Alors quand un ami lui raconte les espumas qui agitent les nuits d’Ibiza, le jeune père de famille voit de nouveau la lumière. À peu près à cette période, il se rend aux Baléares. Lors de vacances aux airs de pèlerinage, Whincup sonde un DJ local et comprend : lors des foam parties (soirées mousse), les pompiers branchent une lance à une bouche d’incendie, et arrosent le club grâce à une machine. « En cas de feu », explique-t-il aujourd’hui, « ça permet de priver les flammes d’oxygène. » Magique, songe-t-il à l’époque. Et s’il remplissait ses structures gonflables avec des bulles ? Non, encore mieux : et s’il faisait exactement la même chose ?

De retour en Angleterre, Robin passe quelques coups de fil. Un ami pompier l’aide à récupérer l’une de ces grosses machines à faire de la mousse. Une connaissance accepte de tenter l’espuma made in UK. Le soir venu, nos hommes concoctent leur mélange eau-liquide savonneux et « trois-cents mètres » de tuyaux relient la bouche d’incendie à la piste de danse. On. Cinq minutes plus tard, l’adrénaline monte pendant que la mousse grimpe sur les 300 m2 de la boîte de nuit. Mieux, les gens aiment. « Wow », s’extasie l’inventeur, « what the fuck is going on ? » Après la foam et le fuck, vient le déluge : en fin de la soirée, la mousse laisse dix centimètres d’eau derrière elle. Fort de son passé, et de son bon sens, Whincup sait que l’eau sur des moquettes, des parquets et du PVC, ça rend moyen. Alors il achète des bâches imperméables et récupère ses structures gonflables pour piéger la mousse. Il tâtonne. Lors d’une soirée organisée à Londres, l’eau s’infiltre dans le sol et dégouline sur le magasin de meubles logé juste en dessous. Un autre soir, elle bousille le système d’air conditionné d’un immeuble entier. Une plainte estime le montant du préjudice à 250 000 £. Fat.  Malgré les dégâts des eaux, Whincup affine son mode d’opération. Il se met à trafiquer des moteurs d’aspirateurs industriels : en assemblant une chaussette de maille, un tuyau de 1,5 cm et en inversant la fonction « aspirante » de la machine, il parvient à minimiser la quantité d’eau utilisée et donc, les flaques sur le sol. Eurêka ! Pour sa nouvelle invention, il trouve un nom qui se passe de traduction, le « Foam Cannon », et lance sa petite affaire synonyme de divertissement grand public et sans prétention. Nom de l’entreprise : Big Fun.

Robin loue la bête. Une fois, deux fois, trois fois, puis deux canons par soirée, puis quatre par soirée. Une foam après l’autre, la mousse gagne le Royaume-Uni. Son canon devient sa tête de gondole. Un jour, Robin est invité sur un plateau télé pour présenter sa création. Les caméras sont allumées, ça bulle, tout le monde sourit. Soudain, l’équipe de tournage, persuadée que le sol est recouvert d’un matelas gonflable, décide de jeter la présentatrice dans la mousse. « Noooo », hurle Whincup, façon Platoon. Trop tard, la journaliste émerge, défigurée. « On n’a plus jamais été invité… » Qu’importe, Whincup n’a plus besoin de publicité. De Londres à Newcastle, le peuple réclame des bulles. « À notre sommet », resitue l’inventeur, « on devait avoir 30 machines et 20 événements en un seul week-end. » Prix de la foam party à l’unité : 1000 £. Mais comment faire pour ne pas laisser retomber cette mousse synonyme de big money ? Big Fun part à la conquête de l’Amérique.

Raz-de-marée

C’est l’année 1993. Des écoliers s’échangent des pogs dans les cours de récré, des familles se ruent dans les salles de cinéma pour frissonner devant Jurassic Park, des ados roulent leurs premières pelles sur “I Will Always Love You”, Jim Carrey tourne dans Ace Ventura et Donald Trump n’est qu’un entrepreneur auteur du best-seller The Art of The Deal. La guerre froide est finie, l’heure est à la croissance et pour une certaine jeunesse américaine, disons WASP et privilégiée, l’époque est à l’insouciance et à l’amusement. Bref, la civilisation semble prête : envoyez les bulles. Sur place, Whincup s’associe avec une boite d’Orlando spécialisée dans les structures gonflables, écoule des centaines de canons 3500 $ pièce, mais commet une poignée d’erreurs qui vont faire éclater sa bulle. D’abord, il ne dépose aucun brevet, ni sur son invention, ni sur le concept de ses soirées. « Dès que vous avez du succès », déplore-t-il, « les gens vont vous copier… »

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Les foam parties se multiplient. La concurrence fait chuter le prix des siennes à 500 £. Ensuite, comme nous l’avons dit, son canon minimise la quantité d’eau nécessaire, sa mousse se dissipe désormais dans les airs et protège le sol des résidus aqueux. Mais les Américains veulent toujours plus de mousse. Tant pis pour les flaques d’eau, l’hygiène et la sécurité. En 1995, Robin Whincup voit les problèmes arriver et quitte le monde de la mousse. « Sans regret. » Pendant ce temps, le raz-de-marée déferle sur les États-Unis. La légende raconte même que cette même année, sur South Beach, Marco Rubio, futur sénateur et candidat républicain à la Maison Blanche, aurait rencontré sa femme sur le dancefloor d’une foam party. Toujours, en Floride, un certain Yves Di Lena surfe sur la vague. Ce Français coutumier des espumas d’Ibiza, déverse des milliers de litres de mousse sur ses clients torses-nus, dans deux clubs différents et trois fois par semaine. Pour protéger ses arrières, il fait signer des décharges à tout va : «Vous participez à une ‘Soirée Mousse’ à vos risques et périls, que vous assumez volontairement (…) Tout le monde devrait éviter un contact oculaire avec la mousse, ou l’ingestion de mousse. Engouffré dans la mousse, vous pourrez vous sentir désorienté. » Mais impossible de tout contrôler.

De ce que j’ai vu, tout ça n’est qu’une excuse pour baiser en public.

Un fêtard au Miami New Times en 1995

Le 8 juin 1995, le Miami New Times publie un article au titre sans ambiguïté : « Foam Sex ». Des fêtards racontent par le menu le contenu des soirées mousse de South Beach – « De ce que j’ai vu », résume l’un d’eux, tout ça n’est qu’une excuse pour baiser en public » – et le journaliste résume les soirées gay made by Di Lena à trois mots : « Baisers. Caresses. Frottements. » En plein pic d’infections au VIH aux Etats-Unis, ça passe mal. La mousse est soupçonnée de servir de « lubrifiant », de « camouflage » et donc de vecteur de propagation de l’épidémie. Des groupes de prévention enquêtent au cœur de la mousse. « J’ai quitté une soirée quand on m’a proposé du sexe », explique un travailleur d’une association. « Quinze ans plus tôt, cette forme d’insouciance n’était pas un problème. Aujourd’hui, c’est une condamnation à mort. » Dans les colonnes du Miami New Times, Yves Di Lena se défend : les soirs de mousse, il éclaire un peu plus la piste de danse et embauche des « safe sex lifeguards ». « Jouer est une chose, le sexe en est une autre », pose-t-il. « Entre les deux, il y a une ligne facile à comprendre. Évidemment que nous sommes préoccupés par les maladies sexuellement transmissibles, le SIDA, et nos soirées ne doivent pas être un espace d’augmentation du risque. » S’il accuse ses concurrents de vouloir le couler avec des plaintes, il ne nie pas ses torts. « On a été pris par surprise », décrit-il. « Au début, c’est vrai que les gens devenaient un peu fous. »

Quand on me demandait qui j’étais, je répondais que j’étais le “gars de la mousse”.

The Foam Guy

La polémique n’empêche pas la folie de se propager. L’écume gagne Atlanta, New York, Chicago, et monte même jusqu’en Alaska, où un homme va lui faire changer de dimension. En 1999, Glen Kitchin, ouvrier sur des chantiers et DJ à ses heures perdues, veut marquer l’histoire. Selon lui, une soirée mousse doit tenir toutes ses promesses. Sa définition de la vraie foam party : « Tout le monde doit disparaître ». Avec une nouvelle bête en acier inoxydable, il crache plus de bulles, plus vite, plus haut. Et ça marche. « Certains soirs », dit-il, « il avait beau faire froid, les gens faisaient la queue en maillot de bain et bikini pour venir à nos soirées. » Ont suivi deux décennies de fêtes aux quatre coins des États-Unis – « J’ai fait tous les États », précise-t-il, « sauf Hawaï » – avec des pointes à 10 000 convives, qui lui ont valu un surnom : « The Foam Guy ». « Quand on me demandait qui j’étais, je répondais que j’étais le “gars de la mousse” », explique-t-il, comme pour nous mettre en garde : on ne s’improvise pas roi de la mousse.

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Toujours plus de mousse

Vertige d’un monde happé par le grand n’importe quoi des bulles de savon. Dans les années 2000, chacun veut son heure de mousse. Un groupe nommé « Foam and Glow » organise les plus grosses soirées mousse du monde. Sur YouTube, des vidéos « Do It Yourself » proposent des tutos pour fabriquer sa propre machine à mousse. En 2013, Paris Hilton est la reine des soirées mousse d’Ibiza. Tous les dimanches soir à l’Amnesia, elle shoote des bulles sur des clients ayant déboursé 700 dollars pour la tranquillité d’une table VIP. De retour d’une soirée mousse au Cap d’Agde, durant laquelle il a raté une marche et failli s’étouffer dans les bulles, le Français Fabien Rau amène la mousse en Moselle. Il trafique un moteur de voiture, concocte sa potion magique – 50  % eau, 50  % liquide savonneux, achète des verres en plastique, des rideaux à lanières en PVC pour délimiter la partie bar de la partie mousse, protège les prises électriques et fait retirer les chaussures à l’entrée des bulles.

Les gens se sentent un peu Jésus dans la mousse.

Steven Vedrene

À l’Endroit, la mousse vibre et les fêtards déchaînés se laissent glisser. « Dans la mousse, tu vois les gens sous un autre angle », défend Steven Vedrene qui travaillait alors avec Fabien. « Il n’y a plus de costume, d’attitudes ou de limites, tout le monde est logé à la même enseigne : t’es dans la mousse. » Étrange cocktail de bulles, d’ironie et de premier degré. Après quoi, il fallait nettoyer. Des heures et des heures passées à « aplatir la mousse », « casser la mousse » et «  racler la mousse ». D’abord, Fabien et Steven la balayent directement dans la rue. Mais au petit matin, l’écume de la nuit attaque les passants et les pare-brise des conducteurs plaintifs. Alors après quelques amendes, Fabien et Steven optent pour le plan B : stocker la mousse dans un cagibi, le temps de la laisser «  reposer », avec le sentiment du devoir accompli. « C’était inoubliable », reprend Steven. « Les gens se sentent un peu Jésus dans la mousse. »

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À peu près l’histoire de David qui raconte son voyage dans les bulles du Sunset, au Grau-du-Roi, une station balnéaire à trente minutes à l’est de Montpellier. Ce soir d’été  2012, entre la plage, la piste de danse étriquée et les Tequila Sunrise « à 2 heures de smic », il attend le déluge. Quand il arrive enfin, sur les coups de 1 heure du matin, c’est l’euphorie générale. «Tous plongés dans une brume qui sent bon le savon, on glisse, on saute, on danse, on oublie un peu où on est. »   Dix minutes plus tard, fini. C’est tout  ? David demande des comptes au DJ, comme on réclamerait un morceau. La mousse, c’est dix minutes par heure, répond l’autre. David a bu. Son cerveau veut de la mousse. Elle repart. Il aime ça. « C’est enfantin, c’est beau. » Stop à nouveau. Il n’aime pas. « Mon cerveau VEUT PLUS DE MOUSSE. » Il se rend sous la machine à mousse, la secoue, encore et encore, et tape dessus comme sur un vieux téléviseur. Léger changement, le tuyau laisse couler de l’eau savonneuse en continu. David s’éloigne. Trente minutes plus tard, le DJ fait une annonce. Plus de mousse pour ce soir. La machine est cassée… Des danseurs se mettent à l’embrouiller, ils l’ont vu secouer la machine. David se tire de là, en patinant sur le sol glissant.

Pendant près de vingt ans, Aymeric Dapsence, directeur de la société Lol évènements, a organisé des centaines de mousse parties, dans des boîtes de nuit, des campings, et a même interprété le DJ lors de la scène de soirée mousse du film Camping 3. Il sait qu’il faut mettre 10  % maximum de liquide savonneux hypoallergénique de la marque SFAT dans son mélange, que la mousse requiert des agents de sécurité supplémentaires, qu’il faut disposer les enceintes à proximité de la machine à faire de la mousse pour en couvrir le bruit, et que David Guetta, Magic System et les Black Eyed Peas sont les meilleurs alliés des soirées mousse. Il sait aussi une évidence  : les bulles rendent les gens dingues. Il a tout vu, tout vécu  : des enfants de 6 ans abandonnés seuls dans les bulles de camping, des ados escalader des échafaudages pour s’approcher de la mousse, et d’autres encore attraper la machine pour carrément mettre la tête dedans. « Les gens sont inconscients », dit-il. « Franchement, il y aurait pu avoir des morts. »

Savon noir

Face B. Brûlures aux yeux et sur la peau, coupures après glissades, os brisés… La mousse draine son cortège de mauvais souvenirs et d’horreurs. Car ce qui devait finir par arriver arriva. En juillet 2004, un jeune homme de 22 ans est retrouvé mort sous une couche de mousse artificielle. Quatre ans plus tard, deux personnes meurent électrocutées dans une soirée mousse organisée par un hôtel de luxe en Turquie. Le 3 juin 2012 à 2  heures du matin, à la sortie d’un night-club de Floride, des jeunes gens s’extirpent hors d’une soirée mousse, l’air de revenir de l’enfer, vomissent sur le trottoir, les yeux et la peau en feu, quand ils n’ont pas des membres brisés. Dès 2008, le père de Florian, un jeune homme de 17 ans mort par asphyxie dans la mousse, lançait une pétition pour une réglementation de ce type de soirée. Le député UMP Éric Diard s’emparait de la question et interpellait la garde des Sceaux à l’assemblée  : « Les jeunes évoluent dans un espace restreint au milieu d’une mousse souvent très dense et opaque. Il apparaît légitime d’encadrer plus spécifiquement le déroulement de ces manifestations tout en veillant à concilier loisirs et sécurité, car la demande exposée par les parents ne se pose pas en termes d’interdiction, mais en termes de sécurité. »

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En 2010, un texte passait pour réglementer ce type de soirée. Hélas, rien ne semble avoir changé. En juin 2013, à Sancerre (Cher) le corps d’un jeune homme de 22 ans est retrouvé gisant sur le sol lors du reflux de la vague de mousse. En 2015, à La Rochelle, un DJ de 37 ans meurt en tombant dans une bouche d’égout cachée sous un mètre de mousse. Alarmé par l’explosion du nombre d’accidents liés aux soirées mousse dans les années 2000, le Dr Howard Mell, de l’American college of emergency physicians, révélait l’homme à lui-même dès 2012  : « Je doute de n’importe quelle soirée où vous mélangez intentionnellement alcool, surfaces glissantes et aveuglement. » Traquenards de beauferie, festivals de mains aux fesses et prétexte au collé-serré, les soirées mousse se sont aussi révélées être les meilleures alliées des prédateurs sexuels. «Tous ces problèmes étaient prévisibles », concède Robin Whincup, l’air désolé d’avoir créé un monstre. « C’est évident quand on y repense », dit David, qui semble revivre sa soirée mousse du Grau-du-Roi avec un regard différent, comme s’il réalisait soudain que les rideaux de bulles avaient ouvert la porte aux pires saloperies, et que ce type de soirées appartenait désormais à un autre temps.

Le monde a changé, la fête aussi, et l’engouement pour les soirées mousse semble avoir reflué. Aujourd’hui, difficile de les regarder sans dédain, sarcasmes ou ironie, comme si elles avaient été rangées dans le cagibi des années 2000, ou n’étaient qu’une erreur de jeunesse. En Floride, Robin Whincup loue maintenant des taureaux mécaniques. « Aujourd’hui, ça parait un peu mielleux de danser dans la mousse », dit-il, « j’ai l’impression que les clubs s’intéressent plus à la musique qu’à l’animation. » Mais il veut croire aux lendemains qui moussent, et aux gens qui dansent dans du liquide savonneux. « Qui sait ce qu’on voudra dans un monde post-Covid ? », demande-t-il. « Quelque part dans le monde, il y a peut-être un gamin de 15 ans qui les ramènera à la mode. » Il y a cinq ans, un homme est venu le voir à un stand d’Orlando. Robin rejoue la scène  : « Il m’a dit  : “Vous êtes Robin Whincup ? J’ai entendu parler de vous, vous faisiez des soirées mousse. Vous avez des conseils  ?» Depuis 2015, Glen Kitchin en organise de moins en moins, mais en organise toujours. «Vingt ans après mes débuts », dit le Foam Guy, « il y a toujours des bulles, ici ou là ! » Aymeric Dapsence y croit moyen. « C’est devenu compliqué », dit le directeur de Lol événements. Entre les arrêts cardiaques, les attouchements, les plaintes pour nuisances sonores, le jeu n’en vaut plus la chandelle. « Finalement, les soirées mousse ne font que suivre l’évolution du monde de la nuit », observe-t-il. « On veut de plus en plus de sécurité, de plus en plus de précautions, de moins en moins de problèmes… » Il pourrait surfer sur la vague du « c’était mieux avant », mais préfère parler futur : quand ses clients lui réclament une « mousse », le directeur de Lol événements les dirige vers sa nouvelle tête de gondole, cette nouvelle tendance qui devrait révolutionner la fête et marquer les esprits d’une génération de curieux, avant de disparaître dans l’oubli : les soirées neige.

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