La demande d’annulation de tous les festivals de 2020 envoyée au ministre de la Culture était une “erreur”

Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©DR
Le 01.04.2020, à 19h49
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Dans une lettre envoyé au ministre de la Culture le 30 mars, le Prodiss, plus grand syndicat des organisateurs d’événements en France, suggère l’annulation des tous les festivals de l’année. Une demande qui a provoqué une véritable levée de bouclier parmi les plus petits acteurs, craignant une perte vitale pour leurs économies. Joint pas Trax, le président du Prodiss Olivier Darbois réfute cette interprétation et assume l’erreur.

Depuis deux jours, c’est un séisme dans le grand monde des festivals français. Quelques phrases qui ponctuent une lettre adressée, ce lundi 30 mars, au ministre de la Culture Franck Riester, appelant au report de tous les festivals de l’année à 2021. Elle est signée du Prodiss, un syndicat regroupant 350 producteurs, diffuseurs, exploitants de salles, et une centaine d’organisateurs de festivals. Dont les plus gros, Live Nation en tête, et « 95% de TPE et PME » indique leur site.

Dans ce courrier, Olivier Darbois, président du Prodiss informe le ministre de « l’inquiétude» des festivals estivaux qu’il représente quant à la bonne organisation des prochains événements dans le contexte de l’épidémie. Selon lui, la date de fin de crise étant inconnue, l’incertitude règne pour avoir les autorisations préfectorales nécessaires dans les temps. Ceci impactant en particulier les gros festivals, qui demandent « un mois à un mois et demi » de construction.

Une annulation de tous les festivals de l’année ?

M. Darbois souligne également la difficulté de programmer des artistes internationaux, têtes d’affiche des plus grands festivals. Ces derniers ont en effet dû reporter leurs tournées, et les annulations des festivals européens majeurs, notamment anglais, « fragilisent les schémas de tournées d’artistes majeurs, et donc leurs venues dans les festivals français ». Le président du Prodiss indique en outre que les préventes des événements, vitales pour leurs économies, sont « à l’arrêt quasi total », et ce, sur la durée. Enfin, il est également difficile, précise le syndicat, de conserver l’engagement des mécènes, partenaires et sponsors privés – « un manque à gagner est critique, de 1 à 2 millions d’euros », tout comme d’anticiper la disponibilité des services de secours et de santé après les épisodes que l’on connaît.

Le courrier en appelle donc au ministre pour « clarifier la tenue de la période des événements estivaux» et suggère « le report des festivals à 2021 ». « [Celui-ci] semble être la direction qui pourrait permettre la survie de cet écosystème, si tant est qu’il puisse être accompagné des arrêtés nationaux ou préfectoraux nécessaires à l’annulation des événements pour 2020 », indique ainsi le courrier. Le secteur des festivals « ne pourra supporter l’absorption d’une édition fortement déficitaire », conclut la lettre au ministre.

La réaction immédiate de la scène

La levée de boucliers ne s’est pas faite attendre. Le lendemain, mardi 31 mars, près de 50 structures organisatrices de festivals, notamment électroniques, parmi lesquelles Nuits sonores, Acontraluz ou Kolorz, publiaient à l’initiative de Technopol, de Chateau Perché et du Delta Festival un communiqué en réponse à cette lettre, adossé à une pétition en ligne. En effet, si cette demande d’annulation générale était fondée, elle viserait à permettre aux festivals de bénéficier des assurances souscrite le cas échéant. Or, cette mesure pourrait ne pas bénéficier à l’ensemble des organisateurs d’événements, notamment des plus humbles.

« De nombreuses petites structures ne disposent pas des moyens financiers des grandes entreprises nationales et internationales, ni de leurs niveaux de contrats d’assurance, principalement sur les assurances annulation », rétorque ainsi Tommy Vaudecrane, président de l’association Technopol. « De fait, ces petites structures ne pourront pas être indemnisées, même dans le cadre d’un arrêté préfectoral. Cette mesure serait donc une catastrophe pour le tissu économique des PME qui constituent la majeure partie de l’offre culturelle estivale. »

Dans un courrier de réponse envoyé au ministère de la Culture, ces 50 structures pointent « la chance de compter sur une grande diversité d’acteurs solidement ancrés dans leurs territoires qui ont l’avantage de pouvoir s’adapter». Elles demandent ainsi « solennellement» à M. Riester de « ne prendre aucune décision qui ne servirait que les intérêts des plus grandes entreprises du spectacle au détriment de ce qui nous semble être l’intérêt commun ».

Le Prodiss réfute la demande du report des festivals en 2021

Joint par téléphone, Olivier Darbois réfute cette interprétation et souligne qu’il s’agissait d’alerter le ministre Franck Riester. Nous lui avons posé plusieurs questions soulevées à la suite de cette lettre.

Comment a été conçue cette lettre ? Qui était dans la discussion ?

Le Prodiss a un bureau d’élus de 9 personnes (président, 2 représentants spectacles, festivals, salles, diffuseurs) parmi 32 élus. Nous prenons nos décisions dans un esprit collégial, tout est pesé et analysé. En ressort une voix unanime. Cette lettre a été motivée parce que nous avons des arrêtés administratifs qui courent jusqu’au 31 mai, puis ramené au 15 avril. Le 30 mars, nous avons considéré qu’il nous fallait de la visibilité au-delà du mois d’avril pour anticiper le plus possible. C’est extrêmement urgent pour nous d’avoir la position des pouvoirs publics car on ne souhaite pas que les entrepreneurs préparent leur festival et que le couperet tombe, et qu’il y ait de la casse. C’est ce que nous voulons éviter.

À la fin de la lettre, vous demandez le report des festivals à 2021 pour “permettre la survie de cet écosystème”, avec les arrêtés nationaux ou préfectoraux nécessaires à l’annulation des événements pour 2020. L’urgence est réelle, et vous la développez dans votre lettre. Mais pourquoi une mesure si radicale ? 

Nous n’avons jamais demandé le report ou l’annulation des festivals de cet été. Il y a un paragraphe qui peut sembler équivoque à cet effet. Mais c’est avant tout une constatation observée ici et là, ainsi qu’au-delà de nos écosystèmes, des agents et managers des artistes français et étrangers, qui semble se généraliser dans les esprits. Nous l’avons mis pour provoquer la réaction du ministre, car pour l’instant nous n’avons pas la visibilité dont nous avons besoin. Nous devions faire cette lettre pour savoir où nous allons. C’est une façon d’anticiper car on sera sûrement les derniers avisés, et justement nous souhaitons reprendre un peu la main, et prévoir le déconfinement. Nous serions irresponsables de ne pas prévoir quelque chose de plus grave.

Pourquoi alors avoir évoqué ce report à 2021 et évoqué une annulation générale ?

Ça a été mal compris, parce que cela a été mal expliqué. Loin de nous de vouloir demandé la suppression des événements de cet été, simplement nous avons besoin de cette visibilité. Nous posons la question, en sachant évidemment qu’il est difficile pour le ministre de répondre, car c’est une décision qui appartient au ministre de la Santé. Celui-ci étant totalement focalisé par les problèmes sanitaires actuels, nous voulons alerter le ministre de la Culture pour que celui-ci en fasse l’écho à qui de droit. Je réitère, si ce paragraphe a été mal compris, c’est qu’il est équivoque, il a été mal préparé, et en tant que président j’en assume la responsabilité. Mais ce risque existe, car nous ne sommes pas maîtres de notre agenda. Cette annulation nous pend au nez. 

Sont indiqués les soucis de billetterie, de tournées d’artistes internationaux, c’est en effet un souci majeur pour les gros festivals. Cela laisse penser que cette lettre est d’abord envoyée pour assurer aux grands festivals nationaux la sécurité d’être assuré en cas d’annulation par le gouvernement. Que répondez-vous à cela ?

Nous ne sommes pas le syndicat des gros, mais celui des entreprises privées du secteur. Live Nation de dirige pas le Prodiss. La société fait partie des 5 vice-présidents, aux côtés par exemple d’un directeur de festival associatif. La disparité des entreprises fait notre richesse. Nous avons à cœur de protéger cette richesse et ce partage de valeurs, et de croissances. Tout le monde arrive à cohabiter et à faire du business ensemble. Il y a une richesse qui se partage. Il y a des gros, et cela peut parfois interroger, mais toujours plus en dehors du Prodiss qu’à l’intérieur, où les comités travaillent ensemble. Après qu’en dehors, on puisse jalouser la situation du Prodiss, c’est autre chose. Cette crise impacte tout le monde, les petits et les gros à un niveau différent, mais tout le monde. Au sein du Prodiss, il y a cette valeur que tout le monde doit être protégé. Nous sommes sur le pont du bateau, et nous pensons à toutes les possibilités pour préparer l’après. 

Si une telle annulation devait arriver, certaines petites structures disent ne pas avoir les moyens, ne pas être assurées, ou ne pas avoir le même niveau d’assurance, pour ce type d’annulation. Une telle mesure pourrait mettre à mal des économies fort fragiles. Qu’y répondez-vous ? 

Il faut savoir que très peu de festivals sont couverts par des assurances concernant le Covid-19. Soit parce que les assurances excluent la pandémie, soit parce que la prise de police a été prise à une date antérieure aux déclaration à la pandémie. Les assureurs sont aussi dans une situation compliquée, et ils peuvent aussi se retirer. Ils essaient d’ailleurs en ce moment de se dégager de leurs obligations. On en parle au sein du Prodiss, c’est un problème.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas concertés avec les autres réseaux professionnels afin de parler d’une seule voix et éviter tout imbroglio ?

Je veux bien discuter avec les autres syndicats, ils peuvent m’appeler aussi. Moi je représente les membres du Prodiss, et dans les élus il y a des petites entreprises aussi. Ma première mission est de défendre nos adhérents. Si certains ont mal compris, mon téléphone est toujours ouvert, celui du bureau permanent également. Nous nous avançons, car nous sommes comme les autres extrêmement confrontés à cette crise.

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