La composition électronique désormais à la portée de personnes lourdement handicapées

Écrit par Théodore Hervieux
Le 08.03.2016, à 14h58
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Écrit par Théodore Hervieux
Pour son projet de fin d’études en design numérique, un intitulé derrière lequel se cache, entre autres, la volonté de réfléchir à de nouvelles interfaces d’interaction entre l’homme et la machine, un jeune Danois a inventé un dispositif permettant à des personnes souffrant d’un handicap moteur important de composer de la musique électronique. Il nous présente sa formidable création, Eye Conductor.


Contacté par Skype pour parler de son tout nouveau projet reliant le handicap à la composition électronique, Andreas Refsgaard, un jeune Danois tout juste trentenaire, affiche un sourire décontracté et joyeux. Il y a de quoi : pour son projet de fin d’études, il a mis au point en l’espace de seulement huit semaines un dispositif permettant à des personnes fortement handicapées d’accéder au microcosme des producteurs de musique électronique. Basée sur un système de reconnaissance faciale et couplée aux interfaces d’Ableton et de Max for Live (un outil de composition électronique et l’un de ses modules), l’initiative est encore à l’état de prototype mais pourrait rapidement faire des émules.

Si favoriser l’accès à la musique pour les handicapés n’est pas une idée nouvelle (on se souvient tous du groupe de punk finlandais PKN, arrivé en demi-finale de l’Eurovision 2015 et uniquement composé de quadragénaires souffrant de trisomie 21), elle n’avait encore jamais été poussée jusqu’à un tel niveau de handicap, le dispositif d’Andreas s’adressant à des personnes ayant parfois perdu le contrôle de la quasi-totalité de leurs membres. Et bien que des systèmes similaires de reconnaissance faciale aient déjà permis à des infirmes d’accéder à l’expression artistique, notamment à travers le dessin ou l’écriture numérique, rien encore n’avait été tenté du côté de la production de musique électronique.

Les limites de l’expression artistique repoussées

Andreas Refsgaard vient d’achever ses études en design numérique, un intitulé derrière lequel se dessine la volonté de réfléchir à de nouvelles interfaces d’interaction entre l’homme et la machine. Bien qu’il ait baigné pendant longtemps dans le rock, cet étudiant est aussi très friand de musique électronique : Mon ex-copine appartenait à la scène techno danoise et européenne, elle était DJ et productrice. Elle m’a appris à aimer la musique électronique, et aussi à composer avec Ableton et Max for Live. Avant, je jouais de la guitare dans ma chambre, j’ai donc découvert toute une nouvelle façon d’envisager la création musicale.”

Mais comment avoir pensé au handicap pour son projet de fin d’études ? Andreas se souvient : “Le soir après le lycée, j’avais l’habitude de prendre en charge un jeune garçon atteint de dystrophie, une maladie nerveuse qui paralyse petit à petit les muscles. Chaque chose que cet enfant n’était pas capable de faire, je devais l’effectuer à sa place. Je me suis rendu compte à quel point il était limité, et en particulier dans le domaine de l’expression artistique.” Et de cette histoire, il en tire un constat qui l’amènera à la génèse de son projet : “Il existe déjà beaucoup de solutions qui pallient aux difficultés du quotidien, mais on ne leur propose finalement pas grand-chose qui leur permette de s’exprimer artistiquement.”

Une interface qui varie en fonction du degré de handicap

Le dispositif inventé par Andreas est très simple d’utilisation et repose sur une reconnaissance des mouvements faciaux, comme ceux des yeux, de la bouche et des sourcils. Des notes disposées en cercle sont contrôlées par le mouvement des pupilles et leur hauteur ajustée par un haussement ou froncement de sourcil. Trois effets peuvent compléter l’ensemble grâce à des mouvements plus ou moins amples de la bouche.

Et ce n’est pas tout : grâce à l’interface d’Ableton, l’utilisateur peut customiser à loisir celle d’Eye Conductor, en ayant accès à de nombreux instruments et effets différents, ou peut s’il le souhaite modifier le nombre de notes à l’écran, en fonction de son habileté à bouger ses pupilles. Les possibilités sont infinies, comme en témoigne sa courte vidéo de présentation :

Le coût d’un tel dispositif ? “L’argent n’a pas forcément été un problème”, assure le jeune trentenaire, précisant qu’il a travaillé avec la webcam de son ordinateur, le dispositif de suivi occulaire le moins cher du marché nommé Eye Tracker (100$), et des programmes gratuits ou de sa propre conception. Il rencontre en chemin quelques soucis de compatibilité, comme ces “quelques instruments de suivi oculaire appartenant aux cobayes du projet, entrés en conflit avec l’interface”, mais rien qui ne déstabilise ce blondinet à la motivation bien trempée.

Car pour Andreas, la plus grosse difficulté réside ailleurs : “C’est l’adaptation de mon projet aux utilisateurs concernés qui a entraîné le plus de complications. J’ai conçu l’appareil assis devant mon pc, sans prendre en compte que certaines personnes handicapées pouvaient avoir la tête penchée par exemple. J’ai délibérément choisi de ne pas trop m’attarder sur ce détail en raison du peu de temps que j’avais.”

“Certains centres ne m’ont jamais répondu”

Cerise sur le gâteau, des embûches inattendues viennent complèter le tableau, explique un Andreas “un peu déçu” par les réactions de certaines personnes en charge d’handicapés : “J’ai contacté beaucoup d’écoles et de centres différents. Certains ne m’ont jamais répondu, et d’autres sont restés sceptiques quant à la faisabilité d’un tel projet. J’ai du mal à expliquer cette réticence.” Mais le jeune Danois veut relativiser : “Aujourd’hui ces mêmes centres se montrent intéressés et ont compris que les malades prenaient du plaisir lors de l’expérience.” Et de se montrer enthousiaste quant au succès de son projet : “Mes cobayes ne pouvaient pas parler, mais à regarder leur expression cela ne fait aucun doute que l’expérience leur a énormément plu.”


Le projet d’Andreas a rencontré un vif succès auprès utilisateurs handicapés. (©Andreas Refsgaard)

Depuis la clotûre de ce très beau projet de fin d’études, Andreas s’est exilé hors de son pays natal à Asterdam pour un stage de six mois dans un tout autre domaine. Il ne sait pas s’il aura le temps de mener à bien toutes les améliorations qu’il compte apporter à son dispositif. “J’aimerais transférer le projet sur internet, que chacun puisse accéder à mon interface via une simple adresse URL – à condition bien sûr de posséder un appareil de suivi oculaire de type ‘Eye Tracker’. Ou sinon en faire un programme indépendant, qui ne soit pas subordonné à un autre comme Ableton.”

“J’espère que certaines personnes se diront que mon projet est bon et qu’elles me proposeront leur aide et leurs idées”, conclut Andreas, qui souhaite que son initiative donne matière à penser à d’autres techniciens, informaticiens ou artistes aussi zêlés que lui. Si le concept vous a plu et que vous vous sentez l’étoffe d’un futur contributeur bénévole, Andreas attend vos CV avec impatience. N’ayez pas peur, il parle parfaitement l’anglais !

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