Killasan : ce système-son légendaire à l’origine de l’un des meilleurs afters berlinois de l’histoire

Écrit par Lucien Rieul
Le 26.09.2019, à 12h48
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Écrit par Lucien Rieul
Comment un système-son japonais construit à Miami à partir de plans jamaïcains a-t-il engendré l’un des meilleurs afters de Berlin, avec les plus grands orfèvres britanniques de la basse aux platines ? Voici l’histoire de ce drôle de mur d’enceintes nommé Killasan.

Cet article a été initialement publié en 2018 dans le numéro 215 de Trax, disponible sur le store en ligne. 

Berlin, dimanche soir. Les fêtes marathons du week-end touchent à leur fin ; même les plus endurants danseurs prennent doucement le chemin du retour. Mais dans un ancien moulin à grain du quartier de Neukölln, les basses résonnent de plus belle. La salle principale du club Griessmuehle est plongée dans la semi-pénombre. Ni fumées, ni flashs stroboscopiques. Les spots sont braqués sur le mur du fond, et le monolithe qui se dresse devant lui. Bwoooooom. La basse concasse la piste. Dans un club techno, un sound-system bien calibré vous prend à la tête et au ventre. Ce soir, il engloutit littéralement l’espace. Et non pas à coups de techno, mais de dub.

Un pied levé, puis l’autre, la salle reprend la cadence d’un bon gros stepper. Quelques centaines de danseurs dont chaque parcelle du corps frémit devant la puissance de l’engin. Inutile de chercher le DJ du regard : l’intéressé se trouve à l’opposé de la salle. Du public en transe, il ne voit que le dos. Au pied du monolithe, celui-ci préfère s’agripper aux caissons qui toisent les deux mètres. Chaque bass bin porte le même étrange blason : un « K » orné d’une couronne et d’oiseaux dont les queues s’entrecroisent dans des arabesques végétales. Et au-dessus, le nom du sound, répété d’un bout à l’autre du mur tel un mantra : « Killasan, Killasan, Killasan, Killasan… »

Les origines : dub techno et reggae japonais

La première fois que ce nom fut prononcé à Berlin, c’était en 1996. Ou était-ce en 97 ? Comme toutes les légendes, celle de Killasan est avant tout une histoire orale [1]. Avec ses trous de mémoire, ses zones d’ombre – et sa part de mystique. L’histoire d’une famille et d’un soundsystem qui créèrent de nouvelles connexions internationales, musicales et spirituelles, que personne n’aurait pu présager.C’était au comptoir de Hard Wax. Ouvert un mois après la chute du mur de Berlin, le disquaire a déjà acquis la réputation dont il jouit aujourd’hui. Celle de l’un des plus anciens spécialistes en musiques électroniques, grâce à l’ambition de son fondateur Mark Ernestus, qui, lorsqu’il découvrit la techno d’Underground Resistance, prit directement contact avec le label et ses affiliés pour commander ses disques – nouant ainsi les premiers liens de l’axe Detroit-Berlin. C’est en quête de ces mêmes sonorités radicales que Naoji Kihira pousse la porte de la boutique ce jour-là.

Kihira débarque tout droit d’Osaka, au Japon. Un long périple, qu’il n’a pas entrepris seul : il est accompagné de son épouse, Naoko, et de deux membres de son crew, Soldier et Dai. Chez lui, Kihira a aussi son petit nom : on l’appelle K-Boss. Et si, à l’inverse des grands noms du dub ou de la techno, il ne porte pas de surnom sentencieux, tel The Originator ou The Wizard, il est tout de même un précurseur. Au Japon, il contribue à populariser le reggae dès la fin des années 80 avec son crew, le Killasan. Une chose le place vraiment à part : il est le seul à disposer d’un authentique sound-system jamaïcain. Ce n’est sans doute pas face à un jeune Japonais que Mark Ernestus s’attend à tomber lorsqu’on vient le chercher dans l’arrière-boutique du magasin, au sujet d’un client particulièrement intéressé par sa sélection dub et reggae. Bien que la notoriété de Hard Wax soit bâtie autour de la techno et de la house, le disquaire a démarré en vendant de la black music : de la soul, du funk et aussi du reggae. Ernestus est un collectionneur passionné de 45 tours jamaïcains – la passion pour le dub de l’inventeur de la dub techno n’est pas un vraiment un secret. Entre 1993 et 1994, son duo Basic Channel avec Moritz von Oswald a sorti sept maxis, novateurs au point de fonder leur propre genre, fusion des boucles hypnotiques de la techno avec la spatialité insondable – mystique, presque – de l’écho et du delay. En 1996, Basic Channel vient d’adopter l’alias Rhythm & Sound pour renouer plus fermement encore avec l’héritage jamaïcain, et produire un dub minimaliste et électronique porté par la voix du lyriciste dominicain Paul St. Hilaire, alias Tikiman.

Avec K-Boss, la connexion s’établit instantanément. Au-delà de leur passion commune, les deux artistes partagent une même frustration : « Lorsque la techno a explosé, on ne parlait plus que de ça, tout le monde est devenu étroit d’esprit à propos de la musique. Je détestais ça », confiait Mark Ernestus à la journaliste Yuko Asanuma en 2009. « Quand j’ai parlé avec K-Boss pour la première fois, je crois que l’on s’est tout de suite entendus parce qu’il ressentait exactement la même chose au sujet de la scène reggae. » À Berlin, K-Boss découvre aussi la Love Parade, qui défile ce week-end-là dans les rues et flirte avec le million de participants. Un immense carnaval (sa fréquentation a plus que doublé en un an) qui l’impressionne par son ampleur, moins par sa puissance sonore. La quarantaine de soundsystems n’arrive guère à la cheville des crews qu’il a découverts en Jamaïque en 1985, lors de sound clashes assourdissants. Ni du sien. Peut-être est-ce à ce moment-là qu’une idée fixe vient s’ancrer dans un coin de sa tête : changer tout ça.

L’axe Detroit-Berlin-Kingston-Miami-Osaka

Encouragé par Ernestus, qui lui transmet ses contacts, K-Boss part pour la prochaine étape logique de sa quête : Detroit. Il y rencontre Mad Mike d’Underground Resistance et Carl Craig. À la fin des années 90, K-Boss organise la première tournée japonaise de la formation orchestrale de ce dernier, Innerzone Orchestra. En 98, il invite les artistes de Chain Reaction, un sous-label de Basic Channel. Vainqueur, Substance et Moritz von Oswald sont du voyage. C’est à cette occasion que Mark Ernestus découvre enfin l’arme secrète du Killasan : l’immense sound-system qu’ils ont installé dans leur club d’Osaka, le Jugglin Link City. Ernestus est catégorique : il n’a jamais entendu de son aussi clair et puissant ailleurs qu’en Jamaïque. Mais comment un tel mastodonte caribéen s’est-il retrouvé sur l’archipel nippon ? L’histoire est drapée de mystère. La culture sound-system est aussi compétitive qu’elle est confidentielle : révéler les matériaux et techniques de fabrication de son sound au crew rival ? Impensable. Tout juste sait-on que K-Boss a parfait son art auprès du célèbre sound de Kingston, Stone Love, et qu’il a fait fabriquer le sound-system du Killasan à Miami. Et qu’il n’allait pas tarder à traverser une nouvelle fois l’océan.

En 1999, le Jugglin Link City doit fermer. K-Boss et Ernestus décident de saisir l’occasion pour organiser la première Killasan party à Berlin. La date est fixée au printemps 2001. Le label de drum’n’bass allemand hard:edged (qui ouvrira un an plus tard le club Watergate) est désigné pour dompter la bête, lorsque tombe la mauvaise nouvelle : K-Boss a manqué son vol lors d’une escale à New York et ne pourra pas se rendre à Berlin. Mais le sound-system, lui, est bien calé dans la soute d’un long courrier qui trace à 900 km/h par-delà l’Atlantique.

C’est ainsi que le sound-system va être recueilli. Une partie, du moins, car la moitié du mur est restée à Osaka. Mark Ernestus se voit obligé de l’entreposer dans le seul local à sa disposition : Hard Wax. Durant des années, les caissons vont être empilés en face des platines d’écoute, au vu des clients surpris par l’encombrante déco. Ernestus désigne également un parrain pour le Killasan. Fiedel, alors résident du club Ostgut – le futur Berghain –, devient l’ingénieur du son attitré du sound. Pour le former, K-Boss réapparaît à Berlin en compagnie d’un certain M. Kida, le technicien originel du Killasan. En trois jours, Fiedel en apprend les rudiments – et les galères. L’incompatibilité du matériel japonais avec le voltage des prises allemandes le force à acquérir une volée de transformateurs.

La révélation des soirées Wax Treatment

L’acclimatation est difficile. Au début, l’arrivée du Killasan à Berlin ne fait pas grand bruit – au sens propre et figuré. Ernestus et K-Boss veulent tous deux que le soundsystem prennent la route, mais rares sont les personnes à s’y intéresser. Le Killasan se retrouve même à sonoriser des soirées étudiantes. Tout va changer en 2009, lorsqu’un vieil ami d’Ernestus refait surface, Johnnie Stieler. Aux côtés de Hard Wax, un autre nom est indissociable de l’axe Detroit-Berlin : Tresor. Le club fut le pied-à-terre d’Underground Resistance en Europe et Jeff MillsMike Banks et Robert Hood signèrent en 1991 leur première sortie sur le label éponyme, sous l’alias X-101. Ce sont Mark Ernestus et Johnnie Stieler, le cofondateur du club, qui organisent ensemble la première tournée européenne d’UR. Mais en 2009, Stieler a envie d’autre chose que de techno. Il lance un nouveau club, le Horst Krzbrg (prononcer Kreuzberg, du nom du quartier), sans étiquette musicale définie ; le lieu se veut ouvert à toutes les expérimentations. Et c’est tout naturellement qu’il va proposer une résidence à l’entourage de Hard Wax.

Pour la première fois, la Wax Treatment s’installe en extérieur, sur un terrain adjacent au club Horst, appartenant au bureau de poste voisin. Le son est si puissant que le souffle des basses expulse les lettres des machines de tri

Mark Ernestus

Les dizaines de lampes verticales qui pendent au plafond du Horst tels des talismans lui donnent un petit flair asiatique. En prenant les mesures, Fiedel constate que les dimensions du Killasan correspondent à celles de l’un des murs. Parfait. Stieler offre même de stocker le sound-system au sous-sol. Le nom de la résidence s’impose de lui-même : Wax Treatment. Et avec lui, un concept fidèle à l’ethos qui a connecté Ernestus et K-Boss. Les soirées auront lieu les dimanches soir afin de ne pas entrer dans une logique de concurrence. Le line-up sera tenu secret. Les danseurs feront face au sound-system, pas au DJ.Pour Stieler, la première Wax Treatment n’est rien de moins qu’une « révélation ». Enfin, les basses du sound-system peuvent s’épancher dans toute leur grandeur. La pression enrobe la salle entière. Le dubstep connaît alors son moment de gloire – les tubes de l’année se nomment « Going In for the Kill » de La Roux remixé par Skream, et « Hyph Mngo » de Joy Orbison –, et le Killasan est sans conteste le sound-system le plus approprié pour en apprécier la profondeur. Converti au genre depuis quelques années, Substance officie désormais sous l’alias DJ Pete comme taulier des Wax Treatment.

Aux soirées Wax Treatment, les danseurs feront face au sound-system, pas au DJ

Mark Ernestus

À l’instar du monolithe noir de 2001, l’Odyssée de l’espace, le Killasan attire les artistes comme un aimant. Installé à Berlin depuis 2008, Shackleton compte parmi les premiers transfuges du vivier britannique à jouer dessus, suivi de Pinch, MalaLoefah… Les parangons de la scène dubstep ne manquent pas l’occasion de se frotter à ce sound-system extraordinairement physique. Séduits par le côté maquisard des Wax Treatment, ils acceptent de se produire pour des cachets modestes. Tikiman retrouve également Ernestus, et officie régulièrement en qualité de MC. Même lorsqu’il n’est pas booké, il lui arrive de se mettre spontanément à toaster. « L’essentiel était d’apprécier la musique, le son et les gens. Et je pense que de nombreuses personnes voyaient les choses de la même manière. C’est ce qui rendait les Wax Treatment si spéciales », déclarait-il à Electronic Beats.Une connexion profonde, quasi spirituelle, s’établit entre un public restreint mais fidèle et le Killasan. Chaque Wax Treatment prend des airs de procession. Lorsqu’il faut remonter le sound-system du sous-sol, des volontaires portent les caissons avec révérence. Sauf que cette vierge noire-là attend toujours de convertir les foules à l’extérieur du club. Le vœu de K-Boss de voir son sound-system posé dans la rue sera exaucé à l’occasion d’un carnaval des cultures. Pour la première fois, la Wax Treatment s’installe en extérieur, sur un terrain adjacent au Horst, appartenant au bureau de poste voisin. Le son est si puissant que le souffle des basses expulse les lettres des machines de tri.Le Killasan n’a pourtant jamais cherché à rouler des mécaniques. Avec Fiedel et Ernestus aux commandes du son, l’emphase est mise sur la subtilité plutôt que sur la force brute. Très berlinois, en somme. Tout l’inverse du cousin anglais, où les soundsystems fondés par la communauté jamaïcaine perpétuent l’ambition, propre aux sound clashes, de dominer les autres crews. À renfort d’ondes de choc dignes d’un défibrillateur.

Outernational soundsystem

2012 va mettre les Wax Treatment à l’épreuve. Avalé puis régurgité par les Américains, le dubstep est quelque peu passé de mode. Puis, du jour au lendemain, le bailleur du Horst annonce à Stieler qu’il doit quitter les lieux. 24 heures pour tout débarrasser. Embarqué dans l’urgence, le Killasan passe une nuit à l’arrière d’un camion, avant que Mark Ernestus ne parvienne à convaincre Dimitri Hegemann, le second fondateur du Tresor, de le stocker là-bas.

Le Killasan va trouver un nouveau QG dans une clairière au sud de Berlin : le Kiekebusch Open Air. Des grands arbres, une pelouse, une plage de sable au bord d’un lac… Et deux heures de trajet pour s’y rendre depuis le centre-ville. Fini la Wax de fin de mois. Désormais, le sound-system est monté quatre, puis une ou deux fois par an – à condition qu’il fasse beau. À deux reprises, en 2014 et en 2016, la météo force le crew à annuler l’événement.

Il aura cependant suffi de ce bref âge d’or au Horst pour que les Wax Treatment entrent dans l’histoire. Et avec elles le nom Killasan. Ni sound-system dub, ni sound-system de teuf, le mur continue aujourd’hui de mettre ses basses chaudes et enveloppantes au service de musiques aventureuses et difficiles à cerner. Si la techno et la house résonnent occasionnellement sur ces caissons, avec par exemple les résidentes du Panorama Bar Tama Sumo et Lakuti, ce sont surtout les artistes de Honest Jon’s qui ont été accueillis à bras ouverts par le « Hard Wax Camp » : les polyrythmies de Friedman & Liebezeit, le spécialiste des musiques nigériennes Duncan Brooker… Tout un pan que DJ Pete nomme « l’outernational ».

Un « outernational soundsystem », voilà sans doute la formule qui englobe le mieux l’identité du Killasan, fabriqué aux Etats-Unis par un Japonais formé en Jamaïque, puis recueilli par des Allemands : un sound au carrefour des cultures. En 2009, K-Boss nourrissait d’ailleurs l’espoir « d’organiser des événements qui connecteraient la Jamaïque, Berlin, Detroit et le Japon ». Qu’en est-il depuis ? Aujourd’hui, personne ne semble savoir où le trouver. Il ne vient plus à Berlin, et chercher à le contacter s’avèrerait compliqué : il ne parle ni allemand, ni anglais. Est-il encore en vie ? A-t-il fait construire un nouveau Killasan, plus grand et plus puissant, est-il parti vivre dans une communauté rasta…? À Osaka, son crew continue d’organiser des soirées reggae et dancehall dans l’héritier du Jugglin Link City, le Itol. Pour y entrer, les visiteurs passent par une pièce faisant office de disquaire – c’est là qu’est situé le guichet –, où les vinyles tapissent des murs entiers.

Depuis 2017, le Killasan a repris du souffle. Une ancienne usine de grain reconvertie en club, le Griessmuehle, a repris le flambeau du Horst. Retour dans le centre-ville, à Neukölln, et reprise des dimanches soir mensuels. Le grand espace extérieur du club permet même d’organiser des Wax Treatment en open air sans perturber le service public. La même année, Carhartt organisait la première venue du Killasan à Milan, pour le festival Terraforma. En 2018, la marque originaire de Detroit monte les enceintes dans un pop-up store afin de présenter sa nouvelle collection dédiée au légendaire label reggae Trojan. Une nouvelle génération de DJ’s joue dessus pour l’occasion : Kutmah de NTS RadioCera Khin, Sega Bodega. En fusionnant les styles et en brouillant leurs frontières, ils incarnent à leur façon l’« outernational » de demain. Et c’est à eux que revient désormais de passer le mot pour que continue de résonner dans la légende « Killasan, Killasan, Killasan, Killasan. »

(1) Laquelle a été contactée à deux reprises: une première fois dans un article paru dans le numéro 7 de Wax Poetics Japan en 2009, dans la traduction anglaise fut republiée en 2014  chez Red Bull Music Academy; une seconde fois en 2016 dans les colonnes du webzine Electronic Beats. Toutes les citations ici présentes sont issues de ces articles.

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