Joakim : « On doit réécouter la nature pour retrouver un dialogue avec le monde »

Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©Marcelo Gomes
Le 13.10.2021, à 14h05
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©Marcelo Gomes
Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©Marcelo Gomes
Avec son 8e album, Second Nature, le producteur français Joakim invite à une remise en question profonde de notre rapport à la nature par le biais puissant de l’écoute. Résultat, une immersion dans ce monde sonore méconnu qui est le nôtre, et certainement l’un des plus beaux disques de la rentrée.

Cet article est réalisé en partenariat avec Pioche!. Lancé en octobre 2020, Pioche! est le nouveau magazine de l’écologie où retrouver, chaque jour, le meilleur de l’information pour se réinventer, s’impliquer, s’inspirer et s’évader, près de chez soi (et un peu plus loin).

« Pendant des siècles les humains ont survécu à un milieu sauvage dangereux en tendant l’oreille. » Présente dans les notes de Second Nature, cette citation du musicien de paysages sonores Bernie Krause est peut-être la meilleure porte d’entrée vers ce nouvel album de Joakim. Car c’est à une véritable redécouverte de notre écoute au monde que nous invite le producteur français pour son 8e album solo.

Inspiré par les écrits de philosophes comme Bruno Latour, Philippe Descola ou Emanuele Coccia, Joakim a composé Second Nature en retournant la distinction entre nature et culture, terreau de la pensée occidentale aujourd’hui critiqué. Plutôt que sa propre musique, il place alors les sons de la nature – animaux, végétaux, minéraux, phénomènes – au centre, les laisse vivre et cohabiter, prendre forme ensemble, avant de les accompagner par la voix, le rythme ou les mélodies.

Le résultat, un voyage musical et sonore dans un monde qui nous semble étranger, comme si nous débarquions sur une nouvelle planète, bien qu’il s’agisse de la nôtre. Après plus de 20 ans de carrière, le musicien qui est aussi plasticien autodidacte – il crée chacune de ses pochettes et illustre ses morceaux de clips vidéos – témoigne par ce travail d’une profonde remise en question de son (notre) rapport à la nature. Et d’une prise de conscience environnementale puissante qu’il nous invite à rejoindre.

« J’ai passé le confinement à Paris et le plus difficile était cette absence totale de nature. D’une certaine manière, cela m’a aussi encouragé à recréer un environnement naturel fantasmé dans mon studio, de recréer une nature par procuration », nous raconte-t-il au téléphone. Avant une déclinaison de ce travail sous la forme d’une installation immersive audio-visuelle, à venir pour début 2022, rencontre avec le fondateur des labels Tigersushi et Crowdspacer, et créateur d’un des plus beaux disques de la rentrée (en écoute ici).

Je voulais recréer un dialogue, une continuité entre nature et culture.

Avant de parler de Second Nature, pouvez-vous nous dire justement ce que représente pour vous la nature aujourd’hui ?

Cette question est assez centrale pour ce dernier travail. De manière contradictoire, la nature est un concept quasiment artificiel. Pour moi, la nature est l’ensemble non séparé des vivants et des non-vivants, y compris l’homme. Mais j’ai beaucoup évolué ces dernières années sur cette question. Les problèmes environnementaux sont devenus majeurs, et j’ai découvert des livres de Bruno Latour, Bernard Stiegler et d’autres sur l’anthropocène. Ils avaient en commun un nécessaire changement de regard face aux enjeux imminents.

Cela a provoqué chez moi un acte de décentrage quasiment métaphysique : comment arrêter de percevoir l’homme au centre des choses, comme tout puissant, et observer la situation depuis un point de vue plus élevé, avec beaucoup d’humilité. Je réfléchissais alors depuis quelques années à cet album, et cela m’a orienté vers des idées musicales. Si je pense avoir toujours fait attention à la manière dont je consommais, dont je me comportais en tant qu’humain et citoyen, cette réflexion a nourri mon processus et ce travail.

Vous placez cet album sous une sorte de patronage du philosophe et anthropologue Philippe Descola. Qu’avez-vous tiré de cette lecture et comment cela vous a-t-il accompagné dans la réalisation de ce disque ?

L’une des bases du travail de Descola, c’est de décentrer notre vision occidentale de la nature pour regarder les autres modes de pensée possibles. Il montre que séparer la nature et l’homme n’est pas une vérité absolue. C’est pourtant l’une des premières choses que l’on apprend pour le Bac de philo en France : nature versus culture. Comment appliquer cette remise en question à la musique ?

J’ai alors imaginé mettre au centre de la musique des sons de la nature que j’ai triés et modifiés pour en faire une matière première. La musique que j’ai composée ensuite est venue comme un accompagnement de ces sons. Habituellement en musique, les sons de field recording sont décoratifs ou anecdotiques, ils créent une ambiance. Je voulais éviter cela. Je voulais me décentrer et recréer un dialogue, une continuité entre nature et culture, comme celle qu’observe Descola dans des tribus de cultures différentes à travers le monde.

Dans les notes du disque, vous citez l’ensemble des sons présents sur les différents morceaux. Il y a des animaux, des plantes, des roches… Comment s’est orientée votre recherche de sons, et comment les avez-vous travaillés ?

Il y a aussi des phénomènes telluriques ou atmosphériques, des enregistrements de galaxies lointaines, des sons d’eau… Ça englobe la nature au sens large. J’ai cherché des sons avec une musicalité ou un potentiel intéressant pour créer des associations soniques ou rythmiques. C’était assez improvisé. J’ai ensuite combiné et transformé ces centaines de fichiers avec des effets, des manipulations digitales ou analogiques, jusqu’à ce qu’on ne sache plus s’ils étaient naturels ou artificiels.

« Le son donne une indication très poussée de l’état d’un écosystème »

Je n’aime pas faire de différence entre ce qui est naturel et artificiel. Cette question de la pureté, de la « naturalité » de la nature, est une posture très anthropocentrée. Je voulais donc un résultat qui, par son ambiguïté et sa complexité, nous fasse aussi nous interroger sur qui est naturel ou non. Et la musique électronique est l’outil idéal pour ça avec toutes ses innombrables équivalences spectrales ou rythmiques.

Un autre auteur, Emanuele Coccia, vous a accompagné pour ce disque, auteur de l’essai La Vie des plantes. Il écrit pour le disque un texte où il dit que seuls les sons peuvent renouer le lien au vivant. Qu’en pensez-vous ?

Emanuele Coccia a une approche très enchantée de la nature, plus métaphysique, presque poétique. Il remet le sensible au centre de sa philosophie. Son travail est donc très inspirant pour un musicien ou un artiste. Après avoir lu son livre, La Vie des plantes, je l’ai contacté et nous nous sommes rencontrés. On a beaucoup échangé, je lui ai partagé mes notes et le disque, et il a écrit ce texte. Oui je suis d’accord avec cette idée, parce que le son, c’est l’écoute, et donc le prérequis au dialogue. Or, on doit retrouver aujourd’hui un dialogue avec le monde.

Et de manière plus scientifique, le son permet aussi de connaître précisément notre environnement. C’est ce qu’a montré un ponte du field recording, Bernie Krause. Il avait enregistré une forêt avant et après une projet de récolte de bois, suivi d’une replantation. Le discours du projet était « rien ne va changer ». Et effectivement visuellement, rien ne changeait. Mais il y avait en réalité un appauvrissement extrême de ce que l’on entendait. Pour Krause, le son donne une indication très poussée de l’état d’un écosystème.

« Le confinement m’a encouragé à recréer une nature par procuration. »

Vous avez toujours été au fait d’une certaine avant-garde artistique. Est-ce aussi ce que représente pour vous cette avant-garde de la pensée et du rapport au monde en train de se construire ?

Complètement, même si Bruno Latour ou Philippe Descola s’expriment depuis quelques années maintenant. Je pense que la pandémie a forgé une nouvelle réflexion sur notre rapport au monde, ce qui encourage à se tourner vers ce genre d’auteurs. C’est très bien car il y a urgence que les gens s’y intéressent. J’ai passé le confinement à Paris et le plus difficile était cette absence totale de nature. D’une certaine manière, cela m’a aussi encouragé à recréer un environnement naturel fantasmé dans mon studio, à recréer une nature par procuration.

Dans les notes, vous faites le lien entre les problèmes environnementaux et socio-économiques, le colonialisme, l’industrialisation et le capitalisme, « causes et conséquences de notre pensée de la nature » dites-vous. Second Nature est votre 8e album, et peut-être le premier à être autant traversé par une vision politique. Croyez-vous que les artistes ont la responsabilité de porter l’urgence écologique dans leurs œuvres aujourd’hui ?

De nombreux auteurs montrent que cette pensée occidentale où l’homme est au centre et séparé de la nature, tout puissant, et que la nature est là pour le servir et subvenir à ses besoins, réels ou non, a permis de justifier le colonialisme, le capitalisme extractif, et tout un tas de choses en cause dans la situation actuelle.

Je pense que les artistes ont toujours permis de pousser la réflexion sur des sujets qui deviennent ensuite des champs politiques. Sans parler de responsabilité, ça a toujours été la fonction de l’art. Ce qui m’intéresse, c’est quand cela va un peu au-delà du politique. C’est pour cette raison que j’ai choisi cette posture de décentrage, pour poser des questions et pointer des choses à débattre, où il faut rétablir un dialogue, plutôt que de dire ce qui est bien ou mal. Les œuvres d’art très didactiques ne m’intéressent pas en général.

Joakim – Second Nature, sorti le 23 septembre sur Tigersushi.

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