Jack Lang : « Jamais la Fête de la Musique ne devrait être endeuillée par la mort d’un jeune »

Écrit par Jean Paul Deniaud
Le 30.07.2019, à 18h48
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Écrit par Jean Paul Deniaud
Ce matin, le corps de Steve Maia Caniço a été identifié comme correspondant à celui repêché dans la Loire hier. Peu après, Édouard Philippe annonçait que le rapport de l’IGPN concluait à l’absence d’un lien de causalité entre la charge menée sur le quai Wilson et la disparition du jeune homme, et la commande d’un nouveau rapport à l’IGA afin d’éclaircir les circonstances (encore floues) de l’affaire. Interrogé par Trax, Jack Lang a tenu a exprimer sa tristesse face à ce drame « qui endeuille la Fête de la Musique », et dénonce une manœuvre policière « absurde ».

Propos recueillis par Jean-Paul Deniaud, directeur des rédactions de Trax Magazine

Après la découverte du corps de Steve Maia Caniço, identifié comme correspondant à celui repêché dans La Loire hier, Édouard Philippe a annoncé à la presse que le rapport de l’IGPN conclut l’absence d’un lien de causalité entre la charge menée sur le quai Wilson et la disparition du jeune homme. Insatisfait par une conclusion qui, pour lui, ne fait pas l’entière lumière sur les circonstances du drame, ce dernier a commandé un nouveau rapport à l’IGA. Dans ce contexte pour le moins tendu, Jack Lang, créateur de la Fête de la Musique, se confie à propos de cette tragédie que, au-delà de la tristesse, suscite également son incompréhension vis-à-vis de l’action de la police lors de la nuit du 21 juin.

Quelle a été votre réaction en apprenant cette disparition ?

Jamais en 40 ans, depuis la création de la Fête de la Musique, cette dernière n’a été endeuillée par la mort d’un jeune. La Fête de la Musique est un évènement d’exception, qui sape aux habituelles règles de la fête. Elle est entrée dans les mémoires, dans l’imaginaire et dans les cœurs des gens, profondément et durablement. Car ils en sont les co-auteurs. Je voulais que les amoureux de la musique, professionnels et amateurs, s’approprient cette idée. Et cela s’est produit : elle est devenue une œuvre collective, en France, et dans le Monde. Elle n’appartient à personne en particulier, mais à tous ceux qui l’ont enrichie par leur passion et leur amour de la musique.

Je crois d’ailleurs qu’un jour, Edgar Morin, dans sa très belle préface du livre de Jean Michel-Djian, Le sacre musical des français (2011), avait décrit cet évènement comme une “fête physique”, où chacun sort de chez lui et, en définitive, sort de lui-même pour retrouver les autres. Il y a un esprit de tolérance de toutes les musiques. Et cet évènement, mis à part quelques accidents de temps à autre, n’a jamais subi aucune violence. Comme s’il était, au sens laïc, sacré. Cette fête est donc un bien commun des français, qui n’est comparable à aucun autre. Steve, qui a perdu la vie par amour de l’art, de la musique, par amour des autres, est bien sûr la victime, mais sa disparition est aussi une tâche, une offense, une blessure à cet évènement. Je me garde d’évoquer sa famille, qui doit terriblement souffrir de cette perte.

En tant que fondateur de la Fête de la Musique, comment avez-vous ressenti ce drame ?

Aujourd’hui, après la découverte de Steve dans les eaux – et bien que je ne sois pas enclin à la sensiblerie habituellement – je dois dire que mon cœur est déchiré. Je suis profondément triste, une tristesse que les mots, pour l’instant, ne réussissent pas à apaiser.

Vous avez suivi la mobilisation « où est Steve ». Comment avez-vous réagi à cette colère populaire, et aux difficultés – peut-être – de la part de la police, à assumer une forme de responsabilité ?

La colère, je la partage. C’eut été une autre tristesse s’il n’y avait pas eu, ici ou là, un ordre particulier qui induit ce sentiment d’indignation et de révolte. Sur les faits, je ne suis ni un enquêteur, ni un spécialiste de ces mouvements de foule. Mais je ne comprends pas, je ne comprends pas – vraiment – l’attitude des autorités locales qui, tout à coup, à 4 ou 5h du matin, veulent chasser des jeunes qui, sans doute un peu enivrés, sont heureux de vivre ensemble un moment rare. On a ici le sentiment d’un acte à la fois inutile et dangereux. Pas besoin d’être un spécialiste de la stratégie policière pour comprendre qu’il est absurde de projeter des fumées lacrymogènes sur des jeunes et, en conséquence, faire disparaitre la frontière entre la terre et l’eau. C’est d’une imbécilité rare ! Beaucoup de jeunes savaient nager, et heureusement, les pompiers sont intervenus. Il y en avait malheureusement un qui ne savait pas nager et, en quelques secondes, il fut emporté par ce fleuve spécialement tumultueux, spécialement sauvage, qu’est La Loire. Pourquoi ? Mais pourquoi ? Ils auraient pu danser et s’amuser jusqu’à 8h du matin, merde ! Il y a peut-être des voisins, mais quand même ! Prendre le risque que des jeunes tombent à l’eau dans ce fleuve ! Je ne veux absolument pas mettre en cause X ou Y, et je pense que les différentes enquêtes permettront d’éclairer les circonstances du drame. Mais au-delà de l’analyse, c’était en soi un acte absurde. Ces jeunes ne menaçaient pas l’ordre public, ils ne menaçaient ni les personnes, ni les biens. C’est incompréhensible, si les faits sont bien ceux-là.

Le premier rapport de l’IGPN a été rendu, et déclare qu’il n’y a aucune relation de cause à effet entre la charge policière et la disparition de Steve, c’est difficile à entendre, non ?

Encore une fois je ne connais pas la situation en détail, mais, évidemment, on ne peut imaginer que Steve se soit jeté à l’eau de lui-même alors qu’il ne savait pas nager. C’est forcément lié à un mouvement collectif entre la fumée, les policiers et les fêtards. Je n’ai pas lu ce rapport, mais je ne comprends pas comment ils peuvent affirmer une chose pareille. Il est clair que la disparition de ce jeune homme est liée à cette soirée, ce n’est pas un évènement isolé. On croyait être sorti de cette situation où la musique électronique était diabolisée. Mais cet évènement montre que, dans la tête de certains, ce n’est peut être pas le cas.

Vous vous demandiez tout à l’heure « pourquoi des gens qui dansent se retrouvent pris d’assaut par la police ? » On a un peu l’impression d’un durcissement de l’autorité de l’État, de l’exercice de sa violence légitime envers les citoyens. Qu’en pensez-vous ?

Je ne veux pas mêler la politique, au sens habituel, à cette situation tragique. Et je n’imagine pas que les autorités nationales n’aient pu ordonner quelque chose comme ça. Ces dernières ont d’ailleurs témoigné d’un certain soutien à la musique électronique ces derniers temps. Même si je suis frappé de la disproportion entre l’expression publique des jeunes et la réaction de la police, je ne veux pas que ce moment soit mêlé à d’autres questions qui méritent naturellement l’attention, notamment sur la liberté de manifester. Ce qui me bouleverse, c’est ce jeune homme qui a perdu la vie par amour de la musique. Je pense à sa famille, qui ressent aussi ce sentiment d’absurdité et d’injustice. Il faut faire l’impossible pour qu’une situation ne puisse pas se reproduire à l’avenir. 

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