À lire : l’interview de Josh Wink, la légende acid de Philadelphie

Écrit par Trax Magazine
Le 22.04.2015, à 16h34
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Écrit par Trax Magazine
Josh Wink est à l’image de Philadelphie, sa ville, restée dans l’ombre de New York. Tel un Rocky Balboa de la techno, il est l’artiste que l’on admire mais qui ne se retrouve jamais sous les projecteurs. Pourtant, dans les années 90, ce producteur et DJ hors pair a ouvert la musique électronique au grand public, avec des classiques comme “Higher State of Consciousness” ou “Don’t Laugh”. Encore aujourd’hui, Josh Wink inonde les dancefloors avec un son acid et organique. Une alchimie imparable qui plaît autant aux amateurs de techno qu’aux amateurs de house. Rencontre avec un artiste talentueux, généreux et toujours aussi passionné. Un underdog !

Par Arnaud Wyart


On connait mal Philadelphie. Pourtant c’est une ville importante pour la musique…

La scène musicale était très diverse dans les années 70. Il y avait beaucoup de soul. Le label Salsoul, des artistes comme Gamble and Huff. Et puis la disco était à son apogée avec le Philly Sound. Elle vient d’ici ! Or c’est avec la disco qu’est né le rythme 4×4. Sans elle, la house n’existerait pas. À l’époque, les disques de Philadelphie étaient joués à New York, au Studio 54, par Tom Moulton. C’est lui qui a inventé le format EP, en créant des versions longues de tracks disco. En fait, les racines de la musique dance viennent d’ici mais au final, Philadelphie n’a jamais eu les projecteurs braqués sur elle…

Contrairement à New York ?

Exactement. Tu connais le film Rocky ? Pour moi, c’est vraiment un symbole de la ville, parce que le personnage de Rocky, c’ est vraiment l’underdog. Celui que tout le monde aime voir boxer, mais que personne ne veut voir gagner contre la superstar de New York. Pour nous, ça a toujours été la même chose. New York et Chicago sont reconnues pour avoir inventé la house et le garage. Ici, on ne nous connait que pour la disco finalement. Pourtant un type comme Dick Clark avait un super show TV, American Bandstand, une sorte de Soultrain. Et puis il y avait le Franky Vally Sound, car il y a une importante communauté italienne à Philadelphie. Sans parler des DJs et des producteurs house ou techno comme King Britt.

Pourquoi n’as-tu jamais déménagé à NYC ?

Les choses auraient été différentes si j’avais vécu a New York, c’est sûr. Par exemple, mon pote Armand Van Helden vient de Boston. Pourtant, tout le monde le connait pour être un pur new yorkais. Personnellement, j’ai toujours adoré aller à New York pour me nourrir de la culture, mais je n’ai jamais éprouvé le besoin de m’y installer. Je suis bien ici, près de mes racines.

Elles sont un peu hip-hop d’ailleurs non ?

Oui. J’écoutais beaucoup de hip-hop. D’ailleurs, il y avait une grosse bataille avec New York dans les années 80. Sugar Hill, Grand Master Flash, des gros noms. Et derrière, il y avait toute une culture, le graffiti, le breakdance, ça poussait le truc. Nous n’avions tout pas cela ici. Mais des mecs comme Jazzy Jeff ou Cash Money étaient plus fins techniquement. Ils m’ont énormément influencé quand j’étais ado. J’allais les voir dans des block parties. C’est grâce à eux que j’ai compris la notion de « turntablelism ». Jusque là, être DJ, c’était juste du fun pour moi. Le DJ Mobile qui fait les mariages, les Bar Mitzvahs, les anniversaires…

Je n’ai pas décidé de faire de la musique pour me faire de l’argent et pour me faire sucer dans des limousines. Simplement, j’adorais ça, j’adore ça et uniquement ça. C’est ma vie !

Josh Wink

Tu as toi-même été DJ mobile au début…

Oui. C’était en 83. J’avais compris le truc. Il fallait connaître et jouer les hits, faire plaisir aux gens. Alors je passais des slows, des morceaux que l’on entendait à la radio et puis les requêtes des gens. Ça m’a fait comprendre une partie de ce qui fait un bon DJ : le divertissement. Ensuite, j’ai commencé à écouter des trucs qui ne passaient pas à la radio. Du hip-hop donc, du punk rock, Kraftwerk,… Et puis en vieillissant j’ai découvert la new wave électronique anglaise. New Order, Depeche Mode, Art of Noise… François Kevorkian en faisaient des remixes et des edits incroyables. Quand j’ai découvert ça en club, ma vision du DJing a changé et j’ai réalisé que c’était ça que j’avais envie de faire.

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Tu étais connecté avec les artistes de Détroit quand tu as commencé à produire ?

Quand Carl Craig, John Aquaviva et Richie Hawtin ont commencé à faire de la musique, nous sommes tous devenus amis assez vite. Nous étions peu nombreux à faire ce son en 1989. On fonctionnait comme une petite communauté. Et puis la house et la techno explosaient. On s’échangeait nos white labels, on jouait dans les mêmes soirées, on se remixait les uns les autres… Et j’achetais tous les disques que je pouvais.

Ça m’a fait comprendre une partie de ce qui fait un bon DJ : le divertissement.

Josh Wink

Surtout en provenance de Chicago non ?

Évidemment (rires). Mais si tu prends un titre comme « Higher State of Conciousness », il est aussi influencé par le UK hardcore. Il faut savoir que j’étais aussi fond sur la drum anglaise. Quand je voyageais en Angleterre, Diego et Mark de 4Hero me faisaient jouer dans la salle house de leurs soirées. Ce son a été important pour moi mais c’est vrai que mon background est très acid. La 303 a changé mon monde. Les premiers labels de Chicago comme DJ International, Dancemania, Trax et des artistes comme Fast Eddy, Tyree, Lil Louis, Spanky, DJ Pierre, Adonis, Armando, Farley Jack Master Funk, Bam Bam, Robert Armani, Mike Dunn, Ten City, Larry Heard…

La 303 a changé mon monde.

Josh Wink

Tous ces producteurs faisaient exactement la musique que j’avais envie de jouer. Et puis ce son a une histoire extraordinaire, il a contaminé le monde. Il est parti de Chicago pour arriver en Angleterre. Là-bas, il a influencé 808 State, Baby Ford, A Guy Called Gerald et S’Express. Et il est revenu à New York, pour passer entre les mains de Todd Terry. Ce qu’a fait ce mec est énorme. Funktopia ou Royal House. Mais il faut aussi citer Franky Bones et Kenny Dope.

Tu te l’es toi-même approprié pour créer le son Wink. Et lorsque tu sors un nouveau morceau, en général on sait que c’est toi dès la première écoute, sans avoir l’impression que tu te répètes. Comment l’expliques-tu ?

Tu connais le titre « Balls » ? La première fois que je l’ai joué, c’était au Brésil. Il y avait un autre DJ qui passait après moi. Il n’est monté me voir qu’une seule fois pendant que je mixais, quand j’ai mis « Balls ». Et il m’a dit : « Je savais que c’était toi ».

Un artiste pourrait prendre ça mal, du genre « merde, mon son ne change pas ». Mais je pense que c’est dommage de réagir de cette façon. Si les gens reconnaissent mon son, c’est qu’il y a une signature identifiable. Pourtant ce n’est pas évident de faire évoluer sa musique tout en conservant une identité sonore. C’est un problème que j’ai eu dans les années 90 après « Higher State of Consciousness », « Don’t Laugh » et « I am Ready ». Ces tracks sont devenus très populaires, au point de faire le crossover. Les radios commerciales et underground les passaient. Ça n’arrivait pas tant que ça à l’époque. C’était génial mais en même temps, je ne pouvais plus refaire la même chose. Mais j’adorais cette musique, alors j’ai décidé de repousser mes barrières, tout en conservant ce qui fait l’essence de mon son.

Et depuis, à chaque fois que tu sors un nouveau track, il se retrouve dans le top des playlists. Tu as une formule secrète ?

Non. Je ne me dis jamais que je vais faire le prochain hit. Les gens me font le respect d’écouter ce que je produis, donc c’est à eux de prendre la décision. Le truc, c’est que depuis toujours, mes tracks sont joués aussi bien par des DJs house que par des DJs techno. Et ça fonctionne dans les deux cas de figure. De Louis Vega et François Kevokian, à Sven Väth et Dave Clarke. Mais lorsque j’ai commencé à trouver mon son, je n’aurais jamais imaginé que cela puisse arriver. Au-delà de l’aspect technique, c’est peut être le coté organique de ma musique qui plaît.

Beaucoup de tracks sont faits pour sauter en l’air, mais je préfère quand les gens ferment les yeux.

Josh Wink

Effectivement, on retrouve souvent un sample de voix dans tes hits…

L’année dernière, Carl Cox m’a envoyé un feedback pour le morceau « I’m Talking to You », qui disait : « Il y a tellement de bonne musique qui sort en ce moment, mais ce track, on en avait besoin. Quand je le joue, il se passe quelque chose, les gens s’identifient à lui. Et tout le monde veut savoir ce que c’est à chaque fois ». Je n’y avais jamais pensé mais le manager de mon label m’a dit récemment : « Si tu écoutes tes vieux morceaux et ceux qui sont populaires, il y a toujours un vocal ». C’est en effet le cas pour « I’m Talking to You ». Ça fait forcement partie de ma signature…

Tu as aussi une vision thérapeutique de la musique non ?

(rires) C’est marrant que tu me poses cette question parce que la musique qui m’inspire en ce moment, c’est celle qui agit comme une thérapie sur les gens. Actuellement, beaucoup de tracks sont faits pour sauter en l’air, mais je préfère quand les gens ferment les yeux. Le problème, c’est qu’il y a tellement de DJs aujourd’hui, que c’est la surenchère. C’est à celui qui rendra le plus dingue le dancefloor. Si jamais le mec qui joue après toi fait un meilleur boulot, tu passes pour un con. Là il n’y a que l’aspect divertissement qui compte. Alors que pour moi, un DJ doit trouver la balance entre trois fonctions.

Un DJ doit trouver la balance entre trois fonctions : éduquer, faire découvrir de nouveaux sons et divertir.

Josh Wink

Lesquelles ?

Éduquer. Faire découvrir de nouveaux sons et divertir. Ça veut dire pouvoir prendre le contrôle du dancefloor et savoir créer une atmosphère sur la longueur. Par exemple, tu vas dans un club pour la première fois et le DJ joue une musique que tu n’aimes pas. Un truc super hard à minuit. Il n’y a personne. Du coup, tu as envie de te casser. Mais tu peux aussi y retourner le lendemain et cette fois, le DJ joue la musique qui passe bien à cette heure là. Un truc super deep et sexy, un peu atmosphérique et dansant.

C’est comme le sexe, tu peux la jouer hard ou tu peux prendre ton temps et raconter une histoire, vivre un voyage.

Josh Wink

C’est comme le sexe, tu peux la jouer hard ou tu peux prendre ton temps et raconter une histoire, vivre un voyage. Les deux possibilités sont cool. C’est une question de choix. Il faut savoir jouer la bonne musique au bon moment. Laurent Garnier fait cela très bien. Il peut jouer de la drum n bass, du dubstep, de la musique plus deep… Il est connu pour savoir éduquer et en même temps divertir. Sa chance, c’est d’avoir beaucoup de fans qui le supportent. Du coup, il a toujours un dancefloor rempli devant lui et s’il décide de jouer drum n bass pendant une heure, il sait aussi que ça passera car ses fans vont jouer le jeu.

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Aujourd’hui, n’importe qui peut être DJ, même sans savoir caler un disque. Tu en penses quoi ?

On avait l’habitude de dire : « Pour être dans un groupe, il faut avoir du talent ». Tu peux être un chanteur pas très bon, mais si au final le groupe fonctionne et raconte quelque chose, j’appelle cela du talent. Avec la technologie, tu n’as plus forcement besoin de ce talent. Si tu t’habilles correctement et que tu as l’air cool, que tu connais les bonnes personnes et que tu joues les bons tracks du moment, avec un logiciel qui fait tout à ta place, ça peut le faire. Que ça soit bien ou mal, c’est comme ça !

Les artistes des années 90 comme Derrick May ou Kenny Larkin tournent toujours. Pour la nouvelle génération de clubbers, c’est une découverte. Tu penses qu’il est nécessaire de connaître l’histoire de la musique électronique pour la comprendre ?

Je pense que de toute façon, tu as besoin de comprendre le passé. J’ai fait une interview sur Beatport à ce propos. « Connaître les racines de la techno pour mieux la comprendre ». Pour moi c’est important de connaître l’histoire, mais il n’est pas obligatoire d’avoir en tête tous les détails de la techno pour l’apprécier ou pour décider d’en faire sa vie. Quelqu’un qui ne connaitrait pas Larry Heard par exemple, ça n’est pas grave en soit. Mais le savoir, c’est le pouvoir. Ça te donne des clefs.

Le savoir, c’est le pouvoir.

Josh Wink

Maintenant, certains ne connaissent que les nouveaux noms. Et c’est cool. Ils n’ont peut être pas besoin de connaître les anciens, même s’ils les ont forcement déjà écouté sans en avoir conscience. Quand on me dit que l’acid house fait son retour, je réponds toujours qu’elle n’est jamais partie. Maintenant et heureusement, certaines personnes vont vouloir connaître son histoire et c’est pour elles que je fais de la musique. Pourquoi des gens ferment-ils les yeux quand ils dansent ? Pourquoi ce DJ peut jouer un truc hard après un truc soft sans que les gens s’arrêtent de danser ? C’est ça qui m’a toujours passionné et donné l’envie de faire de la musique.

C’est ce que tu essaies de transmettre avec ton label Ovum depuis 20 ans ?

Oui. Mais ça reste un petit label. Et c’est difficile parce que souvent, c’est de la musique que jouent plutôt des DJs comme Marco Carola. Moins Maceo Plex ou Art Department. En revanche, tous les artistes nous suivent, de Dixon à Ben Klock, en passant par Richie Hawtin. Avec Ovum, ils ne savent jamais à quoi s’attendre mais par contre il savent que c’est toujours une musique de grande qualité. Un truc de passionnés.

Malheureusement, la qualité ne se vend pas toujours. Aujourd’hui tout est fait selon des métadonnées analysées. Les DJs sont bookés en fonction de leur nombre de fans Facebook, des followers sur Twitter, etc. Heureusement, une partie des promoteurs continue de privilégier la qualité à la quantité. C’est une configuration qui me pousse encore plus à sortir de la musique personnelle et à repousser les barrières. Ça ne rapporte pas d’argent mais ça me permet d’obtenir une longévité. C’est tellement important pour moi.

Un réel passionné…

Tu sais, on me pose toujours les mêmes questions sur l’acid house. « Pourquoi ceci, pourquoi cela ? », « Tu fais du son depuis 1991, est-ce que tu aimes toujours autant ce que tu fais ? », et je réponds à chaque fois la même chose. Ma passion pour cette musique est aussi forte qu’au début. Du coup, j’ai toujours envie de faire ce que je faisais à l’origine. Parce que c’était le seul truc que je connaissais. Tu sais, je n’ai pas décidé de faire de la musique pour me faire de l’argent et pour me faire sucer dans des limousines. Simplement, j’adorais ça, j’adore ça et uniquement ça. C’est ma vie !

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