Rencontre : Simo Cell et le chanteur égyptien Abdullah Miniawy collaborent sur un album hybride et envoûtant

Écrit par Sarah Pince
Photo de couverture : ©Ex Luisa
Le 16.11.2020, à 17h47
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©Ex Luisa
Écrit par Sarah Pince
Photo de couverture : ©Ex Luisa
Sur leur album Kill Me Or Negotiate sorti le 16 octobre dernier, Simo Cell et Abdullah Miniawy ont su entremêler basses, kicks profonds et mélodies orientales pour un résultat envoûtant. Un disque hybride et intense qui marque le début d’une collaboration prolifique entre sons électroniques et organiques.

En collaboration avec l’écrivain, chanteur et acteur égyptien Abdullah Miniawy, le producteur et DJ nantais Simo Cell a confectionné un album de six tracks qui fusionne sons électroniques et organiques. Kill Me Or Negotiate est le fruit de plus de deux ans de travail et de jam intenses avec Abdullah Miniawy, aussi reconnu comme porte-voix de la jeunesse militante issue de la révolte égyptienne de 2011. Un projet hybride profond présenté à la Gaîté Lyrique le 6 novembre dernier lors d’un live set puissant. Entretien croisé.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Simo Cell : La première fois qu’on s’est rencontrés, on était partis chacun pour boire une bière et rencontrer de nouvelles personnes. On buvait un verre à Ménilmontant après avoir échangé par mail. Abdullah connaissait ma musique et je connaissais sa musique aussi. Il m’a proposé qu’on se rencontre. On a eu un bon feeling, alors on s’est dit “hey, pourquoi pas essayer de faire de la musique ?”.

Comment se sont déroulées les sessions d’enregistrement pour l’album ?

SC : On s’est revus une deuxième fois au studio. On avait pas du tout l’idée en tête de faire un album à l’origine. On était plutôt dans une dynamique d’essayer de créer quelque chose. Après la première session en studio, on avait déjà la matière pour l’album. Les tracks “Locked In Syndrome” et “Caged In Aly’s Body” sont tirées de cette première session. C’était intense. Ça s’est fait de manière spontanée et naturelle. C’était presque un crush je dirais.

Abdullah est venu dans mon studio à Pantin. On jammait beaucoup. On discutait aussi ; on a passé beaucoup de temps à refaire le monde ! Je préparais des trucs et Abdullah jammait dessus. J’essayais de faire un puzzle avec sa voix. On enregistrait des matériaux sonores pendant 45 minutes environ. C’était un échange entre nous et la partie jam était très importante.

Abdullah chante exclusivement en arabe sur l’album. Quelles sont les thématiques évoquées dans les paroles ?

Abdullah Miniawy : L’écriture faisait partie intégrante du processus de création du projet. J’avais l’habitude d’écrire sur des sujets politiques, sociaux, philosophiques plus dans une vision activiste de l’art. Cette fois-ci j’ai essayé d’être totalement libre et de sortir de ce que je faisais. Le texte a été travaillé et retravaillé et finalement nous sommes arrivés à ce résultat. Et ce n’est qu’à la fin que j’ai trouvé un sens aux textes que j’avais écrit pour l’album.

Le texte suit la traversée d’un protagoniste dans un paysage désertique. Il doit choisir entre deux désirs : assouvir sa faim ou atteindre son objectif. J’essaye de transmettre cette sorte de lenteur. Les morceaux où je chante sur l’album décrivent ces étapes : une première où il est dans la peau de quelqu’un d’autre, une autre où on ne sait pas s’il atteint son but. On sait qu’il se sent gratifié mais on ne sait pas ce qu’il cherche à atteindre.

J’ai développé une série de métaphores dans le texte et l’auditeur peut y voir ce qu’il veut. Il y a simplement le voyage comme ligne directrice. C’est un homme sur la route et on ne connaît pas sa destination. Le contexte reste mystérieux. On ne sait pas ce qui l’a amené à partir. C’est une histoire que l’on peut appliquer à la vie quotidienne, à la routine du boulot…

Pour moi, la musique électronique est plus propice aux émotions qu’au message.

Simo Cell

Quel est le message que vous avez voulu transmettre ?

AM : C’est la première fois que je n’ai pas de message ! Pour être honnête, il n’y en a pas dans cet album. Avant, j’attachais trop d’importance au message transmis dans mes textes. J’étais très radical là-dessus. Au studio, Simon (Simo Cell) m’a poussé à enregistrer parfois sans paroles, et je refusais de façon dogmatique. Je me disais “Non ! C’est ma religion ! Je ne peux pas l’enfreindre !” (je parle bien de la poésie) [rires]. C’est une toute nouvelle façon de travailler pour moi.

SC : Moi je n’écris pas de textes mais quand on me demande ce que je veux transmettre comme message avec ma musique, je réponds que je n’en ai pas forcément. J’essaye d’injecter tout ce que je peux dans ma musique, toute l’intention pour apporter le plus d’émotion possible, tout en laissant à l’auditeur une liberté d’interprétation. Je suis content que tu aies été dans la même optique que moi sur cet album.

AM : Et puis je trouve que c’est plus difficile de porter un message sur un son groovy. La rythmique n’est pas propice à l’écriture, il faut supprimer des mots, des phrases entières… Ça minimise le message, ça le reconfigure.

SC : Pour moi, la musique électronique est plus propice aux émotions qu’au message. En partant de cette énergie, tu peux aussi véhiculer un message. Par exemple, on a fait un gros travail sur la tension sur cet album. La tension entre les silences, les souffles, la voix d’Abdullah. Ça donne une orchestration très minimaliste. Tu peux sentir une réelle énergie. C’est ça le message d’une certaine manière !

C’est bizarre de jouer sans public, mais c’est quelque chose qu’on va devoir apprendre à faire.

Simo Cell

Vous avez joué à la Gaîté Lyrique dans le cadre des soirées organisées avec Underscope. L’événement s’est tenu sans public en raison du coronavirus. Comment s’est déroulé le live ? Comment avez-vous vécu le fait de jouer sans public ?

SC : Pour savoir si ce que tu veux transmettre passe, tu as besoin des réactions du public. Et là les seules réactions que l’on avait, c’était celles qui apparaissent sur le stream. C’était très bizarre… Mais on s’estime vraiment heureux de pouvoir jouer en cette période difficile. La possibilité de préparer un live set et de le jouer en cette période, c’est vraiment une chance. Et puis ça nous a poussé à nous adapter. C’est bizarre de jouer sans public, mais c’est peut-être quelque chose qu’on va devoir apprendre à faire.

On a travaillé ce live pendant deux mois. Beaucoup de pression mais tout s’est super bien passé. Les conditions à la Gaîté Lyrique sont géniales et la captation était vraiment puissante. Je suis super content de ce show !

AM : Oui je suis d’accord avec toi, c’est une nouvelle façon de jouer en live ! Simon m’a écrit un jour en me disant “Est-ce qu’on aurait appelé ça du travail il y a un an ?!” [rires] J’hésitais à annuler le show au départ. J’avais vraiment peur de jouer sans public. Mais j’ai fini par apprécier finalement. J’ai trouvé ça intéressant d’expérimenter des conditions de travail plus difficiles pour faire avancer le projet et continuer quoi qu’il arrive !

SC : Oui, on tenait vraiment à montrer un autre aspect de ce projet. Il y a des choses en plus dans le live qu’on ne retrouve pas dans l’album. Et c’était intéressant de voir comment on interagit tous les deux sur scène. On laisse de l’espace à l’autre lorsqu’on joue. J’aime beaucoup la relation que nous avons développée sur scène.  Elle est différente que celle qu’on a habituellement. C’est une autre manière aussi d’apprendre sur nous-même et sur l’autre.

Quelle est la place de l’improvisation dans votre live ?

AM : [rires] Effectivement j’improvise beaucoup ! Mais aussi dans un domaine très précis. J’essaye toujours de chercher de l’espace pour improviser. Ça permet d’apporter plus de spontanéité, c’est essentiel dans un live. J’adore le moment où l’on joue la cornemuse électronique et la trompette. C’est le moment où j’improvise et j’adore ! Aussi, l’intro du live set me laisse de l’espace libre pour faire ce que je veux. On essaye de nouvelles transitions, de nouvelles manières de le jouer. C’est vraiment une joie pour moi d’improviser !

SC : Oui, je ressens la même chose. C’est très nouveau tout ça pour moi qui n’ai fait que du DJing. Il y a un pont d’une dizaine de minutes où Abdullah se met à jouer de la trompette. Après, j’amène une trompette électronique et on se rend la balle. À chaque fois, on le joue d’une manière différente pour apporter de nouvelles surprises. Et c’est ce genre de choses que j’aimerais développer davantage sur le live set. On a cherché à avoir un équilibre entre les parties écrites et les moments d’improvisation. Maintenant, le but est de trouver plus de moments d’improvisation. On va se pencher là-dessus et creuser encore.

Avec quels types d’instruments voudriez-vous jouer ces parties improvisées ?

SC : On a déjà le chant et la trompette. Le rêve serait d’avoir d’autres trompettistes avec nous. Une formation, ça serait une possibilité. D’autres instruments à effets comme le vocoder, ça pourrait être intéressant aussi. J’ai acheté un instrument spécialement pour le live. C’est une trompette électronique/synthé d’un fabricant russe qui s’appelle SOMA Laboratory. Tu dois souffler dedans pour produire un son.

AM : Tu peux aussi le frotter !

SC : Ouais, c’est une manière assez fun de faire de la musique ! Pour moi c’était important d’apporter un instrument comme celui-ci. La plupart du temps dans les performances de musique électronique, on voit juste un mec sur son ordinateur qui regarde son écran. Et moi je voulais quelque chose de plus fun et spontané. Ça permet d’interagir différemment avec le public et de briser la froideur qu’on peut retrouver dans la musique électronique. C’était justement notre but.

Il y a beaucoup de choses derrière l’étiquette “musique électronique”. Et il faut les explorer, les exploiter.

Abdullah Miniawy

Abdullah, tu as déjà collaboré avec d’autres artistes issus de la scène électronique, comme par exemple DJ HVAD sur la compilation did you mean: irish sortie en septembre dernier. Comment t’es-tu familiarisé avec le milieu de la musique électronique ?

AM : Toutes mes sorties depuis le début sont faites à partir de mon ordinateur. J’écrivais un poème et je le sortais facilement en utilisant Fruity Loops ou d’autres logiciels. Dans des pays comme l’Arabie Saoudite, où j’ai grandi, c’est très dur d’avoir accès aux instruments et à ce type d’outils pour apprendre la musique. Tout ça est un peu cher, personne ne croit vraiment en ces choses-là et les artistes ne sont pas forcément bien perçus. Mais pour moi, c’était justement l’espace où j’ai pu m’exprimer depuis le début.

En 2015, j’ai rencontré le trio allemand Carl Gari. Ils étaient au Caire deux jours seulement. On a fumé quelques joints et en un ou deux jours on a enregistré un album. C’était ma première vraie sortie vinyle, début 2016. Cet album, Darraje, a eu un certain retentissement. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à rencontrer des gens du milieu et à décoller. Je crois qu’il faut toujours se surpasser, expérimenter et étendre son audience. Il y a beaucoup de choses derrière l’étiquette “musique électronique”. Et il faut les explorer, les exploiter.

Est-ce que vous avez d’autres projets ensemble ?

SC : Oui, on veut aller plus loin avec le live. La recherche d’idées : c’est ce sur quoi nous devons nous concentrer maintenant pour rendre un projet le plus abouti sur ce live. Malheureusement, on ne pourra pas le jouer autant qu’on l’aurait voulu mais on va continuer de le travailler davantage et de faire de la musique. Pour moi, c’est le début d’une collaboration. Et c’est un long chemin qui nous attend ! C’était vraiment incroyable de collaborer avec Abdullah et on doit continuer !

AM : On a déjà de nouveaux morceaux ! Ils ne sont pas encore enregistrés.

SC : Oui, on est sur de nouveaux trucs en ce moment… Ce n’est que le début pour nous !

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