Interview : La Gegen, mythique soirée fetish berlinoise, lance son propre label vinyle

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©Gegen
Le 25.01.2021, à 12h04
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Écrit par Flora Santo
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Célèbre soirée berlinoise fetish, queer, inclusive et sex-positive, la Gegen investit depuis 2011 les murs du KitKatClub de Berlin à travers un mélange de techno, politique et désinhibition. Suspendue du fait de la pandémie, elle a créé son propre label en juin dernier et vient de lancer, le 22 janvier, son deuxième vinyle GEGEN002. À l’occasion, Trax a échangé avec Fabio, le fondateur de la Gegen, et La Fraîcheur, DJ résidente des soirées.

Sex-positives, transcendantes, libératrices, troublantes, brusques et douces à la fois : avant la pandémie, les soirées Gegen agitaient Berlin dans tout ce que la ville avait de plus intense et de plus profond. Au sein du KitKat, célèbre club fétichiste de la capitale allemande, la Gegen organisait tous les deux mois un évènement inclusif où la scène queer se joignait au monde de la techno dans un environnement désinhibé, libre de jugement et de la pression sociale. « On veut vous forcer à faire face à vos propres peurs et plaisirs en vous poussant à comprendre comment vos propres mécanismes de pouvoir fonctionnent », raconte la Gegen, invitant le public à être « son propre ennemi », à détruire tout ce qu’il y a de rationnel en lui.

Mise en pause du fait de la crise sanitaire, la Gegen ne s’est pas reposée sur ses lauriers et en a profité pour créer son propre label vinyle, Gegen Records. Après un premier disque et un album digital, le label a sorti le 22 janvier son deuxième vinyle GEGEN002. Puissant et mélancolique, il met en scène trois DJs incontournables de la scène berlinoise : Oliver Deutschmann, La Fraicheur et Leonard de Leonard. À l’occasion de la création de Gegen Records et de la sortie de leur deuxième vinyle, Trax a échangé avec Fabio Boxikus, fondateur des soirées et du label, et La Fraicheur, DJ résidente de la Gegen, sur la stigmatisation de la culture, la prohibition, la santé mentale, la culture de la terre brûlée et la rave de Lieuron.

Depuis combien de temps travaillez-vous ensemble ?

La Fraîcheur : Gegen a 10 ans, donc ça fait 7 ans. Car je crois que la première fois que j’ai joué à la Gegen c’était il y a 7 ans.

Fabio : Oui, on l’invitait souvent à nos fêtes et après on a décidé de créer un répertoire de DJs résidents, et c’est l’une des premières personnes que l’on a contactées.

La Fraîcheur : Ils ont créé un tout nouveau site et un répertoire de DJs, un peu comme une agence artistique, de sorte que même lorsque l’on ne joue pas, ils nous représentent quand même. On se présente ensemble, comme une famille, à l’industrie et au monde extérieur.

Cette famille Gegen, comment se porte-t-elle depuis la crise sanitaire ?

Fabio : Depuis le début de la pandémie, on a organisé trois livestreams, le dernier c’était le vendredi 8 janvier. On s’est concentrés aussi sur la sortie de notre label, sur le merchandising, et on s’est aussi chargés de continuer à représenter et à soutenir la scène queer, les artistes, et à porter un message politique à travers la scène musicale, notamment à travers les visuels de nos sorties sur le label. Par exemple pour la version digitale on n’a choisi que des femmes et artistes non-binaires. L’industrie musicale est très centrée autour des hommes blancs. Pour notre dernier EP on a choisi comme visuel un homme blanc enlaçant un homme noir.  

La Fraîcheur : Ce qu’ils font avec les visuels du label reproduit d’une certaine façon ce que font les soirées Gegen depuis 10 ans : proposer un thème intellectuel, politique, choisir une institution, un concept contre qui on s’oppose ou avec qui on veut travailler. Car chaque visuel ramène un sujet spécifique autour duquel il faut réfléchir collectivement. Donc les visuels, en plus d’être l’opportunité de faire travailler d’autres artistes queer et d’être une plateforme de plus, sont aussi une excuse pour démarrer une conversation.

Comment inclure vos valeurs queer, sex-positives et d’inclusivité dans votre label, ainsi que la dimension d’opposition que l’on retrouve dans l’origine du mot Gegen (“contre”) ?

Fabio : Enfait, le mot “gegen“ a un double sens.

La Fraîcheur : Ça veut dire “contre” mais ça veut aussi dire “plus ou moins”, ou “à peu près”.  Donc le mot en soi intègre deux définitions complètement opposées en un seul mot : c’est aussi une façon de remettre en question une façon unique de penser. Tout est toujours plus compliqué que bien ou mal, bon ou mauvais…

Fabio : On introduit chaque évènement à chaque fois avec un sujet différent et en analysant une thématique sous deux points de vue différents : un point de vue “contre” et un point de vue “autour”. Et en même temps, on déconstruit un thème. Donc c’est un moment libérateur et d’expression de soi, mais aussi en même temps un moment d’homogénéité, où tu suis un prototype, tu perds ton identité.

La Fraîcheur : Concernant la façon dont Gegen a prévu de retranscrire ses valeurs d’inclusivité dans son label, c’est tout d’abord à travers la curation. En sélectionnant des personnes queer, de couleur et des femmes, de la même façon qu’ils choisissent ces gens pour jouer aux soirées, c’est déjà un statement en soi.

©Gegen Records

Quels ont été les messages que vous avez voulu faire passer avec chacune des sorties du label ?

Fabio : C’est plutôt au public d’en juger. C’est une sorte de grand concept ouvert pour chaque sortie.

La Fraîcheur : Il faut penser au côté politique à travers cette citation célèbre des années 70 : « Le privé est politique ». Par exemple, je suis connue pour faire de la techno politique, j’utilise des samples activistes, etc. Si demain, je fais de la techno sans aucun message derrière, le fait que ce soit moi qui en sois à l’origine en fait quelque chose de politique. Je suis une femme queer, et rien que le fait que je fasse de la musique, que je travaille dur, que je traverse tous ces obstacles dans une industrie sexiste et homophobe, est politique. Donc pour le label, le simple fait que l’on existe et que l’on résiste à un mainstream qui essaie de nous dévorer, ou encore le simple fait d’exister et de résister alors que nous sommes des minorités ou des personnes discriminées, tout ce que l’on fait sera toujours politique.

Fabio : Pour chaque sortie on intégrera toujours des artistes queer, des femmes, des personnes trans…

La Fraîcheur : En gros tous ceux qui ne font pas partie du mainstream font partie de Gegen.

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Qu’est-ce qui vous a poussés à créer un nouveau label vinyle pleine crise sanitaire : était-ce un acte de résistance ou était-ce prévu depuis avant la pandémie ? Il y a un certain public derrière les soirées Gegen qui doit sûrement attendre beaucoup de ce label.  

Fabio : On a commencé à travailler sur le label en septembre 2019, donc c’était une coïncidence que la première sortie arrive en juin, pendant la crise sanitaire. Pour nous c’était un pas en avant pour se représenter dans la scène musicale.

La Fraîcheur : Même si c’était prévu avant la pandémie, lancer un label de vinyles c’est un risque en soi. C’est dur à vendre, ça implique beaucoup d’investissement, beaucoup de maux de tête… C’était quelque chose d’osé, de courageux. Fabio, tu as décidé de ne pas t’arrêter après la première sortie, alors que tu aurais pu te dire : « Ok la pandémie est arrivée, on va faire une pause et on reprend dans quelques années ». Mais non, on ne peut pas s’arrêter de défendre les artistes qui ont le plus besoin de nous en ce moment. Et le fait que toi et Marius (le co-fondateur du label, ndlr) ayez continué, pour moi cela montre de la résistance mais aussi de l’amour. Il n’y a rien de plus politique que l’amour pour sa communauté : décider de la soutenir, de la défendre, de la développer, c’est une démonstration d’amour radicale. C’est l’une des choses qui m’ont aidée à traverser cette année. Savoir qu’il y a encore des gens qui croient en nous et qui sont encore prêts à tout donner pour notre culture.

Fabio : Au début c’était très compliqué. L’idée était d’encourager et de donner un objectif à différents artistes pour qu’ils ne se sentent pas complètement abandonnés, leur donner une raison de continuer et leur montrer qu’il y a des gens qui tiennent à eux. Pour le moment rien ne se passe mais on est toujours là, on essaie de se maintenir occupés, d’échanger, de s’encourager et de soutenir nos artistes du mieux qu’on peut.

La Fraîcheur : Et c’est vrai que ça aide de nous donner du travail car, évidemment, ce n’est pas grâce à la musique qu’on gagne nos vies, on vit grâce aux concerts et s’il n’y a plus de concerts on est fichus. Mais ça peut aider le mental, ou la dépression. Par exemple, il va y avoir une nouvelle compilation qui va sortir dans quelques mois et je travaille sur un nouveau morceau avec Leonard de Leonard pour la compilation. C’est excitant parce que maintenant, quand je me réveille, j’ai une raison d’être enthousiaste. Tu as quelque chose qui te donne la notion du temps et qui te motive lorsque tu te lèves le matin et te fait te dire : « Ok, tout n’est pas perdu ». Et ça c’est énorme.

Avant cette sortie Perrine, ça faisait longtemps que vous n’aviez pas mixé ?

La Fraîcheur : Ça a été une année très compliquée. J’ai commencé la pandémie en me disant que ce serait une super opportunité, ne pas partir en tournée, avoir autant de temps libre pour faire un nouvel album et m’enfermer dans un studio. Sauf que finalement, je n’étais pas inspirée. C’était une sorte d’angoisse à chaque fois que j’allumais mon synthé. Ça m’a fait entrer en dépression pendant quelques mois. Et c’est très dur d’être créatif pendant une dépression, c’est dur de trouver de l’énergie, des idées, et de croire en toi-même. Donc c’était super d’avoir quelque chose comme la sortie du label de Gegen et aussi d’avoir à m’occuper de la bande sonore de cette pièce chorégraphique (pour le Stereolux à Nantes, ndlr) qui m’a énormément aidée à m’en remettre. Car avant ça, je n’avais pas fait de musique du tout pendant 9 mois.

Fabio, est-ce que vous vous êtes senti de la même façon, en panne d’inspiration et de motivation après le début de la crise ?

Fabio : Oui, et ça m’arrive encore de temps en temps. (Rires) Quand tu es concentré tous les jours à organiser des évènements et que, tout à coup, tout est annulé, les contrats tombent, tu te sens forcément bloqué. Le seul moyen de ne pas se laisser avoir par la pression est de se concentrer sur d’autres projets en parallèle. Enfait, la sortie du label est arrivée au bon moment. Ça m’a donné de l’énergie pour continuer à me concentrer sur autre chose. Sans le label j’aurais juste été une âme perdue à Berlin, comme beaucoup d’autres organisateurs. Puis j’ai organisé une exposition en octobre sur la communauté LGBTQIA+  et les travailleur.euses.s du sexe : il y avait sept expos photo, des performances BDSM, des films sur l’expérience des travailleur.euses.s du sexe. C’était très puissant. Mais on faisait très attention aux mesures d’hygiène. Klaus Lederer, sénateur de la Culture de Berlin est venu et était très content de notre travail, il nous a remis une récompense. Mais à part cette expo, on a juste organisé quelques streamings ici et là et on s’est concentrés sur notre label.

La culture est stigmatisée comme le méchant de l’histoire.

La Fraîcheur

Que pensez-vous du fait que le Kit Kat se soit récemment transformé en centre de dépistage du Covid ?

Fabio : Ça a été le premier club de Berlin à utiliser son espace pour prendre soin de ses invités, de son public, pour aider des gens pendant la crise du Covid.

La Fraîcheur : Je pense que c’est très important et significatif car ça montre que, à nouveau, la culture club est politique. Ça aurait dû être un boulot politique mais c’est nous, la culture, qui nous sommes dit : « Ok on s’en occupe ! ». C’est un peu comme si on avait besoin de redorer notre réputation et montrer qu’on contribue, car on est stigmatisés et blâmés pour tout ce qu’il se passe. S’il y a un cluster, c’est toujours la faute des clubs, des soirées. La culture est stigmatisée comme le méchant de l’histoire – pas que pendant la pandémie, mais de façon générale. La ministre de la Culture Roselyne Bachelot a dit que, pour rouvrir les clubs et les festivals, on avait besoin de preuves scientifiques que c’était prudent. Alors que tous les H&M ou les centres commerciaux n’ont pas eu besoin de prouver quoi que ce soit ! Il y a un double standard. Pour la rave organisée en Bretagne au Nouvel An, si quelqu’un y a été contaminé, pour moi c’est très clair : ce n’est pas la faute des organisateurs, même s’ils ont une part de responsabilité, c’est la faute du gouvernement. Car si le gouvernement avait autorisé les fêtes, ils auraient pu faire les choses différemment. L’expérience à Barcelone le prouve : 500 personnes qui dansaient, sans distanciation sociale, zéro contamination. J’adorerais savoir combien de contaminations il y a eu au H&M du coin.

Comme vous l’avez dit, la culture est particulièrement stigmatisée en cette période de crise sanitaire. Vous avez tous les deux vécus dans plusieurs endroits différents. Pensez-vous qu’il y a des pays qui considèrent mieux la culture que d’autres ?

Fabio : L’Allemagne a reconnu la scène club comme une culture à part entière. Le Berghain est le premier à avoir amené le sujet sur le tapis et a aidé la scène club à être reconnue comme telle, au même niveau que les musées. Mais dans beaucoup d’autres pays une grande partie des promoteurs de club ne reçoivent aucun soutien économique, aucun fonds, et sont en train de s’effondrer car ils sont livrés à eux-mêmes. Comme Perrine l’a mentionné, on a été stigmatisés et utilisés comme bouc-émissaire pour la propagation du virus. On a été les premiers à fermer et on est toujours fermés depuis un an, pourtant les gens sont quand même tombés malades.

La Fraîcheur : Berlin a aidé et considéré la culture club beaucoup plus que les autres endroits où j’ai vécu. Beaucoup de mes amis à Berlin qui sont producteurs, artistes, labels, organisateurs de festivals, ont tous reçu une aide financière – les conditions ne sont peut-être pas les meilleures et ce n’est pas la somme dont on a besoin, mais c’est déjà quelque chose, une reconnaissance. En France, on n’a rien reçu, en Espagne non plus. Au-delà du gouvernement, je pense que ça a à voir avec le pouvoir local : Berlin a aidé la scène, mais pas le reste de l’Allemagne, et Barcelone a aidé les artistes plus que le reste de l’Espagne. J’entends beaucoup de gens dire : « Tu sais, il y a des choses qui ouvrent, d’autres qui ferment, c’est comme ça ». Mais si un club ferme, le lendemain c’est un Starbucks. Si c’est un Starbucks, il n’y a pas moyen de le récupérer, l’espace est perdu à tout jamais. Ces espaces nous sont déjà trop peu réservés.

La Fraîcheur et Leonard de Leonard ©Gegen

Quels sont vos espoirs pour la scène techno, comment voyez-vous les choses évoluer pour vous et vos collègues ?

Fabio : Personnellement j’espère juste que d’ici le printemps ou l’été on pourra finalement organiser quelque chose en open air. Ce serait pour nous la seule façon de pouvoir reprendre une activité et pour les clubs de récupérer un peu d’argent et payer leur loyer. Je suis en contact avec la commission des clubs de Berlin et l’idée est d’organiser, dans le futur, des tests rapides à l’entrée des soirées, sur le modèle du concert pilote qui a été organisé à Barcelone. Donc pour le moment c’est notre seule chance de pouvoir réorganiser des évènements dans le futur. Retourner à nos vies normales, je ne vois pas cela arriver avant l’année prochaine.

La Fraîcheur : De mon côté, je suis partagée : très pessimiste car je pense que je ne vais pas pouvoir travailler cette année. Je pense que 2021 sera aussi mort que 2020. C’est déprimant car beaucoup de gens ne pourront pas survivre cette traversée du désert. On va perdre tellement de voix talentueuses précieuses, celles précaires qu’on peinait déjà à mettre en avant. Et la scène va devenir moins qualitative, mois égalitaire et moins légitime car on va perdre des voix qu’on devrait justement mettre en avant. Mais je suis aussi optimiste, j’espère que pour ceux qui restent, des communautés queer, de couleur, handicapées, des femmes, ce sera plus facile de recommencer de zéro. C’est comme la culture de la terre brûlée, si tout ce qui existe aujourd’hui s’effondre – à savoir des institutions gérées majoritairement par des hommes blancs, cis et boomer – peut-être qu’après on pourra décider d’être nos propres boss, de créer nos propres opportunités et nos propres festivals.

Il y a beaucoup de gens qui disent que les artistes se plaignent de perdre leur boulot alors qu’ils ne sont pas les seuls. Le truc avec la culture club c’est que, je n’ai pas juste perdu mon boulot, ma carrière et mes revenus : j’ai perdu l’endroit où j’avais une vie sociale, j’ai perdu ma thérapie, car pour moi danser est état introspectif et méditatif, j’ai perdu l’endroit où je vis, l’endroit où je fais du sport, où je danse pendant douze heures, et j’ai perdu mon endroit de culture. J’ai perdu tout ce qui pouvait rendre ma vie saine. Il ne nous reste plus rien ! Mais tous les gouvernements du monde ont montré à quel point la santé mentale leur importait peu. On s’est concentré sur la santé physique avec le coronavirus, sans penser à toutes les personnes qui, si elles ne peuvent pas aller en thérapie, si elles doivent rester enfermées avec leur mari qui les bat, si elles sont suicidaires, dépressives, bipolaires ou schizophrènes, doivent gérer ça toutes seules comme si ça n’avait pas d’importance. Comme si c’était leur faute d’avoir des soucis mentaux.

GEGEN002 est disponible sur Bandcamp en version vinyle et digitale.

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