En confinement chez OKO DJ : jardinage, méditation orgasmique et écroulement du capitalisme

Écrit par Maxime Jacob
Le 02.04.2020, à 13h12
06 MIN LI-
RE
Écrit par Maxime Jacob
0 Partages
La période de confinement est moins anxiogène avec un peu de lecture, pas mal de musique et de quoi nourrir notre réflexion. Dans cette série d’interviews, Trax est allé à la rencontre virtuelle de musicien·ne·s confiné·e·s pour leur demander quelques recommandations culturelles. Recemment exilée à Athènes, la Française OKO DJ, membre des collectifs BFDM, Bruits de la Passion et figure parisienne de LYL Radio, explique que le moment est venu de repenser notre rapport au monde.  
OKO DJ, chez elle à Athènes, en avril 2020.

Où êtes-vous confinée ?

OKO DJ : Je suis à Athènes, la ville où je vis depuis le 1er Janvier 2020. J’habite un appartement au 6e étage dans le centre ville. Et j’ai de la chance : j’ai une belle terrasse où l’on peut déjeuner presque tous les midis en ce moment.
Il y a une pièce pour le studio, et on a chacun notre chambre avec mon copain.
On a de la place et de quoi créer, donc le confinement ne nous pose aucun problème. Pour être honnête, je ne sens même pas de réelle différence en semaine. Le week-end, c’est autre chose, mais ça fait du bien (à la planète aussi) de ne pas prendre l’avion toutes les semaines…

Comment cette période de confinement change-t-elle votre rapport à la musique ?

Le fait de pouvoir repenser le temps chez soi, ça m’a permis de m’accorder du temps pour faire de la musique, chose que je n’avais jamais fait avant, puisque je faisais toujours passer mes autres projets en priorité. Créer, alimenter son inspiration, dans n’importe quel domaine d’ailleurs, ça peut remplir une vie entière sans problème. L’art occupe ces temps-ci une place importante de ma vie et ça permet de vivre le confinement sans ennui ni stress. Je constate aussi que beaucoup de mes amis se lancent dans des projets créatifs divers, sur lesquels je vais parfois être amenée à collaborer. Ces prochaines semaines s’annoncent donc très riches de ce côté-là.

Quel est le dernier disque que vous ayez écouté aujourd’hui ?

Trinity, de Eartheater.

Quels sont vos disques essentiels du moment ?

Je suis plus dans une phase de recherche et de découverte, temps libre oblige.
En plus, la plupart des artistes qui vivent de la musique – s’ils ne galèrent pas déjà – proposent pour certain·e·s du contenu spécial ou inédit, pour garder la tête hors de l’eau, donc j’ai envie de soutenir ce genre d’initiatives. Je viens d’écouter le dernier morceau de Bernadino Femminielli, composé pendant la quarantaine, et sur un sujet d’actualité politique, accompagné d’un clip et un texte. Superbe !

Je vous joins aussi une playlist que je viens de finir pour Trax.

Quelle est la dernière vidéo que vous ayez regardée ?

“Vortex”, une vidéo filmée par mon ami Florent (Hajj de son nom d’artiste), qui montre les diverses collections d’objets de son ami, l’artiste Melchior Ferradou Tersen. C’est totalement fou, entre plongée en enfance et obsession de l’archivage.

Et juste avant, on a regardé pas mal de vidéos de gens qui jouent à Geoguessr, le but c’est de trouver où on est dans le monde à partir d’un point donné sur street view, vous pouvez essayer, c’est super chaud.

Même si ce qui se passe est terrible, rien ne nous empêche de voir cette pandémie comme une réelle invitation à repenser notre alimentation, notre rapport à la Terre et aux êtres qui l’occupent – et donc aussi à nous-mêmes.

OKO DJ

Quels films allez-vous voir ou revoir ?

Comme je bosse beaucoup, voire plus que d’habitude (étonnants les effets de ce changement du rapport au temps !), lorsque je regarde un film j’ai surtout envie de me détendre. Je revois par exemple beaucoup de films de Sono Sion. C’est tellement barré, vraiment idéal pour décrocher. Un bon ami m’a également conseillé récemment de voir L’an 01, un film des années 70. Le synopsis est hallucinant au regard du contexte actuel : ça raconte un abandon utopique, consensuel et festif de l’économie de marché et du productivisme. La population décide de ne faire subsister que les services et les productions nécessaires à la survie.

Même si je suis déjà très documentée, je pense voir Dominion. Pour celles et ceux qui ne l’ont jamais regardé, ce documentaire permet de se renseigner sur l’exploitation des autres animaux à cause du travail, des impératifs quotidiens, du rythme effréné de nos vies, et on peut profiter de cette “pause” pour le faire.

J’en profite aussi pour mater des documentaires sur le psychédélisme comme Huachuma, Neurons To Nirvana, Understanding Psychedelic Medicines, The Sacred Science, Manifesting the Mind ou Footprints of the Shaman.

Y a-t-il un livre que vous prévoyez de lire ?

Je lis peu de romans en général, je préfère les essais. En ce moment, je suis en train de finir Lâchez nous l’utérus, de Fiona Schmidt. Je profite de ce temps calme pour développer ma réflexion sur le non-désir ou désir d’enfant (oui je sais c’est deep…).

Amazon.fr - Lâchez-nous l'utérus: En finir avec la charge ...

J’ai particulièrement hâte de lire Chez Soi : une odyssée de l’espace domestique, de Mona Chollet : de ce sujet, on a souvent l’impression qu’il n’y a rien à dire. Pourtant, la maison est aussi une base arrière où l’on peut se protéger, refaire ses forces, se souvenir de ses désirs, résister à l’éparpillement et à la dissolution… c’est le moment !

Au cours de mes prochaines lectures, je compte explorer les thématiques de l’écologie, du féminisme, du mysticisme et du psychédélisme. Il est certain que tous ces bouquins prennent une autre dimension ces jours-ci, et je profite de cette période de repli pour prendre le temps de réfléchir à ces sujets de façon plus posée. Le temps s’envisage différemment en ce moment et même si ce qui se passe est terrible par pleins d’aspects, rien ne nous empêche de voir cette pandémie comme une réelle invitation à repenser notre alimentation, notre rapport à la Terre et à tous les êtres vivants qui l’occupent – et donc aussi à nous-mêmes.

Si ces thématiques vous intéressent, voici la liste de mes futures lectures :

  • Le Capitaliste Patriarcal, Silvia Federici
  • Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce : Réflexions sur l’effondrement, Corinne Morel Darleux
  • Cercles de Femmes Chamaniques, Jeya Juillard
  • Les sagesses du cercle : La résurgence de la spiritualité féminine, Elena Meisel
  • Psychedelia : Echos échappés de l’expérience psychédélique, Ali Mitchell
  • Look me in the eye : Old women, aging, and ageism, Barbara MacDonald
  • Comment j’ai arrêté de manger les animaux, Hugo Clément
  • Dormez tranquilles jusqu’en 2100 : Et autres malentendus sur le climat et l’énergie, Jean Marc Jancovici
OKO DJ, chez elle à Athènes en avril 2020.

Que comptez-vous faire pendant cette période d’isolement que vous ne pouviez pas faire habituellement ?

En temps normal, j’essaie de faire du yoga mais lorsque je voyage, il m’arrive de ne pas pratiquer, alors que j’aimerais vraiment avoir une pratique quotidienne, ne serait-ce que cinq minutes. En ce moment j’apprends le headstand, j’espère y arriver d’ici cet été. J’ai aussi commencé à me former à la méditation orgasmique. Ça prend du temps, donc c’était le parfait moment pour se lancer. J’ai un carton de LSD dans mon frigo, je le réserve pour faire une session tranquille à la maison un de ces jours, c’est devenu assez rare d’en prendre sans but précis, qui plus est chez soi, et la journée, et je compte bien profiter du confinement pour explorer ça.

Avec mon copain, on met en place un potager sur notre terrasse. Ça n’est pas qu’on ne pouvait pas le faire avant, mais le fait de passer encore plus de temps à la maison a accéléré les choses. On a des tomates cerises, des carottes grelots, des radis, des herbes aromatiques et un peu de salade. On attend avec impatience la première récolte !

Qu’espérez-vous voir changer dans la société à l’issue de cette pandémie ?

Je crois que ce que nous sommes en train de vivre est un événement politique. On constate la militarisation de nos États, les inégalités de classes qui se creusent et s’observent, la priorité donnée à la répression plutôt qu’aux soins, le repli individuel qui s’accentue… Mais on voit aussi que plein de gens profitent de ce moment pour repenser leur vie. Des actes révolutionnaires ont lieu en ce moment même : grèves de loyers et du travail, des transports en commun, mutineries dans les prisons… Je pense qu’on se trouve à un moment charnière : après ce temps de réflexion et de confinement, certaines personnes pourront décider ne de pas retourner passer leurs journées dans un travail aliénant et éreintant, et vont tenter de trouver d’autres façons de subvenir à leurs besoins car il faut du temps pour penser le changement. En tout cas je connais déjà une personne qui a décidé de le faire : c’est ma mère. Je suis tellement impressionnée par la force dont elle fait preuve, et je sais qu’elle ne sera pas la seule. Et si c’était maintenant qu’on pouvait se libérer du capitalisme ? Je le souhaite en tout cas.

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant