Comment le groupe américain Boy Harsher réveille la new wave des 80’s sur un rythme techno

Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©Nedda Afsari
Le 08.04.2020, à 17h53
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©Nedda Afsari
Écrit par Jean Paul Deniaud
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A la fin du XXe siècle, une poignée d’artistes réussissaient à faire le pont entre la cold wave industrielle de KaS Product, le glamour sexy et trash d’un David Bowie ou d’une Grace Jones, et l’électronique technoïde et répétitif d’un Dopplereffekt de Detroit. On appelait cela l’electroclash. Vingt ans plus tard, Boy Harsher remet cela, en grand. Et c’est délicieux.

Cet article est initialement paru en février 2019 dans le numéro 218 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Le 2 mars 2019, au Badaboum, Paris. À peine annoncée, l’unique date parisienne du duo américain affiche complet. Idem pour leurs dates à Amsterdam ou Bruxelles… Leur tant attendu troisième album n’est pas encore sorti, mais le phénomène Boy Harsher promet déjà de remplir festivals et clubs européens, avant de réitérer l’opération aux États-unis pour une tournée non moins imposante. Ce qui séduit tant chez la chanteuse Jae Matthews et le maître des synthés Augustus Muller est aussi simple qu’irrésistible. Des réminiscences claires aux esthétiques cold wave et industrielles du début des années 80, des boucles de synthé obsédantes, une rythmique balançant entre rock et 4/4 techno, et un talent indéniable pour plonger l’auditeur dans de profonds abîmes de mélancolie.

« La musique industrielle des 80’s est une grande influence pour moi, les synthés, les sonorités, mais je ne pense pas que nous exprimons les mêmes émotions », nuance Augustus, dit “Gus”. Rejoint par Jae : « Je ne pense pas que l’on fasse de la musique triste, je trouve qu’il y a beaucoup d’espoir en elle. Mais peut-être que cette musique reflète notre nature plutôt sombre. On a tous les deux grandis dans des endroits assez isolés, assez seuls, avec ce sentiment d’être toujours en décalage avec les gens. Notre musique vise à parler de cela, de se sentir difforme, mal dans sa peau, de vouloir abolir les genres. » « Ce sentiment de ne pas être adapté à la société a été présent toute notre vie, et cela se ressent dans notre musique », reprend Gus. « Il y a tant d’attentes qui pèsent sur les gens, à vouloir mesurer les succès, la beauté. Cela contribue à la tristesse et aux traumas de beaucoup. Je ne peux pas être sur les réseaux sociaux très longtemps, cela m’affecte trop. »

©Nedda Afsari

Ce mal-être social, Jae a commencé par l’exprimer au travers de vidéos expérimentales tournées et montées sur VHS. C’est là, dans la petite ville de Savannah, en Géorgie aux USA, qu’elle rencontre Gus, son partenaire qui deviendra sa moitié, pour en concevoir les bandes-son. « Je voulais absolument collaborer avec Jae, je l’admirais complètement », aime à dire Gus. Peu après naît Boy Harsher. Depuis le premier disque, Lesser Man, sorti en 2014, puis Yr Body Is Nothing, en 2016, le groupe a su discrètement conquérir un public de fidèles, par le bouche-à-oreille ou via les performances survoltées des deux côtés de l’Atlantique. On verra deux fois le groupe à la Station-Gare des Mines, le club situé dans une friche industrielle de la SNCF, en bordure du périphérique parisien. « Nos live ne ressemblent pas vraiment à nos disques », dit Jae. « On essaie de perdre un peu le contrôle, surtout si on monte sur scène avec des soucis en tête. Dans ce cas, je préfère complètement partir en vrille. Surtout si la salle et le public sont déjà à fond. J’essaie juste de ne pas trop boire avant nos shows. »

Avant tout pour garder le contrôle de son chant, au tragique très postpunk et cold wave, qu’elle a travaillé en autodidacte. « Si notre nouvel album est bien plus mélodique que les précédents, c’est aussi pour mieux accompagner le chant de Jae », explique Gus, « pas pour qu’il soit plus accessible ou pop. » Mais aussi parce que, à la différence des deux premiers, composé d’une traite avec une MPC et ProTools, Careful a été composé en deux ans, sur Ableton Live, avec une nouvelle pression sur les épaules : l’attente grandissante du public. « C’est un stress étrange », confirme Jae. Ainsi, le son de Careful se fait moins brut, moins rugueux, mais développe les thèmes, arrondi les angles, simplifie les mélodies, devient plus club aussi. Le résultat : 10 titres que l’on écoute en boucle, qui fonctionnent aussi bien auprès d’un public amateur de techno que plus large. Et une merveille à passer en voiture, en roulant à une vitesse excessive. Une nouvelle dimension pour le duo, qui pose avec cet album le pied sur une nouvelle partie de leur carrière, appelée le succès.

Boy Harsher a sorti Careful le 2 février 2019 sur leur propre label, Nude Club.

Trax 218, février 2019
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