Interdiction de danser au Québec : le milieu de la nuit crie à l’aide

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 25.10.2021, à 18h42
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Alors qu’un à un, les dancefloors du monde entier rouvrent leurs portes, le Québec joue cavalier seul ou presque, interdisant toujours aux citoyen·nes de la belle province de se déhancher. Après un an et demi de fermeture, l’écosystème culturel est fragile, grandement affaibli. Cependant, il n’a pas dit son dernier mot. Bien au contraire, les voix s’élèvent. Trax est allé à la rencontre de celles et ceux qui portent le mouvement de contestation “Ouvrez les pistes de danse/Open dance floors”. Portrait de la situation actuelle.

Par Elsa Fortant, à Montréal

Le 8 octobre dernier, la non-nouvelle est tombée comme un couperet. Le milieu des bars et de la danse espérait un relâchement des mesures sanitaires en place qui leur permettrait de reprendre partiellement leurs activités. Rien. Après un an et demi de restrictions, depuis quelques jours seulement les espaces intérieurs peuvent à nouveau accueillir les spectateurs à pleine capacité. Ça signifie par exemple que le Centre Bell peut recevoir ses 21 000 amateur·trices de hockey habituel·les. Aucun assouplissement pour les salles de concert debout (parmi lesquelles de nombreux bars appartenant au réseau des Scènes musicales alternatives du Québec, les SMAQ), les discothèques, les clubs ou le dernier afterhour montréalais. Une boîte de nuit comme le Stereobar peut accueillir 1% de la capacité du Centre Bell. Dit comme ça, on a du mal à voir pourquoi l’un est ouvert et pas l’autre. Selon le gouvernement québécois, resteront fermés les lieux où l’on sert de l’alcool et où l’on peut bouger son corps. Autrement dit, pour François Legault, Premier ministre du Québec, boire ou danser, il faut choisir.

Le 14 octobre, le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a finalement assoupli certaines mesures pour les bars et les restaurants, leur permettant de réduire la distanciation entre les tables et de remplir leurs salles à 100%. Le milieu de la nuit est quant à lui laissé pour compte. L’incompréhension est grande, les questions sont nombreuses. Avec un bon taux de vaccination adéquat, l’arrivée du passeport vaccinal, voyant les pistes de danse rouvrir à travers le monde – sans causer de catastrophe épidémiologique – les promoteurs ont commencé à planifier plusieurs gros événements en extérieur pour la rentrée, comme l’explique Lucas Jacques, le vice-président musique, programmation et concerts de Multicolore, l’agence qui produit Piknic Electronik et Igloofest : « on s’est fait dire qu’à partir du 31 août s’il y avait un taux de double vaccination de 75% il y aurait un retrait des mesures sanitaires au Québec.  On a programmé nos événements ; Kaytranada, All Day I Dream, Claptone, en partant de là ». Résultat, avec le maintien des mesures actuelles, tout a dû être reporté au printemps 2022. Les artistes locaux, quant à eux, n’ont pas d’autres choix que d’aller jouer n’importe où ailleurs au Canada ou à l’international.

Décret 885-2021

Le décret en question est celui du 23 juin 2021, le 885-2021, qui stipule que la pratique de la danse est interdite dans les espaces où la vente ou le service de boissons alcoolisées est autorisé par un permis. Cette interdiction a été appliquée pour la première fois en septembre 2020 dans le décret 885-2020, quand les vaccins n’étaient pas encore approuvés, que le passeport vaccinal n’était qu’un débat théorique et le port du masque obligatoire depuis un mois à peine. 

Douze mois plus tard, alors que la situation sanitaire a grandement évolué, celle du milieu de la nuit reste inchangée. Les chiffres publiés par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) le 19 octobre 2021 indiquent que 87,2% de la population québécoise âgée de 12 ans et plus est adéquatement vaccinée ; le passeport vaccinal est obligatoire pour les activités non essentielles assises (théâtre, cinéma, musées, restaurants, bars…), le masque est porté en intérieur. On est en droit de se poser la question : qu’est-ce qui aujourd’hui, justifie encore l’interdiction de danser ? Le service des relations presse du MSSS, contacté par courriel, nous a répondu que « Le ministère se fit (sic) aux recommandations et avis de l’INSPQ ainsi que son équipe d’experts qui évalue la situation épidémiologique quotidiennement avant d’assouplir les mesures de tous les secteurs d’activité confondus ». Pourtant, l’INSPQ, contacté le 12 octobre par courriel, nous a répondu ne pas avoir « réalisé de travaux ou de recommandations dans ces milieux spécifiques ». La question des données scientifiques sur lesquelles le MSSS s’appuie pour conserver l’interdiction de danser, restée sans réponse, illustre le manque de transparence du ministère sur le sujet. Pourquoi, sans aucune raison scientifique valable pour le milieu spécifiquement, ne peut-on toujours pas danser à Montréal ?

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Les acteurs du milieu ont quelques idées. Pour Mathieu Grondin, directeur général de l’organisme militant pour les droits des noctambules MTL 24/24, il s’agit entre autres choses d’une déconnexion totale entre le milieu décisionnel et les milieux professionnels, causée par une méconnaissance du secteur de la part des autorités sanitaires et par l’absence de canal de communication entre les parties concernées. « En un an et demi de fermeture des boîtes de nuit, on a eu une rencontre de 45 minutes avec la santé publique montréalaise », lâche-t-il. « Il y avait une ouverture pour la mise en place d’un projet pilote, cela dit on nous a demandé de trouver les ressources épidémiologiques pour mener à bien l’étude, ce qu’on n’avait pas. On avait tout le reste : les boîtes de nuit, les artistes, les tests rapides, mais pas les ressources scientifiques médicales. Quand on a retourné la question pour savoir pourquoi eux ne pouvaient pas fournir ces ressources, comme pour les études menées ailleurs dans le monde par soit les ministères de la Santé ou de la Culture, c’est resté lettre morte. Le ministère du Tourisme avait annoncé des concerts pilotes à Québec qui ont été annulés ». Visiblement, le Regroupement des événements majeurs internationaux (RÉMI) aurait eu des quelques échanges avec le MSSS, mais rien de probant. De plus, le RÉMI ne représente qu’une partie de l’écosystème, les plus gros festivals. Les acteurs indépendants sont quant à eux exclus des conversations. S’ils ont pu organiser des soirées dans les parcs cet été, souvent arrêtées par la police ; avec l’hiver qui arrive, les possibilités sont réduites à zéro.

Créer un momentum

Depuis le début du mois d’octobre, les initiatives s’enchaînent : pétition, circulation du hashtag #opendancefloors sur les réseaux sociaux, lettres envoyées aux députés provinciaux, manifestation festive le 23 octobre ; autrement dit, la résistance s’organise. La couverture médiatique accrue dont bénéficie la situation ces dernières semaines laisse penser que cette mobilisation collective commence à porter ses fruits, sans pour autant perdre l’objectif principal de vue : porter le dossier à l’attention des décisionnaires afin, dans un premier temps, qu’un dialogue puisse s’instaurer autour de celui-ci pour ensuite espérer qu’il soit mis à l’agenda politique. 

Derrière ces initiatives on trouve des citoyennes engagées comme Laurianne Lalonde, instigatrice de la pétition « Rétablissement du droit de danser au Québec », qui a récolté plus de 5 000 signatures à ce jour. Pour cette amatrice de danse sociale (bachata, salsa, etc) le décret « touche un spectre beaucoup plus large que celui des boîtes de nuit et cet aspect-là est mis de côté. Avec la pétition, je souhaite élargir la conversation, la danse c’est aussi dans un spectacle, un concert de salsa live, la convention annuelle de salsa à Montréal… » Elle souligne aussi la dimension stigmatisante d’associer les jeunes aux boîtes de nuit, la vie nocturne à la débauche, ce que semble faire le gouvernement. « Je suis grande adepte de la Salsathèque, un endroit où on trouve plusieurs générations qui dansent ensemble, où les familles se rassemblent pour pouvoir apprécier la musique qui leur rappelle leur culture, c’est pas juste des jeunes qui fréquentent ces endroits-là. Un autre point aussi, j’ai l’impression qu’on ne respecte pas l’expertise des clubs, de ces institutions-là pour faire respecter les mesures alors qu’elles sont tout à fait capables de s’adresser à leurs publics ». 

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Parmi les activistes, on compte aussi l’artiste BitterCaress alias Camille Bernard de MFC Records, « mon initiative ça a été d’écrire des lettres aux députés et de faire un modèle universel pour que tout le monde puisse s’en servir de manière rapide et efficacement », explique-t-elle. La DJ poursuit : « J’y pensais depuis plusieurs mois déjà, mon but c’était d’appuyer la pétition et de continuer dans ce cercle vertueux. La lettre s’appuie sur des faits : la population au Québec est doublement vaccinée ; la double vaccination nous immunise à 80% contre le variant delta ; on a mis en place un passeport vaccinal qui n’est qu’une contrainte et ne sert à pas à ouvrir les dancefloors. Dans les autres pays, c’était une solution et pas une contrainte. Il n’y a aucune raison d’avoir peur et que les personnes ne puissent pas jouir d’aller dans les clubs avec un masque, pour ça j’ai cité les exemples de Paris, New York, Toronto… ». Avec cette lettre, l’objectif est de multiplier les envois pour visibiliser la situation et créer une chambre d’écho auprès les représentant-es politiques. 

Chance du calendrier, MTL 24/24 a tenu la deuxième partie du Sommet de la nuit jeudi 21 octobre avec un « Micro ouvert » pour les citoyens et vendredi 22 octobre avec une journée de conférences. Au cours des discussions, la vie nocturne urbaine a été abordée sous différents angles : urbanisme tactique, espace public, réduction des méfaits et évidemment, le futur. Si la communauté se mobilise avec enthousiasme, l’absence de membres décisionnaires du gouvernement lors de ces événements reste un problème. Les organisateurs espèrent que la présence de la ministre de la métropole Chantal Rouleau aura permis, là aussi, d’amener le sujet dans les sphères politiques. Manon Massé, co-porte-parole du parti d’opposition Québec Solidaire et présente à la soirée Micro ouvert, vient de demander publiquement à la Santé publique de prendre le dossier de la relance de la vie nocturne en main. On espère que l’idée va rapidement faire son chemin et que le soutien politique va se généraliser.

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Dernière initiative et non des moindres : OPEN DANCE FLOORS, une manifestation festive pour le droit de danser et défilé de soundsystems fédérant propriétaires de bars, clubs, organisateurs de soirées, travailleur·euses nocturnes qui a eu lieu samedi 23 octobre sur l’avenue du Parc. Le départ était prévu au parc du Mont-Royal, au pied du monument à Sir George-Étienne Cartier à 14h. La manifestation devait suivre un parcours tracé dans la ville pour se terminer en plein centre-ville au Quartier des spectacles. Malgré les autorisations préalables, aux environs de 15h le jour de l’événement, les autorités ont interdit le défilé pour des questions de sécurité. Déçu·es qu’on leur retire aussi le droit de marcher en plus du droit de danser, mais déterminé·es à se faire entendre, les quelques milliers de participant·es se sont installé·es un peu partout autour du lieu de départ et ont continué la fête sur place. Ils et elles ont pu se rassembler autour de différentes ambiances musicales, proposées entre autres par Stereo Nightclub, OCTOV ou Omnia. Les danseur·euses ont pu profiter des sets surprise de Misstress Barbara et Fred Everything, artistes piliers de la scène électronique locale qui rayonnent à l’international.

On aimerait croire que les gouvernements tirent des leçons de l’histoire passée. La prohibition des années 1930 n’a pas empêché la consommation d’alcool, l’interdiction de la danse en 2021 n’empêchera pas les événements festifs dansants. Pire, en poussant ces pratiques hors des cadres réglementaires, c’est-à-dire sans le respect des mesures sanitaires – pas de port du masque, pas de passeport vaccinal exigé – et en empêchant l’accès à des lieux sécuritaires pour s’y rassembler ; on risque à la fois de voir augmenter le nombre de cas, de devoir faire face à des accidents qui peuvent avoir de graves conséquences, et de voir disparaître de hauts lieux culturels nocturnes et des petits collectifs organisateurs de soirées, autrement dit de tout un pan culturel, central à la vie de milliers de citoyen·nes. C’est sans compter les conséquences sur la santé mentale des jeunes qui n’ont pas encore pu socialiser dans les environnements festifs et dansants. Nombre d’entre nous avons forgé nos identités dans ces espaces-là, et continuons de le faire. Il est donc temps de rouvrir les pistes de danse.

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