Ibiza : Le rapport annuel de l’IMS dresse un état des lieux mitigé de la scène électronique actuelle

Écrit par Antoine Buffard
Photo de couverture : ©D.R.
Le 11.07.2019, à 15h01
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Écrit par Antoine Buffard
Photo de couverture : ©D.R.
La douzième édition de l’International Music Summit d’Ibiza s’est terminée le 24 mai dernier. L’occasion de prendre le pouls des grandes tendances du secteur électronique mondial aux côtés des principaux acteurs de l’industrie. Entre “speed meetings” et showcases des stars de l’année, l’évènement a tenu ses promesses. Retour sur trois jours dans la capitale mondiale de la dance music. 

À peine monté dans l’avion, on est déjà plongé dans l’ambiance d’Ibiza, avec ce même vieux tube des Vengaboys qui trotte dans la tête. Une partie des voyageurs arbore fièrement ses tenues fluo moulantes, promesses de fêtes ensoleillées et de plages festives qui tranchent avec l’horizon bétonné de l’aéroport parisien. Mais les rêveries hippies de l’île ne sont pas au programme. On part au Sommet International de la Musique (IMS), un séminaire qui fait figure d’exception dans le paysage des conférences dédiées à la musique. D’abord parce que, malgré son nom sous stéroïdes et contrairement à ses consoeurs américaines (SXSW/South by Southwest et Winter Music Conference de Miami), l’IMS, est un petit évènement. Mais aussi parce que, comme l’Amsterdam Dance Event (ADE), il se concentre uniquement sur les musiques électroniques. 

Là où l’ADE revendique quelques 400 000 participants, nous ne sommes que 2 000 pour l’IMS. L’essentiel de la convention se tient dans un lieu unique, le Hard Rock Hotel. Au delà, des soirées officielles sont organisées tout la semaine, de l’ouverture au Pacha à l’immanquable Dalt Villa pour la clôture. Le programme est sacrément appétissant : conférences, interviews, débats, masterclass tech… c’est tout notre secteur électronique qui se retrouve pour envisager le futur de cette communauté musicale internationale, d’un point de vue plus “business” et libéral que créatif.

Chaque année est présenté l’IMS Business Report, une analyse de ce marché qui donne les statistiques vitales de l’industrie. Il s’est depuis quelques années imposé comme la référence de l’analyse de données sur le sujet, et comme un état des lieux précieux pour l’ensemble des acteurs, qu’il s’agisse des labels, des artistes, ou encore des clubs.

L’électronique, troisième genre musical du monde

À peine le temps d’apercevoir la plage, le fameux “Business Report” est déjà publié. Et cette année, le document souligne une flopée d’avancée positives dans le domaine. Tout d’abord, la catégorie “Dance / Electronic” s’affiche désormais à la troisième place des genres les plus populaires dans le monde, derrière la pop et le rock. Près d’1,5 milliards de personnes en écouteraient, et seraient notamment férus de techno, tech-house et house selon le site Beatport. Mais attention, il faudra dans le futur compter sur la “melodic house & techno“, qui occupe la 5ème place du classement des ventes. Côté Français, c’est la popularité de la plateforme de streaming Cercle qui a été remarquée, avec 135 millions de vues sur YouTube depuis 2016. 

Un véritable succès, qui a permis d’augmenter les revenus liés à la musique électronique : une hausse de 10% a été enregistrée cette année, mais elle concerne surtout les continents asiatiques et américains. 

Pourtant, tout n’est pas rose pour le marché de la musique électronique. La relation entre les États-Unis et l’EDM continue de battre de l’aile : les DJ’s célèbres sont moins bien payés, et la popularité des fameux clubs de Las Vegas décline. En cause ? La gentrification des zones urbaines, la popularité des réseaux sociaux, des applications de rencontre et des activités de bien-être chez les “millenials” et la poussée des festivals, selon l’auteur du rapport. Au Royaume-Uni, l’histoire est la même: 21% des clubs électro ont fermé sur la seule année 2018. 

Les femmes dominent … ou presque

Comme chaque année, l’IMS met en avant certaines thématiques prioritaires, ouvertes aux discussions et débats avec des invités de choix. Et pour son édition 2019, le festival est co-organisé par Shesaid.so, un réseau de femmes dans l’industrie musicale, œuvrant à offrir plus de visibilité aux musiciennes dans leur secteur et à faire entendre leurs revendications.

On a tout de même observé une tendance positive cette année : le fait que certaines DJ’s femmes dominent le circuit. Dans le top 5 des DJ’s les plus bookés en 2018, 3 sont des femmes. Vous n’avez en effet pas pu passer à côté de Nina Kraviz, Amélie Lens ou Charlotte de Witte. Mais cette bonne nouvelle est à nuancer, car le rapport rappelle que les femmes ne représentent toujours qu’une petite part de l’ensemble des bookings.

Dès l’ouverture de la journée, Andreea Magdalina, fondatrice de l’association, insiste sur l’importance de créer tous ensemble une diversité des genres au travail : « nous nous battons simplement pour la restauration d’un équilibre ». Elle rappelle qu’Ibiza est célèbre pour sa flamboyance et son hédonisme, mais aussi son sexisme. Une triste réalité, prononcée face à un public d’acteurs de l’industrie à 80% composé d’hommes. Cette industrie électronique, qui a toujours clamé haut et fort son ouverture d’esprit et sa tolérance, semble finalement ne pas échapper aux grands enjeux humains.

Une fondation pour préserver la santé mentale des DJs

Bien installés dans la confortable salle de conférence de l’hôtel, le troisième jour s’ouvre sur un autre thème majeur de l’année passée : la santé mentale des artistes du circuit, DJ’s en tête. Le cas d’Avicii, tête de gondole d’un marché qui l’a poussé à sa perte, est encore dans tous les esprits. Certains dénoncent aujourd’hui les pratiques d’un secteur peu régulé et ultra-compétitif dans lequel les artistes sont peu protégés.

Klas Bergling, le père d’Avicii, annonce le lancement d’une fondation à but non-lucratif, portant le nom de son fils et dédiée a ces problématiques : The Tim Berling Foundation. La fondation aura aussi a cœur de s’occuper de deux thèmes chers à son fils : les questions de maltraitance animale et de climat. Le père de l’artiste témoigne de la détérioration de la condition d’Avicii à mesure que la tournée s’intensifiait. Manque de sommeil, anxiété sociale, dépression et dépendance à l’alcool. « Il n’existe pas beaucoup de métier où l’on peut boire en travaillant, où l’on a le droit de le faire. Si tu commences à boire au travail, ton manager est censé prendre soin de toi rapidement », explique Klas Bergling.

Le débat qui s’en suit sur la santé mentale part du constat suivant : 73% des musiciens ressentent des émotions négatives dues à la peur d’échec et de nombreux autres facteurs. Pour les spécialistes présents, des réponses se trouveraient dans l’optimisation de la créativité et la productivité des individus. Tristan Hunt, de l’AFEM (Association For Electronic Music), déclare par ailleurs que « Le décès tragique d’Avicii en avril 2018, celui de Keith Flint de The Prodigy et de nombreux autres membres de notre communauté, qui vivent dans une période sombre, posent une question clé : où, pourquoi et comment échouons-nous encore en tant qu’industrie ? ».

Un final en b2b

Le festival s’achève par une célébration : les 20 ans du label Cocoon, avec Sven Väth, son légendaire patron. Voilà deux décennies que l’homme est une force directrice de la scène techno et house d’Ibiza. Cette année, il s’installe à l’Ushuaia avec ses open-air ultimes. Le 13 septembre, le père de la techno allemande, en invitera les grands-pères : Kraftwerk et leur performance 3D. Une première sur l’île. 

Un final en beauté, marqué par la keynote du phénomène commercial de 2018, Charlotte de Witte, et un focus sur la scène palestinienne avec Sama avant le grand finale du sommet : une série de back to back prometteurs, en plein air, sur un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO qui surplombe la vielle ville d’Eivissa : la Dalt Villa. Luciano B2B David Morales, Nicole Moudaber B2B Sama, Joseph Capriati B2B Pete Tong, Adam Beyer B2B Ida Engberg… malgré le temps menaçant, le public répond présent. Ça y est, la saison, la saison 2019 d’Ibiza est officiellement ouverte.

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