Histoire définitive de la TR-808 : d’un défaut de fabrication à un objet de culte

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Maxime Verret
Le 03.03.2021, à 16h23
15 MIN LI-
RE
©Maxime Verret
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Maxime Verret
0 Partages
Entre le bombardement d’Osaka en 1945 et la sortie du dernier album de 21 Savage et Metro Boomin, il n’y a a priori aucun rapport. Pourtant, la TR-808, reine des boîtes à rythmes, relie bien ces deux événements et traverse les soixante-quinze ans qui les séparent. Son histoire, fruit du hasard, du génie et de l’imperfection, incarne l’un des pans les plus importants de la musique moderne. La voici.

Par Brice Miclet. Photos : Maxime Verret

Cet article est issue du numéro 231 de Trax Magazine, toujours disponible en kiosques et sur le store en ligne.

L’innovation est faite d’erreurs, d’errements et de tâtonnements. Ce sont souvent ces notions, en apparence indésirables, qui changent la donne et transforment une nouveauté en projet viable. La TR-808, maîtresse des boîtes à rythmes, est l’illustration parfaite qu’un produit, a priori voué à l’échec, peut à la fois se prendre un mur et devenir incontournable dans l’histoire de l’innovation musicale. Une pierre angulaire qui, on a beau chercher, n’a pas d’égal dans les musiques électroniques. Aucun instrument de ce type n’a autant traversé les genres, n’a su faire la jonction entre les sonorités hip-hop ou celles de la house, de la Miami bass, de la drum & bass ou de la pop music. Un miracle, d’autant que rien n’était gagné d’avance. C’est peu dire.

Une TR-808, ça ne sert à rien

Commercialisée en 1980, la TR-808 est à contresens de l’Histoire. Depuis que l’électricité a rencontré la musique à la fin du XIXe siècle, chaque nouvel appareil, chaque invention, a cherché à reproduire, par des fréquences et des signaux, les sons des instruments acoustiques. Certes, il y a eu des exceptions, comme le thérémine, qui ne sonnait comme rien au monde, sauf à s’imaginer le son d’une scie musicale. Mais la grande tendance était à l’imitation, à la substitution progressive et souvent approximative de l’organique par la machine. Dans les années 1970, alors que le marché devient enfin massivement accessible aux musiciens, il faut faire plus ergonomique, plus compact, plus instinctif et surtout plus fidèle. Et pourtant…

À l’époque, la firme Roland est à mille lieues de pouvoir reproduire le son d’une batterie et de l’enfermer dans une boîte à rythmes. Lorsque la TR-808 paraît en 1980, son défaut est justement que ses éléments sonnent trop électroniques, trop singuliers, presque trop gadget. Même si des groupes comme Blondie ou Kraftwerk ont déjà grandement exploité leur potentiel, notamment celui de la CR-78, la majorité des boîtes à rythmes est alors destinée à des musiciens souhaitant répéter ou composer des démos sans « s’encombrer » d’un batteur. Le kick de la TR-808, qui peut résonner pendant une éternité, ces claps rudimentaires et cette drôle de cowbell ne semblent être d’aucune autre utilité. Contrairement au son de la LinnDrum, sa grande concurrente chérie par Prince, qui sortira deux ans plus tard et connaîtra un tout autre destin. Mais c’est justement ce qui rendra la TR-808 unique.

Les terres brûlées du Japon

Revenons au point de départ. Au Japon, en 1945. La marque Roland a beau porter un nom très occidental, elle est en fait née au Pays du Soleil levant. Son histoire prend racine dans les cendres de la ville d’Osaka, bombardée sans relâche par une armée américaine pressée d’en finir avec la Seconde Guerre mondiale. Ikutaro Kakehashi, 15 ans, est déjà diplômé en ingénierie chimique. Orphelin, il vit chez ses grands-parents dans une maison qui, comme la majeure partie des complexes industriels et militaires du pays, part en fumée. Comme les espoirs japonais de se relever rapidement des destructions infligées. Tous trois s’exilent à la campagne et Ikutaro trouve en emploi chez un horloger.

Ikutaro Kakehashi, l’inventeur de la TR-808©DR

Très vite, il se passionne pour ces mécanismes complexes et subtils, mais également pour la musique américaine qui, sur les terres brûlées du Japon, trouve un marché vierge à inonder. En même temps que le rhythm & blues et le jazz, arrivent les premières radios domestiques qu’il faut bien réparer à un moment ou un autre. Ikutaro sent le vent tourner et se spécialise, à son compte, dans ce secteur porteur. Et ça marche. Autocuiseurs de riz, lave-vaisselles rudimentaires, radios… Son magasin se développe et il emploie vingt personnes. Le bidouilleur en chef prospère, malgré une très grave tuberculose dont il sera sauvé in extremis en 1954.

Le début de la gloire

Ça n’est qu’à la fin de la décennie qu’il s’intéresse de plus près aux instruments de musique électroniques. « Les sons que je voulais entendre n’existaient pas, dira-t-il lors d’une de ses très rares interviews. Alors, j’ai dû les fabriquer moi-même. » D’emblée, il s’oriente vers un marché en plein boom, celui des boîtes à rythmes, et crée l’entreprise Ace Electronic Industries en 1960. Le début de la gloire. Ou presque. Son premier produit est le Rhythm Ace, sorte de drum pad avant l’heure, trop rudimentaire pour être vendu en masse. Mais son invention n’a rien de ridicule : en 1964, il la prend sous son bras, s’envole pour Chicago et débarque au NAMM, la grande messe mondiale des fabricants d’instruments en tout genre, où les représentants des marques comparent leurs produits, échangent des idées et en volent d’autres. Ikutaro prend une claque  : son Rhythm Ace a du retard.

Tout de même, il tient quelque chose. Il le sait. Il perfectionne le produit et, en 1967, commercialise le FR-1 : un objet plus esthétique et, surtout, doté de seize boutons correspondant à seize rythmes préenregistrés que l’on peut jouer simultanément (attention à la cacophonie). Le détail qui tue, ce sont les quatre autres boutons permettant de retirer des éléments à chacun de ces presets, à savoir la grosse caisse, le shaker, la clave et les congas. Ce système attire l’attention de la grande marque Hammond, qui l’incorporera à l’un de ses orgues, le Piper, en 1970. Et autant le dire  : après avoir signé un tel partenariat, vous pouvez arrêter de travailler pendant quelque temps.

L’influence de Don Lewis

Bref, notre homme est sur la bonne voie. Mais à cause d’un contrat mal négocié avec l’un de ses associés, il se résigne à vendre Ace Electronic Industries. Il cherche un nouveau départ et, surtout, un nouveau nom. Lors de son voyage au NAMM en 1964, Ikutaro Kakehashi s’était rendu compte qu’aucune marque majeure de son secteur ne commençait par un « R ». Alors il désigne cette lettre, sobrement, puis pioche dans l’annuaire un nom qui lui plaît  : Roland. Nous sommes en 1972, et à l’époque, le marché japonais est verrouillé par les géants Yamaha et Kawai. Kakehashi vise donc l’international. Bonne pioche. Il parvient vite à exporter ses synthétiseurs, ses amplis, ses pédales de guitare Boss, et ses boîtes à rythmes, dont la CR-78 qui sortira en 1978. Il est ultra-productif, fin businessman et visionnaire.

À l’époque, Ikutaro Kakehashi s’est rapproché d’un certain Don Lewis. Ce musicien américain, diplômé en ingénierie électronique et féru d’orgues, est un compositeur classique très engagé dans la lutte pour les droits civiques. Durant les années 1970, il travaille avec Quincy Jones et Michael Jackson, et fait même les premières parties des Beach Boys. Bien avant la révolution du musical instrument digital interface (midi), il était déjà parvenu à relier des synthétiseurs analogiques entre eux pour les synchroniser et les faire jouer ensemble. C’est lui qui conseille au boss de Roland d’axer ses nouveaux produits sur la programmation de motifs rythmiques et sur la possibilité, pour les musiciens, de modifier à leur guise les séquences, voire de les créer de toutes pièces. Dès 1979, suite au succès de la CR-78, ils poussent ce principe encore plus loin.

Nom de code  : 2SC828-R

Ikutaro Kakehashi charge quatre de ses ingénieurs en recherche et développement de travailler sur un nouveau produit  : Hiro Nakamura – à ne pas confondre avec le personnage de la série Heroes – Hisanori Matsuoka, Makoto Murio, tous les trois travaillant sous la direction de Tadao Kikumoto. « À la base, la requête de Monsieur Kakehashi et de Don Lewis était de concevoir une boîte à rythmes peu onéreuse, et qui sonne comme une batterie, racontait Tadao Kikumoto, sur le site de Roland, à l’occasion des 40 ans de la machine. Mais c’est moi qui ai proposé de créer des batteries de synthèse au lieu d’un Pulse-Code Modulation (format basé sur des samples de batterie, NDLR), qui était bien plus cher à fabriquer. » Le problème, c’est que reproduire un son de grosse caisse, de tom ou de conga, sans sampler aucun instrument, est très difficile. Ikutaro Kakehashi lui-même n’arrive pas à s’approcher de quelque chose de réaliste. Mais le boss de Roland a une idée de génie.

Fabriquer une boîte à rythmes, ou n’importe quel instrument électronique, c’est mettre au point des circuits électriques. Et dans tout circuit électrique de l’époque, il y a des transistors. Roland en utilise un en particulier : le 2SC828-R. « Ces transistors étaient fabriqués par lot de 10  000, se souvient Ikutaro Kakehashi dans le documentaire 808. Mais environ 2 ou 3  % étaient défectueux, ils faisaient un bruit très particulier (un bruit blanc, NDLR) et étaient mis de côté. Les bons étaient vendus et ceux-là étaient jetés à la poubelle. Je suis parti à la chasse aux transistors défectueux et c’est leur incorporation à la TR-808 qui donne ce grésillement, ce son si singulier. » Malheureusement, ou heureusement, c’est selon, la technologie progresse à une vitesse folle, et réduit rapidement le pourcentage de transistors défectueux. Ikutaro Kakehashi ne le sait pas encore, mais quatre ans plus tard, il ne pourra plus se fournir et devra laisser tomber la production de la TR-808.

Visualiser la mesure

Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, il s’agit de créer un instrument novateur. La TR-808, entièrement analogique, aura la particularité de représenter les seize temps divisés en quatre mesures visuellement, avec seize boutons de couleur. Pour chaque mesure, une couleur. Un potard permet de sélectionner l’élément que l’on veut programmer. Si on le place sur le kick, par exemple, il suffit d’enfoncer les boutons correspondant à l’endroit où l’on souhaite placer un coup de kick. Si celui-ci doit être placé sur chaque premier temps des quatre mesures disponibles, on enfonce donc le premier, le cinquième, le neuvième et le treizième bouton. La machine garde cette programmation en mémoire, puis on tourne le potard pour choisir la snare, par exemple, et on répète l’opération.

Au total, l’utilisateur dispose de seize éléments différents : kick et snare, donc, mais aussi la cowbell, une des signatures sonores de la machine, une cymbale, un charleston ouvert et un charleston fermé. Les cinq autres, à savoir le tom basse, le tom médium, le tom haut, le rimshot et le clappement de main, ont la particularité de pouvoir changer de son et de devenir respectivement une conga basse, une conga médium, une conga haute, une clave et une maraca. Tous ou presque sont modulables. On en change le volume bien sûr, mais aussi la résonance, la tonalité, l’attaque… L’éventail des possibles est grand, mais c’est surtout le côté instinctif et immédiat de la TR-808 qui la différencie.

Voler de ses propres ailes

Lors de sa commercialisation, il est évident que Roland a échoué à synthétiser les bruits organiques d’une batterie ou de percussions. Tant pis, la TR-808 sera donc un instrument destiné aux musiciens voulant enregistrer des démos. Un de plus. Juste avant sa mise en vente, un exemplaire est envoyé au groupe japonais Yellow Magic Orchestra, dont font partie les grands Haruomi Hosono et Ryuichi Sakamoto. Tadao Kikumoto s’en souvient très bien : « Ça a été une surprise d’entendre le son de notre instrument pendant une diffusion de leur live au Budokan (seulement commercialisé en CD en 1993, NDLR). » À partir de ce moment, la TR-808 va envahir la cold wave japonaise et voler de ses propres ailes. Pour longtemps.

Car à l’autre bout du monde, un homme est particulièrement attentif à la musique du Yellow Magic Orchestra, qui utilise de nouveau la 808 sur son titre « 1000 Knives », sorti en 1981 sur l’album BGM. Il s’appelle Lance Taylor, mais à New York, tout le monde le connaît sous le nom d’Afrika Bambaataa. Ce DJ américain fait partie de la Sainte Trinité du hip-hop avec Grandmaster Flash et Kool Herc. Ces trois noms ont posé les bases de cette culture dans le Bronx des années 1970. À force de tournées et de boulimie musicale, au début des années 1980, Bambaataa veut voir ailleurs. Le mouvement hip-hop qu’il a contribué à fonder ne lui semble plus assez novateur. Il décide de s’abreuver de Kraftwerk et de Yellow Magic Orchestra, d’orienter sa musique vers une expérimentation sonore bien plus prononcée et de s’entourer d’hommes de studio comme Arthur Baker et John Robie.

Les trois larrons sont au studio Intergalactic, à New York, et s’équipent de plusieurs machines. Deux seront capitales dans ce qu’ils s’apprêtent à produire : l’échantillonneur Fairlight CMI et la TR-808. En quelques heures, ils pondent un titre mélangeant hip-hop et rap vocal, avec une mélodie de Kraftwerk et une rythmique breakée au possible. Ils créent l’archétype d’un nouveau son : l’électro-funk. Le morceau sort en juin 1982 et s’appelle « Planet Rock ». Ses BPM sont bien plus élevés que les standards alors en vigueur et il envahit les ondes de tout le pays d’une façon totalement inattendue. La TR-808 rayonne aux yeux du monde, funky au possible, armée d’un kick ravageur, très malléable. Elle devient l’instrument urbain par excellence, fondue dans le son new-yorkais et tournée vers le futur.

Ah, la Belgique…

À 5 700 kilomètres à l’ouest de New York, un autre moment clé survient la même année. Il ne le sait pas encore, mais Marvin Gaye n’a plus que deux ans à vivre avant d’être assassiné par son propre père. Il a quitté son label de toujours, la Motown, s’est exilé en Belgique, à Ostende, et soigne sa dépression. Il a pris l’habitude de se rendre à Ohian. Dans cette petite ville de 3 000 âmes, située dans les terres près de Bruxelles, se trouve l’un des studios les plus pointus de Belgique, le Studio Katy, qui abrite un synthétiseur Jupiter-8, de la marque Roland également, et une TR-808. Deux instruments que Gaye veut utiliser pour son prochain (et en fait dernier) album, Midnight Love.

L’ingénieur du son anglais dépêché pour travailler sur ces sessions, Mike Butcher, se rappelle que toutes les programmations de boites à rythmes avaient été indiquées en amont par le chanteur : « Quand il est arrivé au studio, les bases des patterns étaient déjà programmées. Les tempos étaient indiqués et il ne fallait surtout pas y toucher. C’était très important, surtout pour le bouton “fine”(le contrôleur de précision, NDLR) et celui du tempo. C’était non négociable. Il m’a dit  : “OK, ça, c’est la chanson numéro 1, enregistre le pattern.” Il s’est assis, a écouté l’enregistrement. Stop. C’était fini. » Sexual Healing, l’une des chansons du disque, sort en septembre 1982. C’est l’un des plus grands succès de la carrière de Marvin Gaye.

Avec ces deux piliers discographiques, les ventes de la TR-808 décollent. Enfin, pas très haut. En trois ans et demi, il s’en vend 12  000 exemplaires dans le monde, au prix d’environ 1 200 dollars. Les chiffres auraient été bien plus élevés si ces satanés transistors défectueux n’avaient pas cessé d’être fabriqués. Mais qu’importe, c’est aussi comme cela que la machine a construit sa légende. Cette dernière, d’ailleurs, ne fait que commencer.

Plus fort, plus profond

Mais quittons la soul pour revenir au hip-hop. Dans cette musique, il y a deux instruments, électroniques bien sûr, qui ont façonné le genre : le sampleur SP-1200, sorti en 1987 par la société E-mu, et la TR-808. À New York, les musiciens s’approprient cette dernière, notamment toute l’écurie de gros calibres qui enregistrent au mythique Chung King Studio. Parmi eux, on compte les producteurs Rick Rubin et Russell Simons – qui ont fondé le label Def Jam – T La Rock & Jazzy Jay, les Run-DMC, les Beastie Boys ou LL Cool J. La 808 devient garante du son de la mégalopole au milieu des années 1980. Plus encore lorsque les musiciens de The Bomb Squad, qui produisent les instrus de Public Enemy, la découvrent. À partir de ce moment-là, le hip-hop ne va plus jamais sonner pareil.

Il faut expliquer une chose : le kick de la TR-808 est reconnaissable entre mille. Il est surtout équipé d’un potard de decay, qui agit sur sa résonance. Une trouvaille de Tadao Kikumoto, paraît-il ? Lorsqu’il est mobilisé et que les bonnes modulations sont effectuées, une profondeur et une lourdeur affolantes s’en échappent. Pourtant, l’exploitation extrême du decay n’est pas à mettre au crédit de Hank Shocklee, leader de The Bomb Squad, mais à celui de Doctor Dré. Attention, rien à voir avec le boss du son West Coast. Celui-ci est new-yorkais, proche de la clique du Chung King Studio, et surtout producteur de son groupe, Original Concept. Sur leur titre « Knowledge Me », on entend cette basse assourdissante, ce kick menaçant, la TR-808 poussée dans ses retranchements.

Le rythme devient tonal

Mais The Bomb Squad va aller plus loin. Avec le decay et la résonance qui en résulte, le kick a une note très audible. Alors, au lieu de rajouter des lignes de basses à leurs productions, Hank Shocklee et consorts vont sampler d’autres morceaux qui contiennent déjà de la TR-808, et en échantillonner les différents éléments rythmiques grâce à leur sampleur SP-1200, unissant alors les deux machines phares du rap dans un même son. Ils cherchent notamment des chansons qui utilisent le decay sur le kick. « Trouver les samples, c’était plutôt facile parce que j’avais une collection de vinyles ridicule, expliquait Shocklee. Par contre, trouver le bon élément à intégrer au bon contexte, ça c’était difficile. » En jouant sur le pitch du sampleur (plus on augmente la vitesse de lecture, plus la tonalité augmente, et plus on ralentit la lecture, plus la tonalité baisse), ils parviennent à composer des lignes de basses mélodiques. L’attaque du kick est percussive, sa résonance grâce au decay pitché à différentes tonalités est mélodique. En somme, le rythme devient tonal. Et surtout, le grain est dingue. Une grande partie de l’album It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back de Public Enemy, sorti en 1988, est composée sur ce principe.

Cette technique, qui mobilise le decay du kick et le pitch de sa note, sera également utilisée par un autre courant majeur des années 1980  : la Miami bass. Les liens entre cette musique et le hip-hop sont étroits. Toutes deux partagent une volonté de casser un son radiophonique trop lisse. Et la TR-808, par sa rugosité, est l’instrument parfait pour cela. Surtout qu’à Miami, la musique s’écoute au volant de grosses cylindrées, avec des enceintes toujours plus monstrueuses. Et pour cela, il faut du kick, et du decay.

Le mouvement Miami bass est colossal et l’utilisation de la TR-808 en est presque une condition sine qua non, alors qu’elle est en rupture de stock depuis 1983 et l’arrêt de sa fabrication. Les titres comme « Fix It In The Mix » de Pretty Tony ou les productions de Dynamix II, qui utilisaient également la combinaison TR-808/SP-1200, en sont des archétypes. « Les premiers samples d’éléments rythmiques ont été la clé de notre processus artistique, expliquait Todd Walker, un des membres de Dynamix II, sur le site de Roland. On sample tout et n’importe quoi, surtout des sons comme celui de la TR-808. Ensuite, on les bouclait, on les dépitchait, et on voyait quel bass drop ça pouvait produire. »

La liste est interminable

Dans les années 1980, la TR-808 a totalement inondé les musiques électroniques, y compris des productions plus pop comme le tube « Let The Music Play » de Shannon, ou « I Wanna Dance With Somebody » de Whitney Houston. Mais aussi la new wave, l’acid house, le post-punk, la Chicago house… Elle traversera les époques et les genres, jusqu’à devenir un élément clé de la drum & bass, et s’imposer, encore aujourd’hui, comme la boîte à rythmes fétiche de nombreux producteurs de trap. Il suffit d’écouter l’un des beatmakers les plus influents du rap d’Atlanta post-2010, à savoir Metro Boomin, pour le constater. La fameuse cowbell, revenue en force dans le rap US de ces dernières années, résonne dans ses productions, comme sur son dernier album commun avec le rappeur 21 Savage, Savage Mode 2.

Et que dire de Kanye West, qui sortait l’un de ses meilleurs albums en 2008, 808s and Heartbreak, grandement basé sur le son de la TR-808 (beaucoup le soupçonnent d’ailleurs de s’être aussi largement servi d’une TR-909) ? Ou de Drake, qui n’a eu de cesse de poser sa voix sur ces drums mythiques, comme sur son carton God’s Plan ? Même si, concernant la discographie du Canadien, l’exemple le plus parlant reste le titre « Blem », tiré de son album More Life en 2017, et produit par T-Minus. La TR-808 n’a jamais disparu des studios ou des charts. Certes, le hip-hop, par exemple, l’a quelque peu délaissée durant les années 1990. Mais son retour en grâce a eu lieu dès le début des années 2000, grâce à des producteurs comme Timbaland ou Lil Jon. D’ailleurs, avec quelle boîte à rythmes pensez-vous que ce dernier a produit le hit planétaire « Yeah  ! » d’Usher, en 2004 ? 

« Nothing sounds quite like an 808 »

Il est amusant de voir que les ingénieurs de Roland ayant conçu la TR-808 n’ont eu conscience que très tardivement de l’impact de leur instrument sur les musiques électroniques. « Nous n’avions absolument pas conscience de cette Mid-O fever (faisant référence à la série Mid-O de la marque, qui comprend notamment la TR-808, la TR-909 et la TR-303, ndlr) sur les musiques américaines et européennes, jusqu’en 1992, date à laquelle un type bien informé travaillant dans une de nos branches étrangères nous en a parlé, raconte Tadao Kikumoto. Même monsieur Kakehashi et les départements internationaux ne savaient rien du marché parallèle qui se créait autour de notre instrument. »

Car oui, de nos jours, il est très difficile de se procurer l’une des 12  000 TR-808 fabriquées entre 1980 et 1983. Elles peuvent coûter jusqu’à 4 000 dollars. Pourtant, Roland n’est pas resté les bras croisés. Via plusieurs projets, l’entreprise a ressuscité sa boîte à rythmes légendaire. En 2014, par exemple, elle commercialisait la TR-8, version non analogique, allégée, et plus abordable (environ 400 €), taillée pour le live, mais qui est en fait un mix numérique entre sa grande sœur et la TR-909. Puis la TR-8S, qui, cette fois, reproduit également les sons des TR-707, TR-727, et TR-606, pour 600 €, avec de très larges possibilités de modulations. Enfin, une réplique logicielle, la Cloud TR-808, a vu le jour en 2018, et s’est vendue comme des petits pains. Roland n’allait certainement pas laisser une telle manne financière potentielle inexploitée.

Elle semble désormais bien loin l’époque où Ikutaro Kakehashi partait à Chicago avec ses prototypes sous le bras pour les confronter à la réalité de ce marché naissant. Le Japonais est décédé le 1er avril 2017 à l’âge de 87 ans, dans la discrétion, lui qui ne donnait que très peu d’entretiens. Il est, sans conteste, l’un des créateurs d’instruments électroniques les plus importants de l’histoire, et, très certainement aussi, l’un de ceux qui a mis le plus d’outils différents à la disposition des musiciens. Si son empreinte sur la musique, sur toutes nos musiques, est bien plus vaste, la TR-808 demeure sa création la plus impactante. Car comme le disaient les Beastie Boys en 1998 sur leur titre « Super Disco Breakin’ » : « Nothing sounds quite like an 808. »

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant