Les trois vies du B018, le club souterrain le plus culte de Beyrouth

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Mohamad Abdouni
Le 22.02.2021, à 11h40
16 MIN LI-
RE
©Mohamad Abdouni
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Mohamad Abdouni
0 Partages
Né dans un minuscule appartement de la capitale libanaise pendant la guerre civile, le B018 est devenu un club mythique attirant les DJs du monde entier. Il est aujourd’hui confronté à la plus grave crise économique que le pays ait jamais traversée, ainsi qu’aux conséquences d’une explosion qui a ravagé toute une partie de cette ville côtière. Malgré tout, il reste le miroir d’une ville où se côtoient la vie et la mort, la fête et la guerre, l’espoir et la désillusion.

Par Hugo Lautissier, à Beyrouth. Photos  : Mohamad Abdouni

C’est un réflexe que l’on développe dans les pays en guerre. À la première détonation, il faut se précipiter vers les fenêtres – si celles-ci ont tenu le choc –, les ouvrir et s’en écarter, pour éviter que la deuxième déflagration ne transforme votre bureau ou votre cuisine en déchiqueteuse. Dans le quartier de la Quarantaine, à Beyrouth, à moins de deux kilomètres de l’épicentre de l’explosion, Bernard Khoury, 52 ans, a retrouvé les vieux automatismes. La dernière fois, c’était à l’été  2006. L’armée israélienne bombardait Beyrouth et ses principales voix d’accès. Les bureaux de l’architecte libanais, un immense loft situé au quatrième étage d’une ancienne usine en bordure de l’axe autoroutier traversant le pays, étaient alors une cible idéale. À l’époque, il a passé une partie de l’été à surveiller ses fenêtres, mais le pire n’est pas arrivé. Pas cette fois.

Les explosions sur le port de Beyrouth le 4 août 2020. ©AFP

Mardi 4 août, peu après 18 heures. À la première détonation, Bernard Khoury se précipite vers les fenêtres intactes de son bureau. 18  h  08. Il est toujours en train de s’activer sur le loquet défectueux de l’une d’elles quand survient la seconde déflagration. L’architecte est propulsé plusieurs mètres en arrière. La vitre récalcitrante file juste au-dessus de sa tête et finit son vol plané à l’autre bout du loft. Ce jour-là, les bons réflexes de Bernard Khoury auraient pu le tuer. « C’est seulement le lendemain que j’ai réalisé que la fenêtre que j’essayais d’ouvrir n’était plus là. Je ne comprends toujours pas comment elle ne m’a pas coupé en deux ». La quinzaine de personnes réunies à l’étage s’en sort miraculeusement, malgré quelques blessures légères. Ce 4 août 2020, « l’ennemi sioniste », comme on l’appelle au Liban, n’est pas en cause. L’explosion du port de Beyrouth, qui a fait plus de 200 morts et des milliers de blessés, serait le fruit d’une négligence des autorités portuaires. À l’origine du désastre se trouvent 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, stockées depuis 2013 dans des conditions parfaitement inadaptées. La déflagration a provoqué des dégâts dans une grande partie de la ville et a été entendue jusqu’à Larnaca, à Chypre. Soit à 200 kilomètres de là.

Bernard Khoury©Mohamad Abdouni

On rencontre l’architecte deux mois plus tard. Deux de ses amis sont morts dans l’explosion. Dans le loft qui abrite son cabinet DW5, plus aucune trace de ce 4 août  : de nouvelles fenêtres ont été installées et chacun travaille tranquillement à son poste. Dans cette ville qui a connu tant de destructions, on ne perd jamais de temps pour rebâtir. L’histoire de la guerre civile (1975-1990) est pleine de ces gens qui repeignaient les devantures de leur immeuble entre deux explosions. On reconstruit un peu pour oublier, reprendre le cours de sa vie au plus vite, et parfois, aussi, pour cacher les fantômes sous le tapis. Les bureaux de Bernard Khoury sont à l’image du personnage  : spectaculaire et iconoclaste. Dans un coin du loft sont parquées deux motos Ducati et quatre voitures de sport. Comparé à la taille de la pièce, son bureau paraît minuscule. Sur la table trône une reproduction du poing serré, symbole de la Thawra, la révolution née le 17 octobre 2019. On peut également apercevoir une réplique de mitraillette et une maquette d’un bâtiment réalisé par Khalil Khoury, le père de Bernard et l’un des pionniers de l’architecture moderne au Liban, au début des années  80. Une lourde matraque encombre aussi le peu d’espace libre sur le bureau. Comment se l’est-il procurée  ? « Volée aux flics… », répond l’architecte sans plus d’explications. 

Bernard Khoury traîne depuis vingt ans une image de bad boy et d’architecte de génie. Ses créations, sombres, métalliques, brutales, font le tour du monde et ne laissent personne indifférent, tout comme ses prises de position, jamais consensuelles, souvent politiques. « Produire du sens politique au Liban n’est pas possible sur le terrain conventionnel des partis politiques, car ce terrain a été court-circuité par une caste », développe-t-il. « À ce titre, l’explosion est l’aboutissement logique d’un système qui touche à sa fin. Il n’y a plus de projet de nation au Liban, c’est fini. Il faut chercher ailleurs pour trouver du sens. Ceux qui ont produit du politique dans ce pays sont des cinéastes, des médecins, des artistes ou des architectes. » Son premier coup d’éclat architectural date de 1998. Il avait tout juste 30 ans, tout à prouver et pas un sou en poche. Avec son cousin Naji Gebran, il a fondé un club au succès phénoménal, le B018, dans une ville déchirée par quinze ans de guerre civile. Depuis, l’aura du lieu dépasse les frontières du pays pour s’imposer comme un mythe du monde de la nuit.

«  C’est la vie qui sort de ce trou  »

Le B018 se situe à quelques dizaines de mètres des bureaux de l’architecte. Là aussi, les destructions sont considérables. L’explosion n’y a pas fait de victimes, mais d’importants dégâts matériels, estimés à 300  000  dollars. Dès le lendemain du 4 août, et pendant plusieurs semaines, le parking du club s’est même transformé en plateforme d’accueil pour une douzaine d’ONG, venues en aide aux sinistrés de l’explosion. D’extérieur, le B018 est plus discret que sa réputation. Construite en sous-terrain, la petite discothèque est un bunker qui rappelle les abris antiaériens, posé au milieu d’un large parking. Le club est quasiment invisible pour les passants. On y pénètre par des escaliers métalliques et sonores qui s’enfoncent sous terre.

Les escaliers du B018©Mohamad Abdouni
Le parking du B018©Mohamad Abdouni

Seul le toit, qui ressemble à un tombeau, dépasse du sol de quelques dizaines de centimètres. C’est en partie cette structure qui a donné au club sa réputation. Car pendant les nuits endiablées du B018 ou au petit matin, le toit s’ouvre au-dessus du dancefloor grâce à un système de pistons hydrauliques. Le public danse alors sous les étoiles ou contemple le lever de soleil. Effet garanti. « Je me souviens qu’une nuit d’hiver, le toit était ouvert et il a commencé à pleuvoir très fortement. La foule était trempée, mais personne n’en avait rien à foutre. Tout le monde continuait de danser. Mes platines CD ont cessé de fonctionner et j’ai dû me rabattre sur un set préparé pour les cas d’urgence », se souvient Ziad Ghosn, DJ résident du B018 depuis 2005. D’autres se rappellent un DJ anglais très croyant et non-fumeur. En plein set, ce dernier commence à s’énerver de l’absence de ventilation dans la salle. Sans prévenir, un des gérants du B018 actionne alors l’ouverture du toit. Le DJ, qui joue dans le club pour la première fois, croit aussitôt à un miracle d’inspiration divine.

Ziad Ghosn, DJ résident du B018©Mohamad Abdouni

Le toit n’est évidemment pas le seul élément qui fait du B018 un lieu à part. La localisation du club a longtemps participé à sa renommée mystérieuse. La Quarantaine, dont le nom résonne étrangement avec l’époque, est un quartier portuaire au nord de la ville. Aujourd’hui encore, c’est un endroit à part, coincé entre l’autoroute et la mer. On y croise des chiens errants, des bus abandonnés et des camions transportant des vaches malingres, tout juste sorties du port et déjà en partance pour l’abattoir. Au début du XXe siècle, il est la porte d’arrivée des migrants, voyageurs et pèlerins à Beyrouth. Les arrivants suspectés d’avoir contracté une maladie y sont confinés pendant quarante jours. À partir de 1915, ils sont rejoints par des milliers d’Arméniens fuyant le génocide perpétré par l’Empire ottoman, puis en 1948 et la création d’Israël, par des dizaines de milliers de Palestiniens expulsés de leur territoire. Ceux-ci s’installent durablement dans ce quartier, qui prend rapidement la forme d’un camp de réfugiés.

C’est l’histoire de ce camp qui vaut encore aujourd’hui une image macabre à ce quartier. En janvier 1976, au début de la guerre civile, le camp de la Quarantaine a été le théâtre d’un massacre perpétré par des milices chrétiennes. Le camp a été rasé et la tuerie s’est soldée par des centaines de victimes, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Le fait qu’un club, quelques années après la fin de la guerre civile, ouvre dans la même zone, qui plus est en sous-terrain, a fait naître la légende d’une ville qui danse littéralement sur ses morts. L’image a fait les choux gras de la presse locale et internationale et participé au mythe, trop beau pour être vrai, d’un pays qui renaîtrait chaque fois de ses cendres, tel le phénix.

L’histoire du B018 a commencé avec des pirates. On n’avait pas vraiment à faire à des Jack Lang.

Bernard Khoury, architecte

La vérité est pourtant beaucoup plus triviale. Au moment de choisir où construire leur club, les deux cousins Bernard Khoury et Naji Gebran cherchent un terrain peu onéreux, proche du centre-ville, mais sans voisinage. La Quarantaine, entouré par les abattoirs et les tanneries qui dégagent une odeur nauséabonde, est alors le secteur parfait pour faire du bruit sans être inquiété. « Les gens n’ont jamais compris que le B018 est un geste tendre envers un quartier qui est une plaie béante, une zone maudite que la ville a contournée dans son développement. La nuit, c’est la vie qui sort de ce trou, pas un de leur fantasme macabre à deux balles », s’emporte l’architecte.

Le toit du B018.©Mohamad Abdouni

La création même du club charrie son lot d’histoires hallucinantes. En effet, les propriétaires du terrain sur lequel a été construit le B018 avaient fait appel à un courtier pour gérer la transaction. L’homme était impliqué dans l’une des plus vastes affaires de vente d’armes de l’après-guerre civile et sans doute aussi dans le massacre de la Quarantaine. Assis sur des millions de dollars, le courtier a fui le pays pour le Brésil, pourchassé par des milices libanaises qui réclamaient l’argent. Il a fini sa course à São Paulo, assassiné avec sa femme de plusieurs balles dans la tête. « L’histoire du B018 a commencé avec des pirates. On n’avait pas vraiment à faire à des Jack Lang. Mais ce club, c’est avant tout celui de mon cousin Naji. Tu l’as déjà rencontré  ? », demande Bernard. « Il faut que tu le voies, c’est un personnage. »

Le prophète du Maamelteim

Changement de décor. Le fondateur du B018, Naji Gebran, donne rendez-vous à son domicile de Maamelteim, un quartier de la ville balnéaire et côtière de Jounieh, à une vingtaine de kilomètres au nord de Beyrouth. Ici, c’est un autre type de vie nocturne qui prospère. Les « Super night-clubs » ou « Cabarets », comme on les appelle, sont des hauts lieux de la prostitution. Ils cohabitent avec les plages, le casino du Liban et les familles aisées. Naji Gebran habite dans un immeuble conçu par son oncle, Khalil Gebran. Au sommet de cet impressionnant bâtiment de béton qu’on nomme ici le Manar, un vaste terrain de tennis offre une vue imprenable sur la mer et la baie de Jounieh. C’est là qu’est né l’ancêtre du B018, dans les années  1980. Le nom du club n’est autre que le numéro de sonnette de l’appartement.

À 55 ans, Naji Gebran est un homme fatigué. Les excès, le stress et les désillusions personnelles accumulées après plusieurs décennies intenses ont fini par entamer sa santé. Il a le souffle court et des problèmes cardiaques. À cause du virus, il ne sort presque plus de son appartement depuis le mois de mars et respecte scrupuleusement les gestes barrières. Une frustration pour ce bon vivant qui parle autant de musique que de bonne bouffe. Originaire de Beyrouth, Naji a quitté la ville au début des années 80 pour s’installer ici, où vit toujours sa mère. À l’époque, il venait d’arrêter les cours pour se consacrer à son groupe baptisé  Wrong approach, au sein duquel il jouait de la batterie. Mais la guerre a divisé Beyrouth en deux  : à l’Est les chrétiens, à l’Ouest les musulmans. Et entre les deux, la ligne verte, un no man’s land où ceux qui s’aventuraient étaient la cible de snipers. Dans ce contexte, une partie des membres de son groupe ont fini par fuir à l’étranger. Naji lui-même a été kidnappé par une milice palestinienne alors qu’il travaillait dans l’un des restaurants de son père, un pianiste, figure marquante de la vie nocturne de l’époque. Il n’avait que 14 ans. De la guerre, l’homme garde aujourd’hui en tête les images des bombardements qui s’abattaient sur sa ville balnéaire de Jounieh. « Quand des obus tombaient dans la mer », décrit Naji, « il y avait toujours une armée de pécheurs qui se précipitaient sur leurs bateaux pour ramasser les poissons morts qui remontaient à la surface. »

Le but de la musicothérapie, c’était de réussir à oublier tout ce qui nous entourait pendant quelques heures.

Naji Gebran, fondateur

Pour oublier les affres de la guerre, Naji commence à organiser des soirées de musicothérapie dans son studio au début des années 80, afin de faire profiter à tous de son énorme collection de vinyles. La famille, les voisins, les amis, puis les amis d’amis s’entassent dans le petit studio, pour écouter des heures durant une musique que l’on n’entend nulle part à Beyrouth: du jazz, du classique, du blues. « Le but de la musicothérapie, c’était de réussir à oublier tout ce qui nous entourait pendant quelques heures », se souvient Naji Gebran. Ces soirées de mélomanes ont beau faire du bien, ce dernier rêve déjà d’autre chose. Si la paix revient un jour, il veut ouvrir son propre bar pour pouvoir y passer sa musique plutôt que « la pop easy listening de merde et le disco » qu’on entend partout à l’époque.

Des vaches, une Ferrari et des escarpins propres

Quand la guerre se termine, en 1990, l’horizon des possibles semble enfin s’ouvrir pour Naji. Fini la musicothérapie, il se marie et concrétise son rêve en ouvrant son premier bar-club. Celui-ci se nomme déjà le B018, il ne se situe pas encore à la Quarantaine, mais dans le quartier de Sin el Fil, sur un terrain dont a hérité son épouse. À l’époque, le coin n’est pas encore le secteur résidentiel envahi par les immeubles et la circulation qu’il est devenu. C’est une vaste zone industrielle sans route goudronnée, où se côtoient les terrains agricoles, un souk aux légumes et quelques entrepôts. Nous sommes en 1994, un vent nouveau souffle sur la ville. La jeunesse souhaite en finir avec quinze ans de privations et de cloisonnement confessionnel. Elle n’aspire qu’à une chose  : faire la fête. « Les premiers jours, c’était la même bande de vingt potes habituels. On rapportait des caisses d’alcool et on écoutait Naji jouer, comme on le faisait avant, à ses soirées musicothérapie », se souvient Bernard Khoury. « Puis je suis parti aux États-Unis pendant deux semaines. À mon retour, c’était un vendredi, il y avait 200 bagnoles qui faisaient la queue pour rentrer dans le club. » Naji complète  : « Avant le B018, les soirées club étaient réservées à une élite. C’était très BCBG avec cravate obligatoire. Évidemment, chez nous, personne ne portait de cravate. »

L’ambiance dans le B018 du quartier de Sin el Fil.©Nagi Morkos

Au début, le B018 du quartier de Sin el Fil est ouvert tous les jours de 17 h à 6 h du matin et Naji en est l’unique DJ. Il joue sans relâche, parfois pendant douze heures d’affilée.Derrière les platines, il se transforme. Ses choix musicaux sont radicaux, il refuse systématiquement les requêtes musicales des clients et fait preuve d’une assurance – voire d’une arrogance – qui tranche avec sa timidité naturelle. Le club peut accueillir 200 personnes, mais chaque nuit ce sont 2  000 à 3  000 noctambules qui se succèdent pour assister au spectacle offert par le DJ. « Sa façon de jouer était incroyable », se souvient Bernard Khoury. « Naji, c’est le mec qui peut enchaîner un morceau de Stravinsky avec Brassens, partir pisser puis revenir passer de la techno. C’était hypnotique. »

Naji Gebran dans le B018 du quartier de Sin el Fil.©Nagi Morkos

Nagi Morkos connaît le fondateur du B018 depuis plus de trente ans. Cet ancien propriétaire d’un bar-restaurant et ami fidèle n’a rien oublié de l’époque  : « Les soirées au B018 étaient folles. De nombreux habitués venaient tous les jours. Il pouvait y avoir une ambiance de décadence. Tout le monde dansait sur les tables, parce qu’il n’y avait pas de piste à proprement parler. » Naji Gebran se souvient d’une photo parue dans la presse américaine qui résume bien l’esprit du club. On y voit un chemin de terre boueux et encombré de véhicules qui mène au B018. Une Porsche fait la queue avec un camion chargé de vaches devant lequel patiente une Ferrari. Le cliché immortalise le moment où le conducteur porte dans ses bras la passagère pour éviter qu’elle ne salisse ses escarpins. « C’était vraiment ça, ce club. Il y avait des riches et des pauvres, des Ferrari et des gens qui n’avaient pas de voiture, des communistes, des artistes », énumère Naji. « La communauté gay, qui n’avait pas vraiment la faveur des boîtes de nuit à cette époque, venait aussi beaucoup. » Après quelques années de succès, le B018 de Sin el Fil ferme ses portes en 1997, quand Naji se sépare de sa femme. Lors d’une dernière soirée arrosée, Bernard Khoury lui promet qu’il l’aidera pour son club. « Ce n’était pas tombé dans oreille d’un sourd », sourit aujourd’hui l’architecte.

Naomi Campbell en quarantaine

Le nouveau club, construit en 1998 dans le quartier de la Quarantaine, conforte le succès du B018 et achève d’en faire un lieu légendaire. « Contrairement à son essence jazz et blues, le B018 est devenu un club électro à la Quarantaine », explique Nagi Morkos. « La techno n’était pas du tout dans l’ADN de Naji à l’origine, mais il y a excellé. La boîte est devenue un incontournable de la scène électro à Beyrouth. » Les célébrités internationales affluent. Le club devient le lieu où il faut être vu quand on est de passage à Beyrouth. On y croise entre autres le DJ Paul Oakenfold, l’équipe du club anglais Ministry of Sound ou le réalisateur Emir Kusturica.

Mais tous ces visiteurs doivent d’abord être acceptés par Mohammad Abdel Karim, le physio du B018 depuis 24 ans. À 58 ans, ce dernier a le même âge que Sven Marquardt, le célèbre videur du Berghain, à Berlin. Mohammad a participé aux premières soirées musicothérapie à Jounieh et, depuis 1996, n’a plus jamais cessé de travailler avec Naji. « Le Liban est un petit pays et, aujourd’hui, je vois les petits cousins ou les petits frères de ceux qui venaient dans les années  90 », s’amuse le physionomiste. Une nuit, alors que le club est bondé, Naji donne pour indication à Mohammad de ne plus laisser rentrer personne. Le top model Naomi Campbell, qui sort d’un défilé juste à côté du club, fait alors la queue devant le B018, dehors, parmi des centaines de personnes. Certains clients commencent à avertir le videur. Mohammad qui n’a jamais entendu parler de Naomi Campbell revient voir Naji pour le prévenir. Mais devant ses hésitations quant à l’articulation du nom de la star américaine, Naji refuse à nouveau. Il faudra près d’une heure pour que le mannequin star finisse par rentrer dans le B018.

01
Dans les nuits queer du B018
©Mohamad Abdouni

Avec le succès, les premiers problèmes arrivent. Après la guerre et jusqu’en 2005, les Syriens occupent toujours le Liban. Ce nouveau club où circulent drogues, artistes et opposants politiques est étroitement surveillé par les services de renseignements syriens qui ponctionnent Naji à la moindre occasion. « Chaque soir, c’était 20  % des bénéfices du club qui partaient dans leur poche. Ça n’a pas changé après 2005, seule la mafia est différente », selon Naji. « La nuit est un milieu difficile, on y laisse des plumes et j’en paye le prix encore aujourd’hui. Je n’arrivais plus à dormir, ma santé se dégradait, j’étais dépassé ». À la fin des années  2000, Naji Gebran commence à se lasser. Il passe progressivement la main à de jeunes DJs libanais, puis cesse complètement de jouer. 

Chaque soir, c’était 20  % des bénéfices du club qui partaient dans la poche des services de renseignements syriens.

Naji Gebran

La fête est finie

Depuis quelques années, la vie nocturne de Beyrouth a changé. Les big clubs, des salles immenses pouvant accueillir des milliers de personnes, ont fait leur apparition, imposant la capitale libanaise comme une étape incontournable pour tous les DJs d’envergure internationale. Face à cette nouvelle concurrence, le B018 et sa capacité de 500 personnes tiennent bon, même si le renouvellement des équipes de direction et la rénovation du lieu en 2018 n’ont pas convaincu tout le monde.

Dana, 25 ans, fréquente régulièrement le club depuis sa majorité. Elle y a même fêté son anniversaire il y a deux ans. « Il y a une ambiance particulière, tout le monde se connaît. Il y a les soirées deep house du samedi, très axées sur la défonce », détaille la fêtarde. « Moi je préfère les soirées 80’s. La clientèle y est plus âgée et les gens sont habillés différemment. »  « Est-ce que le B018 a su grandir et s’adapter au marché  ? Je ne sais pas. Est-ce que le B018 est toujours une icône incontournable de la nuit libanaise  ? Oui, c’est certain », résume de son côté Nagi Morkos. Il y a encore un an, la capitale libanaise rivalisait avec Rio, Séoul, Barcelone, New York, ou Berlin parmi les dix meilleures villes au monde où faire la fête, d’après le site internet de la chaîne CNN.  

Sur le dancefloor du B018©Nagi Morkos

Comme la plupart des grandes villes, Beyrouth – et notamment ses clubs – tourne désormais au ralenti depuis la crise sanitaire. Mais la capitale libanaise doit surtout faire face à un krach économique sans précédent depuis la fin de l’été  2019. La moitié de la population a basculé dans la pauvreté et un vaste mouvement citoyen a embrasé le pays pendant plusieurs mois, en fin d’année dernière, réclamant la chute de l’élite politique au pouvoir depuis la fin de la guerre civile. L’effondrement du système financier libanais a mis un terme à la parité entre le dollar et la devise locale, la livre libanaise (LL), qui jusqu’ici pouvaient être utilisés de façon indifférenciée. Le dollar qui s’échangeait depuis les années  90 à 1500  LL s’échange aujourd’hui à 7500  LL au marché noir. Le Liban, qui importe plus de 80  % de sa consommation, n’a d’autre choix que de s’approvisionner en dollars au marché noir pour satisfaire la demande, d’où une augmentation des prix. L’argent des déposants est bloqué dans les banques qui n’autorisent les retraits qu’au compte-goutte. Jamais avares de bons mots, les Libanais ont trouvé un terme pour désigner leurs dollars coincés dans le système bancaire libanais  : «  les lolards  ».

Jad Nassar, nouveau gérant du B018.©Mohamad Abdouni

Partout, la ville porte les stigmates de cette triple déflagration politique, économique et sanitaire. Des débris de verre jonchent encore les rues, trois mois après l’explosion, les murs sont remplis de slogans réclamant le départ de l’élite au pouvoir et les devantures affichent portes closes en l’absence de clients. Dans le monde de la nuit, les clubs payent le plus lourd tribut face à cette crise. Jad Nassar, la trentaine, est devenu gérant du B018 en janvier 2020. Il a commencé à fréquenter le club alors qu’il était encore mineur. Depuis son arrivée, il compte les nuits sur place sur les doigts d’une main. Il y a bien eu une soirée avec le duo allemand Âme, en début d’année, mais c’est à peu près tout. Les marges, elles, ont fondu  : « Les gens étaient prêts à débourser 200 dollars pour une table au B018. Aujourd’hui, ils peuvent dépenser 200 000 LL dans la soirée, ce qui fait seulement 25  dollars. »

Désormais, un an de revenu au B018 peut partir dans l’achat d’une enceinte .

Jad Nassar, nouveau gérant

Les boissons, importées, sont devenues inabordables pour la plupart des bourses. Mais le plus gros problème reste la maintenance. « Désormais, un an de revenu au B018 peut partir dans l’achat d’une enceinte. Rien qu’un laser coûte par exemple 26 000 dollars », détaille-t-il. « La crise a complètement changé la donne. Beyrouth pouvait rivaliser avec la scène mondiale, parfois même la devancer. Maintenant, on doit se battre pour pouvoir seulement rester au niveau de l’année dernière. Il n’est plus question d’être précurseur. » Dans ces conditions, plus possible non plus de faire jouer les plus gros DJs internationaux, dont le cachet avoisine les 100 000 dollars. Jad veut y voir une opportunité de sortir de l’ombre pour la myriade de talentueux DJs locaux. D’après lui, l’aura du club, son architecture et son héritage parviendront à redonner le souffle nécessaire quand l’épidémie sera passée. « Si j’ai des enfants un jour, je n’ai aucun doute qu’ils iront au B018. »

Alors que la discussion se termine, Jad propose de nous raccompagner. L’un de ses amis a cassé une des fenêtres de sa voiture et il lui a promis de l’aider à la remplacer. Après l’explosion, les vitres, dont la plupart ont été soufflées à des kilomètres à la ronde, sont devenues une ressource prisée. Nous voilà donc embarqués dans une fourgonnette, la précieuse vitre sur les genoux. En chemin, sur l’autoroute qui lie la Quarantaine au centre-ville, Jad raconte ses déboires, ceux que tous les Libanais traversent : les difficultés à se projeter dans l’avenir et l’envie de quitter le pays. La route longe ensuite ce qui reste du port de Beyrouth. S’en suit un long silence, lourd, empli d’incertitude.

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant