Haçienda : la grande histoire du club qui a changé la musique électronique à tout jamais

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©Patrick Harrison
Le 29.06.2020, à 14h12
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©Patrick Harrison
Écrit par Simon Clair
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Au point de collision entre la culture rock et la house naissante, le mythique club mancunien de l’Haçienda a connu l’une des plus mémorables explosions collectives à la fin des années 1980. Mais même si l’on parle encore aujourd’hui du deuxième Summer of love, son décor aura surtout été celui des guns, des flics et des “doves”.

De 1982 à 1997, l’Haçienda aura vu la mort de la new wave, l’apparition de l’ecstasy, la vague musicale surnommée Madchester et la déferlante acid house. De quoi dresser une épatante chronologie de fin de siècle. Pas de dresscode ni de carré VIP, des consommations vendues quasiment à prix coûtant, rarement un club a su garder avec un tel panache une éthique d’ouverture à tous, même lorsque les gangs et la drogue commencèrent à prendre possession des lieux. Ouverte en 1982 par New Order et son label Factory Records, l’Haçienda aurait pourtant dû couler dès son lancement, tant ses finances étaient déficitaires. Mais par miracle, en 1983, le single « Blue Monday » réalise des ventes astronomiques, devenant le maxi 45T le plus vendu de tous les temps. Aussitôt réinjecté dans le club, l’argent du disque de New Order permettra à l’Haçienda de survivre sans pour autant sortir de la galère, les gérants refusant catégoriquement de céder aux sirènes du business. Aujourd’hui, plus de vingt ans après sa fermeture, le club se trouve toujours sur toutes les lèvres des Mancuniens, même si beaucoup de souvenirs ont été troublés par un brouillard de drogue et de décibels. Rendez-vous au pied des warehouses de Manchester avec ceux pour qui l’Haçienda aura été bien plus qu’une simple suite de soirées perdues dans la grisaille anglaise.

21 mai 1982 : Des insultes et de la sciure

Pour sa soirée d’ouverture, l’Haçienda est pleine. Invité par pure ironie arty, le comique Bernard Manning incarne alors la vieille Angleterre que le club cherche à dépasser. Le bonhomme est donc accueilli par une pluie d’insultes. Dans une salle encore en chantier et sur une sono abominable, le trio new-yorkais ESG (groupe psyché du South Bronx, notamment produit par Martin Hannett, un affilié de Factory Records) assure ensuite son premier concert européen. Dans un coin, Hewan Clarke meuble en passant des disques. Mais l’époque n’était pas encore aux DJ stars et ce soir-là, personne ne le remarque. Après cette fête, le club restera « vide pendant près de cinq ans», dixit son ancien propriétaire Tony Wilson.

1982-1988 : Vaches maigres et musiciens anonymes

Grandmaster Flash, The Smiths, Madonna, Jesus & Mary Chain, Cabaret Voltaire ou les Stone Roses, on ne compte plus les groupes cultes qui passent alors à l’Haçienda sous le statut de parfaits anonymes. Extraordinairement avant-gardiste et fondamentalement éclectique, le club n’arrive pourtant pas à attirer le public de son temps, la faute à une programmation musicale qui regarde vers demain.

28 février 1985 : «Et les mecs ont sorti une putain de
foreuse pneumatique!»

« Je me rappelle très bien du concert de Einstürzende Neubauten [groupe de rock industriel ouest- allemand, ndlr]. C’était de la musique industrielle très bruitiste et les mecs ont sorti une putain de foreuse pneumatique. Ils l’ont démarré sur scène et ont commencé à s’attaquer au poteau central de l’Haçienda. Ce pilier soutenait absolument tout le club, pourtant les gérants se marraient et semblaient trouver ça super cool. Heureusement que le manager de Joy Division a bondi sur scène pour faire arrêter l’engin sinon nous serions tous mort. » John Robb, musicien et journaliste.

Il y en a eu pour un million, avec en plus les pénalités de retard. C’est la plus grosse amende de l’histoire de la musique ! »

Peter Hook, bassiste de New Order

1986 : Haçienda Vs le Fisc

La légende veut qu’entre l’ouverture en 1982 et la fermeture en 1997, chaque client ayant passé la porte de l’Haçienda ait coûté près de dix livres à Factory Records et New Order, les deux propriétaires du club. Encore aujourd’hui, Peter Hook, l’un des membres fondateurs du groupe mancunien, semble presque amusé face à cet immense gâchis financier et l’incapacité du lieu à engranger des bénéfices significatifs. «L’Haçienda était extrêmement mal gérée, à nos dépends. Et ça a toujours posé problème avec New Order », affirme le bassiste éternellement mal rasé. « Aucun de nous n’avait pu envisager les conséquences, le poids que l’Haçienda aurait. Et sans l’argent de New Order, le club n’aurait pas tenu debout plus de cinq minutes. Le jour où l’on a compris que ça allait mal, c’est lorsque les impôts sont venus tout nous prendre, en 1986. Il y en a eu pour un million, avec en plus les pénalités de retard. C’est la plus grosse amende de l’histoire de la musique ! C’est ma fierté ! On a mis dix ans à rembourser tout ça. »

1988 : Drogue et eau en bouteille

En plein milieu de ce que l’Histoire a retenu comme le second Summer of love, Manchester s’initie à deux composantes essentielles de la culture
rave : l’ecstasy et l’acid house. Un mélange explosif et incroyablement complémentaire qui, pourtant, colle alors plutôt mal avec la vente
d’alcool. « La consommation d’ecstasy par personne était bien plus élevée que la consommation de bières », raconte avec amusement Matthew Norman, barman de l’Hacienda de 1988 à 1990. La légende veut que les faibles ventes du bar aient été l’une des raisons de l’enlisement financier du club. Il n’en est pourtant rien, comme l’explique Leroy Richardson qui managea le club durant quinze ans. « À l’ouverture de l’Haçienda, un accord avait été passé avec une brasserie qui nous avait avancé de l’argent qu’on lui remboursait en vendant les bières quasiment à prix coûtant. Une belle arnaque pour nous ! À partir de 1988, absolument tout le monde était sous ecstasy et il faisait presque 40 degrés dans le club. La consommation d’alcool a donc ralenti et nos meilleures ventes sont devenues les bouteilles d’eau. On les vendait à deux livres, ce qui nous faisait une marge bien plus élevée qu’avec la bière. » Nul doute que l’Haçienda aurait généré des millions si le bar avait pu servir des ecstasys.

1988-1989 : Un deuxième été de l’amour

En plein Summer of love, l’acid house déferle sur l’Haçienda, importée di- rectement des clubs américains et des bacs à disques de Chicago. Fini les concerts rock dans une salle presque vide, le club explose sans retenue ses capacités d’accueil et les stars sont désormais les DJ, comme les légendaires Mick Pickering ou Dave Haslam. Au milieu du vacarme, le jeune français Laurent Garnier débarque à l’Haçienda en tant que cuisinier puis entame ses premiers mix sous le nom de DJ Pedro. « C’est là-bas que j’ai entendu de la house pour la première fois. J’ai compris que c’était ce que je cherchais depuis toujours », dira plus tard le DJ français. Devant une telle hystérie acide, les groupes ne peuvent que s’adapter. Les Stone Roses et les Happy Mondays croisent donc leurs guitares aux sonorités électroniques, surfant alors sur la vague de Madchester.

Laurent Garnier période Haçienda

14 juillet 1989 : Murder on the dancefloor

Difficile de faire plus mauvaise pub. Le 14 juillet 1989, une adolescente de 16 ans, Claire Leighton, s’évanouit sur la piste de danse. Aussitôt transportée à l’hôpital, elle décède dans la nuit des suites d’une réaction allergique à l’ecstasy. Le manager de l’Haçienda, Leroy Richardson, se rappelle encore de la tornade médiatique qui s’est alors abattue sur son club : «On était dans tous les journaux alors que cette histoire n’avait en fait rien à voir avec l’Haçienda. Cette fille avait pris la drogue avant de venir et elle est décédée en dehors du club. Mais les médias se foutaient de savoir ce qui s’était réellement passé, ils y ont vu l’occasion de vendre du papier en désignant un bouc émissaire. »

1989-1990 : Le flic de Dieu

1989 : c’est le début d’une ère de répression policière sur l’Haçienda, soutenue par l’opération globale Clubwatch destinée à enrayer la consommation de drogues dans les clubs de la ville. Prenant apparemment son rôle très à cœur, le chef de la police mancunienne, James Anderton, affirme alors publiquement être l’instrument du jugement divin dans ce combat contre l’enfer de la drogue. De quoi inspirer aux junkies des Happy Mondays le morceau «God’s Cop» aux paroles croustillantes: «Dieu a fait pleuvoir les ecstasys / Moi et le chef de la police, on se comprend / Moi et le chef de la police commençons à être défoncés ».

1990-1991 : « Gunchester »

Les années 1990 s’ouvrent sous de mauvais auspices pour l’Haçienda. En septembre 1989, la police décide de fermer le Gallery, alors repère préféré du gang du quartier de Cheetham Hill. Presque aussitôt, les lascars migrent vers l’Haçienda, attirés notamment par l’important trafic de drogue qui s’y déroule. « Dès que les autres gangs ont vu qu’il y avait énormément d’argent à se faire à cause de la drogue, ils ont commencé à se disputer du terrain à l’intérieur même de l’Haçienda. C’était la guerre des gangs dans le club, un peu comme si on avait mis Compton sur un dancefloor ! », raconte aujourd’hui Andy Gardiner, natif de Manchester et client régulier du club à cette époque-là. « Sous les alcôves, il y avait quatre bancs avec des tables. Rapidement, chaque gang a eu son propre banc : un pour les mecs de Cheetham Hill, un pour ceux de Wythenshawe, un pour le gang de Gooch et un pour les malfrats de Salford. Il y avait donc des histoires de territoires dans le club. À plusieurs reprises des bagarres ont éclaté et des armes à feu ont été dégainées. Personne n’est mort mais il y a eu beaucoup de blessés, les gens ont soit tiré en l’air soit dans les jambes. »

Craignant de se confronter aux gangs armés, la police de Manchester décide rapidement de lâcher prise, laissant l’Haçienda se débrouiller avec les problèmes qu’elle a elle-même créés. « Je me rappelle même que des gangsters ont essayé de voler le coffre-fort. Ils l’ont traîné sur le dancefloor après être entrés par effraction le matin. Comme ils ne pouvaient plus le bouger, ils l’ont laissé au milieu de la salle. Après ça, un détecteur de métal a été installé mais c’était trop tard : le club n’était déjà plus sous le contrôle de ses gérants. » Pour éviter ce genre d’incident, Peter Hook, Rob Gretton (le manager de New Order) et Tony Wilson (le patron de Factory Records) adoptent la méthode du « sois proche de tes amis et encore plus de tes ennemis » en embauchant comme videurs les frères Noonan, figures tutélaires du crime organisé à Manchester. « Tout le monde savait que Dessie Noonan avait tué une vingtaine d’autres gangsters et que Dominic était l’un des mecs les plus vicieux de la ville», rappelle Andy Gardiner. Mauvaise idée. Dès lors, l’escalade de violence ne s’arrêtera jamais. Seules les agressions sur le personnel se feront plus rares, les Noonan ayant négocié un pacte avec les membres du gang de Salford (leur propre gang) en échange d’une réduction sur leurs consommations.

Les gangs ont commencé à se disputer du terrain à l’intérieur même de l’Haçienda. C’était la guerre dans le club, un peu comme si on avait mis Compton sur un dancefloor

Andy Gardiner, ancien client régulier
Le clan des frères Noonan, extrait du documentaire A Very British Gangster de Donal McIntyre

30 janvier 1991 : Gangs 1 – Haçienda 0

«Tant que nous ne pouvons garantir la sécurité du club ni assurer notre rôle auprès de la jeunesse de la ville sans renier notre philosophie, c’est avec une immense tristesse que nous annonçons la fermeture du club. » Extrait du communiqué de presse de l’Haçienda après qu’un videur ait été une nouvelle fois menacé avec une arme à feu.

1994 : la vague «Gaychester»

« Interdit aux hétéros », voilà ce que l’on pouvait lire sur la charte d’admission des sulfureuses soirées « Flesh ». Organisées par Paul Cons, un ancien mannequin qui, à force de traîner au club, se verra proposer un job de promoteur d’événements gays. Ces nuits furent longtemps les plus rentables de l’Haçienda, permettant au spot de survivre dans ses périodes financières les plus sombres. Des quatre coins du pays, des clients faisaient le pèlerinage pour venir assister aux soirées « Flesh » et à leurs incroyables décorations : cabines de douche dans les toilettes, cages suspendues au plafond ou même tables de massage. Et malgré des vigiles souvent peu ouverts à la culture gay, le manager du club Leroy Richardson n’a jamais constaté aucun incident : « Je pense que les grosses brutes qui s’occupaient de la porte avaient tellement peur des vannes de leurs potes si un gay les frappait qu’ils préféraient faire profil bas. »

L’Haçienda pendant la soirée ‘Hot’ en octobre 1988. © Kevin Cummins

1990-1997: Descente d’acide

La tempête acid house passe rapidement et le club ne parvient pas complètement à rebondir sur les modes de la techno trance ou de la britpop. Lors des enregistrements de leurs albums respectifs, New Order et les Happy Mondays explosent les budgets de Factory Records. C’est donc paradoxalement les deux groupes majeurs du label qui précipitent sa faillite. Dès lors, malgré les sets des Chemical Brothers ou de Spiritualized, l’Haçienda meurt progressivement, rongée par le surendettement et la violence des gangs.

28 juin 1997 : Rideau

Gestion financière catastrophique, problème de renouvellement de licence et violence impossible à endiguer, l’Haçienda fermera finalement ses portes un matin de juin 1997, sans au revoir ni adieu. Dave Haslam garde pourtant un souvenir précis de la dernière soirée du club, où il assura malgré lui un DJ set aux allures de requiem : « Ça a été une nuit fantastique, même si on ne savait pas que c’était la dernière. Les videurs ont même arrêté de faire rentrer les gens tellement le club était plein. À la fin de la nuit, j’ai passé It’s Alright, I Feel Itde Nuyorican Soul. Les paroles racontent quelque chose comme “The feeling that you give can change things / The power of the groove will always see you through”. C’était finalement une belle manière de clôturer l’aventure.»

2002 : Les bulldozers

Cinq ans après sa fermeture, l’Haçienda sera démolie par l’entrepreneur Crosby Homes dans l’optique d’y construire des appartements domestiques. Symboliquement, ce sont les anciens propriétaires Peter Hook et Tony Wilson qui démarreront le bulldozer. Pourtant, seulement trois semaines après la démolition, le club sera reconstruit à l’identique pour les besoins du film 24 Hour Party People. Le temps d’offrir à l’Haçienda l’explosive soirée d’adieu qu’elle n’avait jamais eue.

2013 : «C’est la raison pour laquelle je ne porte pas de cravate»

« Je n’ai plus jamais été le même après avoir passé la porte de l’Haçienda. Ce club, l’acid house et la culture rave ont défini ma personnalité. C’est la raison pour laquelle je ne porte pas de cravate, c’est la raison pour laquelle je travaille à mon compte, c’est la raison pour laquelle je continue de sortir en club alors que j’ai 42 ans, c’est la raison pour laquelle j’achète toujours des disques, c’est la raison pour laquelle j’ai toujours su rester insouciant, c’est la raison pour laquelle j’ai l’esprit ouvert, c’est la raison pour laquelle je ne juge pas les gens, c’est la raison pour laquelle je veux toujours changer le monde. Cela dit, c’est aussi la raison pour laquelle je ne fais toujours pas confiance au gouvernement, à la police et aux politiciens. » Simon Palmer, clubber devenu consultant en relations publiques

2013 : Fish & Trips

Il est vingt heures à Manchester. La ville commence à frémir et Oldham Street, la rue principale du Northern Quarter, voit défiler des groupes des jeunes prêts à en découdre avec la nuit. Pourtant, la salle à manger du Leo’s Fish Bar est quasiment déserte. Près de la porte des toilettes, une famille obèse s’affaire autour d’un plat de poulet frit tandis que quelques solitaires cogitent devant leur fish & chips. Alan commande un nouveau café à la serveuse qu’il semble connaître. Voilà déjà une heure qu’il est là, enchaînant les tasses avant et après son repas. Il a les yeux couleur arabica et les cheveux poivre et sel. De quoi se confondre avec les murs. L’évocation de l’Haçienda l’arrache soudainement à son indolence pâteuse. « Si je connais l’Haçienda ? Ne te fous pas de moi petit! J’y gobais des pilules alors que tu n’étais même pas né ! », plaisante-t-il en agitant un bras maigre sur lequel un vieux tatouage présente une épée enlacée d’un serpent. « Là-bas, tout le monde était sous ecstasy. On était vraiment persuadé que ça allait changer le monde. Je ne comprends toujours pas pourquoi c’est illégal. Ça me fait penser à une chanson de The Streets dans laquelle Mike Skinner dit qu’on réglerait le problème de la guerre en mettant tous les leaders mondiaux sous pilules. »

Alan raconte alors ses longues soirées dans l’Angleterre de la fin des années 1980, l’attente interminable dans la longue file de l’Haçienda, les quelques pilules qu’il revendait parfois dans le club et les fois où, encore défoncé, il prenait sa voiture pour enchaîner ensuite à The Kitchen, un club situé à Hulm, dans le sud de Manchester. « Aujourd’hui, j’entends des gens me dire qu’ils achètent cinq pilules pour dix livres. À l’époque, tu n’en avais qu’une pour 25 livres, mais au moins tu pouvais parler d’ecstasy. Avec ça, tu partais en trip du vendredi soir jusqu’au lundi matin. On appelait ces pilules des “doves[des colombes, ndlr] et je garantis que tout ce qui a été raconté sur ce type d’ecsta est vrai. On a parlé du Summer of love, je pense qu’il aurait plutôt fallu appeler ça le Summer of doves. » Content de sa blague, il lâche un rire malaisant et se commande un nouveau café. «Les ecstasys de l’époque faisaient un effet très particulier, une bouffée de chaleur et une énergie spéciale qui donnait envie d’embrasser tout le monde. Comme beaucoup d’autres drogues, le premier trip était génial mais au fur et à mesure des prises, les effets s’estompaient et il fallait augmenter les doses pour essayer de retrouver cette sensation initiale. C’est là que ça devenait dangereux. »
Si Alan reconnaît effectivement qu’il a vendu quelques pilules, il souligne le fait que ses clients étaient surtout des amis et des connaissances. D’ailleurs, le jour où les vrais malfrats ont débarqué à l’Haçienda, vers 1990, il a préféré mettre un terme à ses petits deals: «S’ils voyaient que tu vendais des ecsta, ils te dépouillaient pour les revendre à ta place. C’était parfois assez violent. Comme je n’étais qu’un étudiant qui voulait s’éclater, je n’ai donc pas insisté. » Aujourd’hui, Alan est un père de famille qui s’approche de la cinquantaine mais qui semble définitivement nostalgique de ces nuits passées sous les décibels acides. «C’était notre flower power à nous. Il y avait une vraie fraternité, on pou- vait voir des gosses de riches danser juste à côté des pires gangsters de la ville. Tout le monde se foutait de la couleur de peau, du milieu social ou de l’orientation sexuelle. C’était comme un long trip festif qui aurait duré deux ans. Souvent, cette époque d’insouciance me manque», constate-il en triturant nerveusement le capuchon d’une bouteille de ketchup. Au moment de payer l’addiction, depuis une vieille enceinte accrochée au fond du restaurant, on entend partir les premières notes de « Cherish the Day » de Sade. Sur la mélodie langoureuse qui gonfle alors l’air graisseux, Alan pense sans doute à se commander un nouveau café.

L’ancien bâtiment de l’Haçienda sur Whitworth Street © Aidan O’Rourke

2013 : Au 11-13 Whitworth Street

À la manière des films américains, le crossroad est désert. Aucun passant et presque aucun commerçant aux alentours; ne manque que le sifflement des serpents à sonnettes. L’un des arcs qui soutient la ligne de métro aérien indique «First Street» comme pour rappeler que c’est ici que tout a commencé. L’Hacienda, c’était là. Nous sommes pourtant au 11-13 Whitworth Street. Au pied de l’immeuble siglé « The Haçienda Apartments », l’agence immobilière Bridgfords a installé ses bureaux depuis peu. Passé la porte d’entrée, un cordon de consultants en costume propose aux clients de s’asseoir pour parler business. On prend place, mais pour parler de l’ancien business. Esquissant un discret sourire, la conseillère semble un peu gênée. «L’Haçienda? J’y suis allée une fois, mais je n’ai pas grand-chose à en dire. Je ne me souviens de rien.» Autour d’elle, ses collègues sont tous trop jeunes pour avoir connu la grande époque du célèbre club. Peut-être même que certains ne savent pas pourquoi, derrière eux, a été accrochée une immense photographie du présentateur Tony Wilson posant devant leur agence.
À droite du bâtiment de brique rouge, une porte surmontée d’une caméra de sécurité voit défiler des touristes de tous les pays, dont aucun n’a pourtant entendu parler de l’Haçienda : « Non, il n’y a pas de club ici, juste des appartements». Avec un accent empâté, le sympathique vigile de l’immeuble explique qu’il est sûrement le seul à avoir entendu parler du lieu : « Je n’y suis jamais allé mais on m’en parle souvent. Il y a aussi beaucoup de touristes japonais qui viennent photographier l’immeuble. En revanche, les gens qui louent ici ne connaissent pas le club, ils viennent juste pour le luxe des appartements. » Avec fierté, il montre les lattes de parquet accrochées derrière lui, explique qu’il s’agit-là d’un morceau du dancefloor et conseille de faire le tour du bâtiment.
En contournant l’imposant building, on remarque que la sortie du parking est griffée des bandes jaunes et noires dont le designer Ben Kelly avait tapissé le club pour mieux souligner sa résonance industrielle. Par un passage exigu aux forts relents d’urine, on rejoint l’arrière de l’Haçienda. Adossé au minuscule Bridgewater Canal, le lieu dégage une atmosphère incroyablement paisible. On peine à imaginer qu’ici, il y a 25 ans, le videur Damien Noonan s’amusait à jeter à l’eau les clients trop ennuyeux. Tout au long de la façade, gravée sur les murs d’acier, une série de dates égraine les événements marquants du club défunt. Une chronologie évidemment lacunaire qui ne peut que taire l’hystérie, l’effervescence et le danger qui régnaient jadis en ces lieux. Une liste de noms et d’épisodes comme autant de balises plantées dans le vide d’un bâtiment désormais sans passé. En retournant au croisement de rue, on ne peut d’ailleurs s’empêcher de repenser aux films américains. Mais pour se dire cette fois que l’Haçienda n’a décidément pas eu le droit à son happy ending.

Cet article a initialement été publié en 2013 dans le numéro 19 du magazine Snatch.

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