Ghetto tech : pourquoi le genre tapageur de Detroit fait-il son grand retour ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 19.11.2019, à 15h01
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Depuis quelque temps sur SoundCloud, les artistes dans le sillage de Textasy ou Toni Moralez sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les origines de la ghetto tech : une techno syncopée, rapide, vocale et tapageuse, populaire dans les clubs de strip-tease de Detroit. Un genre controversé dont l’histoire s’étale sur près de vingt-cinq ans, qui s’est exporté sans jamais réellement s’imposer, et qui aujourd’hui, peut être plus que jamais, s’apprête à faire du bruit.

Par Victor Dermenghem

Il y a peu, je me suis mis à la recherche d’une vieille mixtape de Mr. De’ sur le net. Sans trop réfléchir, je tape “ghetto tech mix” dans la barre de recherche. La page se rafraîchit. Alors que je m’attends à tomber sur une série de CD mixés signés DJ Assault ou Godfather, c’est un certain Partiboi69 qui m’est suggéré.

Cheveux plaqués en arrière, complet noir et cuir, lunettes trop petites de travers, basket accrochée autour du cou, j’ai l’impression de voir mixer un meme. Si le personnage a quelque chose de grotesque, force est de constater que ses sélections tiennent la route. La vidéo me surprend, mais c’est son nombre de vues qui me trouble. Posté il y a à peine plus d’un an, son “Live Ghetto House / Ghetto Tech Mix” comptabilise plus de 800 000 vues. Un chiffre hallucinant pour un genre musical généralement plutôt discret. Dans les commentaires, une nouvelle génération de trolls diggers manifeste à sa manière son enthousiasme : « Who fixed the youtube recommended section? », « This guy is so ahead , his parents haven’t even met yet », « Who’s still listening in 2069? » (Partiboi69 sera par ailleurs de passage à La Machine du Moulin Rouge aux côtés de Detroit In Effect le 14 décembre prochain.)

Doit-on parler d’un détournement ? L’autodérision est indéniablement de la partie. Elle l’a toujours été, d’une certaine manière : cet état d’esprit puéril, sorte de second degré hyperbolique, n’est pas étranger à la ghetto tech, un style avant tout connu pour ses frasques et dont le plus grand succès se contente après tout de clamer en boucle « Ass N Titties ». Comme le hip-hop, la ghetto tech surjoue les stéréotypes raciaux.

Made in Detroit

Pourtant la ghetto tech ne peut être résumée à une simple blague. C’est à l’est de Detroit, dans les quartiers populaires, que le genre apparaît. À la fin des années 80, sur les ondes radiophoniques de la ville, un certain nombre de DJs, tels que le légendaire The Wizard ou encore Garry Chandler, accélèrent les disques. Les 33 rpm sont joués à 45, les platines ouvertes et modifiées. À pleine vitesse, l’electro d’Egyptian Lover, la proto techno de Model 500 rencontrent les frasques breakées du 2 Live Crew et des autres natifs de Miami. À peine un morceau est-il lancé que le DJ scratch, cut et passe au suivant. Trente secondes s’écoulent, un autre track entre dans le mix. Les deux morceaux se superposent harmonieusement, se confondent. Pour beaucoup, la ghetto tech est avant tout une façon de mixer : un style de DJing qui emprunte autant au hip-hop qu’à la techno et qui, peu à peu, confère à l’est de la ville une identité musicale à part.

DJ Assault©D.R

À partir des années 95/96, les premiers disques, produits avec des moyens sommaires, empruntent au côté le plus dur de l’electro de Detroit, celle de Drexciya et de Aux88. Des beats aux lignes de basse exubérantes, qui courent généralement à plus de 140 BPM, sont agrémentés d’échantillons vocaux répétitifs dont les thématiques, inspirées de la Miami bass, sont le sexe, la danse et la fête. Les labels se multiplient : Twilight76, Databass, Electrofunk Records, F.A.C.T. Records… Le son brut des débuts s’exporte relativement peu. Qu’importe, la ville représente un marché d’envergure où chaque disque peut se vendre jusqu’à trois ou quatre mille exemplaires. Detroit est autosuffisant.

Alors que les trois pionniers de la techno, les “belleville three”, produisent à cette époque une musique intellectualisée, qui s’adresse directement aux classes moyenne européenne, la ghetto tech ne s’adresse qu’à Detroit. Une ville dévastée par la crise, désertée par ses élites et où près de 80% de la population s’identifie comme noire ou afro américaine.

Au tournant des années 2000, la ghetto tech sort de sa zone de confidentialité. “Sandwiches”, le titre TV friendly des Detroit Grand Pubahs infiltre les charts, envahit les dancefloors. Le genre, jusqu’ici connu sous les termes “booty” ou simplement “techno”, prend définitivement le nom de ghetto tech. Un brin stigmatisant, le terme imaginé par le jeune producteur Disco D, ne fait pas l’unanimité. Il fonctionne pourtant, et s’exporte enfin. Une vague de DJs et producteurs totalement extérieurs à la scène de Detroit s’emparent alors du genre : Diplo, A-Track… La ghetto tech quitte sa contrée natale pour envahir Myspace. Un peu partout, des collectifs dédiés à la “booty music” se créent, et le genre évolue, se digitalise.

À partir des années 2010, éclipsée par ses cousines de Chicago, le genre se fait de nouveau discret. En Angleterre le footwork de DJ Rashad s’impose, alors que dans le petit monde rétromaniaque de la techno, la ghetto house de dance mania règne en maître. Trop rêche pour intégrer la grande famille de la UK bass, trop rapide et vocale pour plaire à Berlin, la ghetto tech se fait un temps oublier.

Le retour galopant de la ghetto tech

Mais depuis 2017, la conjoncture semble plus que jamais favorable à un retour de l’enfant terrible de Detroit. L’underground des musiques électroniques qui, depuis une quinzaine d’années, digère son passé pour écrire de nouvelles pages de son histoire, s’éloigne peu à peu des structures 4×4. Aux interminables revivals house et techno, à cette house lo-fi hors de l’espace et du temps, succèdent désormais des rythmiques bancales, trouées. Les samples de breaks font leur grand retour dans la house et les boîtes à rythmes syncopées s’imposent partout. En 2019 Helena Hauff a écumé les festivals, du Dimension à Tommorrow Land. L’electro a infiltré la techno big room et le mainstream.

Une autre tendance de l’underground converge en faveur d’un retour de la ghetto tech : les BPM augmentent, c’est indéniable. La rave, ses pianos, ses break beats hardcore ou encore le gabber ont fait leur grand retour. Le succès d’artistes tels que l’Italien Gabber Eleganza ou des Parisiens de Casual Gabberz l’illustre bien. L’époque des nuits à 125 BPM touche à sa fin, la techno sprinte.

Est-il donc vraiment surprenant de voir aujourd’hui ressusciter le son galopant et crapuleux de l’est de Detroit ? Sur SoundCloud, la nouvelle garde s’organise. À la tête du mouvement, un producteur originaire de Dallas et désormais implanté à Berlin, Dustin Evans, plus connu sous le nom de Textasy. Il y a trois ans Dustin fonde FTP, un jeune label sur le point d’écrire un nouveau chapitre de l’histoire de la ghetto tech.

Dustin se définit lui même comme un agrégateur. Il confie vouloir unir des artistes éparpillés, divisés afin d’œuvrer ensemble à la construction d’un édifice commun. L’entreprise semble fonctionner. « Je reçois chaque jour des dizaines démos en provenance du monde entier, j’en ai des milliers de côté, quelque chose comme 50 sorties sont déjà prête. Le futur est écrit. », assure-t-il.

Le jeune producteur a le souci de bien faire. Plutôt que de s’approprier l’esthétique, comme cela fut le cas par le passé, Dustin entre en contact avec ses créateurs. DJ Nasty, Dj Omega, D.J. Di’jital, Erotek… Après avoir reçu quelques enseignements historiques, des conseils de productions, Dustin entame un travail collaboratif. C’est ainsi toute une génération d’artistes qui, oubliée avant d’avoir pu briller, refait aujourd’hui surface.

Main dans la main, la nouvelle génération marche avec l’ancienne, reprenant la ghetto tech là où ses pionniers l’ont laissée, explorant des contrées sonores parfois à peine défrichées. Dans les productions comme dans les mixes, la ghetto tech et l’electro rencontrent la juke et la jungle, parfois même le rap de Memphis. Alors que l’ancienne garde était obsédée par son identité locale et son intégrité sonore, la nouvelle génération, bien loin de Detroit, mélange et hybride avec entrain. Telle une fiction qui chercherait à éviter les anachronismes, sa musique réinvente le passé tout en respectant l’histoire.

Alors que Erik Travis signe son premier disque en sept ans, que des trésors enfouis de DJ SCSI refont surface, Clone represse à la chaîne les tubes du duo Detroit In Effect. Si ce retour des anciens est évident dans les disques, il est également visible dans les lives. En 2018, DJ Assault aura joué deux fois plus qu’en 2016. Sans surprise, la plupart de ces dates sont en Europe.

« Tout le monde se met à faire du son un peu crade, distordu, aux influences electro. Honnêtement, j’adore ce qu’il est train de se passer. » Pour Ghostwhip, DJ, producteur et gérant de labels basé à Toronto, le retour de la ghetto tech est imminent. C’est sous sa forme originelle que le genre revient, une electro bass “Strictly 4 Da Jitterz”, moins vocale et pornographique que la ghetto tech soignée qui a conquis le monde au début des années 2000.

À l’heure du #MeToo et du combat pour l’égalité des femmes dans les musiques électroniques, une musique criblée de “ass” et de “pussy” paraît difficilement envisageable… Différent contexte, différentes moeurs ; la nouvelle ghetto tech est female friendly. Elle n’hésite pas à remixer des tubes de R’n’B du début des années 2000, et, à l’instar d’artistes comme LUZ1E, DJ Tabledance ou anz, respecte dans une certaine mesure la parité des sexes.

Via SoundCloud, le mouvement prend de l’ampleur et s’internationalise. À St Petersbourg on retrouve Raw Takes, DJ Karawai et son label urwaxx. En Angleterre, pays généralement perméable aux tendances continentales en matière de house et de techno, certains DJs et producteurs issus du grime tels que Finn ou Arma ont sauté le pas. La brèche est ouverte.

Mais que pense l’ancienne génération de ce renouveau ? DJ Nasty se dit heureux de voir le genre reprendre vie. Il insiste cependant. Pour lui, il est important qu’un genre continue à s’épandre, à innover. Inutile de répéter le passé, l’original sera toujours plus intéressant que la copie : « C’est comme les remakes des vieux films, ils ne sont jamais aussi bons que les originaux. »

DJ Assault se montre quant à lui plus dubitatif. Il confie ne prêter aucune attention à la ghetto tech « made in elswhere ». Lui, qui presque seul a bâtit un petit empire indépendant, qui n’a presque jamais collaboré ni signé de disque ailleurs que sur ses propres labels, ne comprend pas ce regain d’intérêt ni ce besoin d’imiter. Il explique que pour s’épanouir de façon sincère, un musicien doit trouver sa propre voie. Et surtout, éviter de sampler les vocaux d’autres artistes, qu’il s’agisse d’un hommage ou non. « Nous aussi on a samplé, mais uniquement les trucs de majors, de mecs qui faisaient des millions. Moi je suis un musicien indépendant. » On ne plaisante pas avec le copyright.

DJ Nasty alias Detroit’s Filthiest

S’il paraît encore difficile de prédire l’ampleur que prendra ce renouveau à peine naissant, il est certain qu’il continuera à grossir. La ghetto tech est une musique à la croisée des genres. Ses sonorités analogiques portent en elles l’authenticité du passé appréciée par la scène techno, les basses fréquences qui vibrent chères au public anglais habitué au skank, mais aussi une attitude urbaine qui sait parler aux amateurs de rap et de hip-hop. Une musique sur mesure pour une époque où les anciennes rivalités de clan tendent à s’amenuiser et où l’éclectisme des goûts est rois. Musique au fort potentiel unificateur, la ghetto tech n’a sans doute pas fini de faire parler d’elle.

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