À Genève, le disquaire et label Bongo Joe révèle les joyaux de la scène suisse

Écrit par Jacques Simonian
Photo de couverture : ©Magali Dougados
Le 19.11.2020, à 11h30
05 MIN LI-
RE
©Magali Dougados
Écrit par Jacques Simonian
Photo de couverture : ©Magali Dougados
0 Partages
Un petit mois avant de fêter le cinquième anniversaire de son label défricheur et curieux, nous nous sommes entretenus avec Cyril Yétérian, artiste complet et tête pensante de l’équipe de passionnés qui composent Bongo Joe : une association devenue référence, qui plus que de seulement produire des disques, chérit toute une mentalité dont le monde ferait bien de s’inspirer.

« La musique est un continuum: nous ne sommes pas des fétichistes, mais il faut quand même écouter les artistes qui étaient là avant », dégaine Cyril Yétérian, de circonstance à l’autre bout du fil depuis Genève. Message reçu ! Le concernant, et ça ne s’invente pas pour un Suisse, tout a commencé avec un accordéon qu’il tenait pour son premier groupe, Mama Rosin ; « ah, les vieux dossiers », comme il en rigole. Au sein de cette formation totalement acquise à un blues « hyper puissant et joyeux », une musique typique du sud-ouest de la Louisiane, les Mama trouvent un public qui les soutient pendant 7 ans, deviennent les chouchous des bookers, et parcourent le monde pour assouvir la curiosité d’auditeurs internationaux très demandeurs. Une aubaine pour Cyril, qui à défaut d’avoir pu se nourrir de la musique traditionnelle suisse dont il souligne l’inexistence – « merci le calvinisme » –, se passionne pour la tradition des autres, les invite même à croiser leurs instruments au gré des tournées.

Sur les traces de Bongo Joe

Par contre, lorsque Cyril avance dans le temps pour en arriver à une période plus contemporaine, il cite avec aisance comme inspiration le Reverend Beat-Man, DJ, musicien, leader de The Monsters, fondateur et patron du label Voodoo Rhythm ; aussi pilote d’une partie des disques de Mama Rosin. À son propos : « Il a été l’une des grandes révélations de ma vie : un père spirituel. Il a tout lâché afin de créer sa propre structure, pour la simple et bonne raison que personne ne voulait sortir ses chansons. Ça nous poussé à faire la même chose.  » En empruntant cette posture similaire à son aîné, aussi pour inciter les gens à mieux comprendre la musique de son groupe, Cyril prépare des « compilations de vieux morceaux du genre  » qu’il distribue à la fin de ses concerts. Ces CDs compilés « à la façon des punks  », labélisés sous le nom Hypnotic Cajun, serviront de point de départ au premier label de Cyril Yétérian et son acolyte des Mama Robin Girod. Son nom : Moi J’Connais Records, soit l’ancêtre direct de Bongo Joe.

D’un premier maxi mêlant les univers de Mama Rosin et du trio Hell’s Kitchen paru en mars 2009, en passant par le « très important  » album de la blueswoman américaine Jessie Mae Hemphill, ou celui du « pré-beatnik » Eden Ahbez, jusqu’au disque clanique de l’autoproclamé « génie des percussions  » Leon « Chaino » Johnson arrivé fin décembre 2015, Moi J’Connais aura accouché d’une trentaine de projets. Surtout, au fil des sorties du label, Cyril & Co n’auront cessé d’affiner la ligne de conduite sur laquelle se basera Bongo Joe. Une volonté inépuisable de découvrir de nouvelles musiques, quels que soient les pays et l’époque, dans l’idée de connecter à ces sons, les histoires qui les accompagnent et les personnes qui les écoutent. « C’est une belle analyse », acquiesce Cyril. « Mais il y a une autre clef qui a littéralement changé nos vies : la découverte du label de Portland, Mississippi Records. Avec leurs sorties, ils se sont imposés comme les héros de la musique américaine oubliée, et de façon plus générale, comme des baroudeurs sans crainte à l’idée de s’écarter des sentiers battus. »

Créer un « microcosme »

Pour aller plus loin dans sa démarche et accentuer davantage cette idée de « point de rencontre  », Cyril Yétérian se décide à poser définitivement ses valises remplies de vinyles. Il fait l’acquisition d’une boutique à Genève, au 9 place des Augustin. Un bail, à l’allure d’acte de naissance de Bongo Joe : « On ne voulait pas être juste un disquaire », se lance le propriétaire. « Derrière chaque album, il y a des artistes, des femmes et des hommes. Donc dès le début, on a mis un point d’honneur à tout connecter et permettre aux gens d’avoir une expérience totale. On refuse d’être un lieu hermétique, réservé aux seuls aficionados du format vinyle ou de la mélomanie aiguë. » Pari réussi ! Puisque rapidement après son installation, le shop s’agrandit d’une buvette, où peuvent se croiser « la petite mémé du quartier et le collectionneur venu spécialement du Japon » Les bases sont posées, tout est réuni pour que la boutique Bongo Joe évolue en label : c’est logiquement ce qui se passe, presque deux ans après l’ouverture du magasin.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la partie production de Bongo Joe a connu des débuts tonitruants. Avec l’un de leurs premiers disques pilotés, l’album de lancement des Hollandais de Altın Gün, On (2018), où celui du Mauskovic Dance Band, la machine s’emballe : « ça a été un grand coup de pied dans les fesses : personne ne s’attendait à un tel succès. Ni le groupe, ni nous ! C’était très formateur, et surtout, on a rapidement enchaîné avec un autre disque, La Contra Ola, une compilation de post-punk et synthwave espagnole qui a aussi été très remarquée !  » Il aura donc fallu deux propositions fidèles à leur ADN et « beaucoup de travail  » pour que les Suisses se révèlent, et imposent leur création comme référence. Si les équipes de Bongo Joe sont dévouées aux musiques du monde, ils n’en oublient pas pour autant de regarder ce qu’il se passe autour d’eux, dans leur chère Helvétie, et évidemment, au sein même de Genève.

Toujours plus

« On vit dans une ville où il y a énormément de musiciens uniques qui fabriquent leur propre son. C’est donc important pour nous d’essayer de révéler ces petits joyaux » appuie un Cyril concerné. Que ça soit lui et son groupe Cyril Cyril tout juste auteur d’un nouveau disque, Yallah Mickey Mouse, Hyperculte le duo de Simone Aubert et Vincent Bertholet – aussi directement impliqué dans le label –, Amami, le sextet L’Eclair ou encore massicot, le catalogue de Bongo Joe réserve des pages de choix à la garde locale. Pour épouser au mieux toutes les facettes de cette musique genevoise, Cyril ne compte pas se mettre de barrière et prévoit déjà ses prochaines pirouettes : « En ce moment, la scène hip-hop locale fait beaucoup parler d’elle. Ça serait drôle que Bongo Joe se lance dans le hip-hop. Et c’est justement ce qu’on aimerait faire avec Makala : j’ai tout juste proposé aux boss de Colors [label du rappeur ; NDLR] de sortir des 45 tours de leur protégé !  »

En attendant de célébrer cette nouvelle union, Cyril et ses équipes continuent leur expansion. En plus des soirées-concerts chéries tristement mises en pause pour le moment – on citera celle de The Space Lady pour l’exemple –, il faut rajouter les cycles de conférences Innervision, ainsi qu’une « nouvelle ligne de production destinée aux clubs » nommée Les Disques Magnétiques, célébrant l’union entre instrumentistes et producteurs. Enfin, puisque Bongo Joe s’apprête à souffler ses cinq bougies en décembre, Cyril et ses partenaires s’attellent à la confection d’un cadeau très spécial : une nouvelle compilation, dont il nous dévoile les secrets en exclusivité :

« On a demandé à tous les artistes actuels du label de faire une cover de morceaux qu’on a réédités. Beaucoup ont répondu présents et j’ai hâte de voir le résultat qui devrait arriver d’abord en digital d’ici mars 2021. Le rêve absolu, ça serait de faire un pied de nez à la problématique de la réappropriation culturelle : j’espère que des groupes comme Damily, ou Madalitso Band reprendront des musiques suisses. Ça serait trop bien que les choses se fassent dans l’autre sens pour une fois  ! »

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant