Gambetta Club : la cour des Miracles des nuits parisiennes

Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Wendy Keriven
Le 15.09.2020, à 18h25
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©Wendy Keriven
Écrit par Célia Laborie
Photo de couverture : ©Wendy Keriven
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Voilà plus de quatre mois que toutes les discothèques de France ont fermé leurs portes. Les free parties organisées en Lozère, dans la Nièvre ou au bois de Vincennes sont pointées du doigt et menacées par les descentes de police. Mais dans le fin fond du 20e arrondissement de Paris, un petit bar dansant résiste encore à l’ennui. Depuis des années, les soirées techno, micro ou drum’n’bass se succèdent dans cette ancienne salle de reggae tenue par un antiquaire. Cracheurs de feu, drag queens distinguées et groupes de hard rock inconnus s’y croisent au hasard. Au Gambetta Club, tout peut arriver. Et c’est exactement ce dont nous avons besoin dans cet été distancié.

En ce samedi soir de juillet, il pleut dehors et Arthur, étudiant en psychologie venu de Belgique, prie pour avoir trouvé le bon endroit où finir sa nuit. Le vingtenaire a voyagé directement de Bruxelles jusqu’à Paris, car il a entendu dire qu’un vent de liberté souffle en ce moment sur la capitale française, et que les « open air » clandestins se succèdent du bois de Vincennes aux entrepôts d’Aubervilliers. Manque de bol : la soirée Alter Paname, pour laquelle il avait pris ses billets, a été interdite au dernier moment. Sale temps pour les fêtards. « Dans notre errance, on a croisé un groupe de Français qui racontaient avoir découvert un endroit incroyable, et nous ont proposé de les suivre », raconte Arthur depuis la petite file d’attente devant le bar, dans cette rue silencieuse du quartier du Père Lachaise, juste à côté de l’ancienne salle de concert désaffectée de la Flèche d’Or. Au-dessus de lui, un grand panneau mouillé par la pluie indique « Gambetta ». Et juste en dessous, en plus petites lettres, comme ajouté après coup : « Club ». Le Belge et ses nouveaux amis donnent chacun un billet de 5 € au guichetier – sans se douter de ce qui les attend à l’intérieur. 

Soirée du collectif No Standards au Gambetta Club©Wendy Keriven

« En poussant la porte, j’ai cru entrer dans un rêve », ose-t-il, les yeux brillants. De prime abord, le lieu a des allures de saloon défraîchi. Des canapés en cuir mal assortis font face au bar en bois vieilli, où les serveuses masquées sont mises à distance par une bâche en plexiglas. Au fond de la pièce, une scène en bois posée à même le carrelage blanc fait office de dancefloor. Un banc matelassé usé sépare les danseurs du DJ booth. Dans cet été sans fête, sans festival ni club, la caverne d’Ali Baba prend pour Arthur des allures de paradis terrestre. « Ça faisait cinq mois que je n’avais pas dansé, j’avais imaginé ce moment plein de fois. En arrivant, j’ai juste vu des silhouettes entourées de brume. Avec ces néons autour des DJs qui font rayonner une lueur rose dans toute la pièce, l’atmosphère paraît presque érotique. »

Ça faisait cinq mois que je n’avais pas dansé, j’avais imaginé ce moment plein de fois. En arrivant, j’ai juste vu des silhouettes entourées de brume.

Arthur, clubbeur

Les DJs du collectif house parisien La fessée musicale piochent dans leurs bacs à vinyles, un sourire béat aux lèvres. S’enchaînent un remix de “Gypsy Woman”, des classiques de Laurent Garnier, quelques vieilles pépites disco. Les danseurs passent derrière eux en leur posant parfois la main sur l’épaule pour leur glisser un compliment, avant atteindre l’autre point névralgique du bar : une arrière-cour jonchée d’arbustes, de mobilier de jardin en mauvais état et de groupes de fumeurs perdus dans des conversations existentielles. Ce soir, le patio de fortune compte des dizaines de nouveaux venus, échoués ici par hasard, maintenant que les descentes de police et la recrudescence des cas de coronavirus menacent chaque semaine davantage la tenue des raves clandestines.

Soirée du collectif No Standards au Gambetta Club©Wendy Keriven

« Dès la fin du confinement, j’ai ouvert Google et j’ai recherché : ”bars ouverts toute la nuit en ce moment”. Je suis tombé sur le Gambetta Club et j’ai convaincu quelques potes de venir. », s’enthousiasme Guillaume, 28 ans, vidéaste aux bras couverts de tatouages. Depuis, il revient toutes les semaines avec de nouveaux amis. Il allume une cigarette et s’explique : « Ici, je ne suis ni dans un bar, ni dans un club. Je suis comme dans le jardin d’un ami, sauf qu’il y a 50 personnes autour de moi, un DJ et aucun risque de me prendre des amendes à cause des voisins. » Nul ne connaît la date de la réouverture des discothèques, et seuls les bars sont ouverts depuis le 15 juin en Île-de-France, moyennant des mesures de distanciation sociale drastiques. Dans cette ville hantée par l’ennui, le Gambetta fait office de lueur d’espoir. Tous les clients présents ce soir sont conscients d’avoir déniché un lieu unique, un de ces rades dont on aimerait garder l’adresse secrète, juste pour soi. Car si les nuits y sont incomparables, c’est parce que le Gambetta n’a rien d’une boîte comme les autres.

Bar, club ou entrepôt d’antiquaire ?

Muni d’un masque et d’une casquette noire d’où s’échappent des mèches grisonnantes, Jo, le gérant, reste à l’entrée pour regarder les fêtards passer la porte du bar. Il ne s’est jamais vraiment habitué à ces clients farfelus, qui détruisent ses meubles, font un boucan d’enfer et lancent parfois des bagarres dans la rue. Il les laisse pourtant revenir, ravi de vivre une seconde jeunesse en voyant la leur se poursuivre. « Regarde-les, ils deviennent fous ici ! Ils savent qu’ils sont comme chez eux, alors ils se mettent à cinq sur mes petits sièges, sautent dans la boue, etc… Je les engueule, mais je sais bien qu’ils n’ont pas de quoi me rembourser. » Jo habite dans la maison qui longe le bar, et passe presque toutes ses journées assis dans son fauteuil en cuir préféré, à côté de la scène, à laisser ses pensées défiler. L’arrière-cour qui sert aujourd’hui de fumoir était jusqu’à peu son jardin, là où il laissait ses chiens prendre l’air. Les deux bergers allemands doivent désormais déguerpir tous les jours à 18 heures afin de laisser place aux clients.

Quand le gérant quitte son sofa, c’est pour aller travailler à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, où il possède deux boutiques d’antiquaire. La selle à cheval entreposée derrière le DJ booth, le téléphone fixe à cadran rotatif qui sonne parfois derrière le comptoir, la table basse laquée aux motifs floraux japonais, les grands miroirs anciens, les aquarelles jaunies encadrées aux murs, les sièges de théâtre numérotés : toutes ces pièces sont passées par l’un de ses magasins avant que Jo ne décide de les adopter.

Ce lieu, c’est son « combat » depuis plus de 20 ans. « Mon père, ancien officier venu d’Algérie, a acheté les murs en 1973. J’en ai repris la gérance à sa mort », rembobine-t-il avec nostalgie. « À son époque, c’était un bar de quartier. Il y aidait les vieux du coin à remplir leurs papiers administratifs. J’ai passé une partie de mon enfance à traîner ici, alors avant de partir, il m’a demandé de lui faire un serment : ne jamais abandonner ce bar. C’est lui qui l’avait appelé « le Gambetta ». Quand mon tour est venu, j’ai ajouté « Club » et j’ai commencé à programmer des concerts. » Depuis, le bar est ouvert de 18 heures à 4 heures du matin en semaine – et jusqu’à 5 heures le week-end.

Soirée du collectif No Standards au Gambetta Club

Il y a encore quelques années, le Gambetta Club était identifié comme l’un des lieux phare de la scène reggae parisienne. Tous les samedis, les soirées ragga / dancehall s’y éternisaient jusqu’au petit matin. Jo a voulu changer de style musical « par peur des problèmes avec la police, parce que les fans de reggae ne peuvent pas s’empêcher de se trimballer avec quantité d’herbe sur eux ». Dès 2011, pour changer l’image du lieu, il fait appel à une programmatrice, Stephanie Danesi. Dans la vie, elle travaille dans le marketing digital et n’a alors jamais fait de programmation musicale. Jo la rencontre au bar, la trouve sympa et décide de lui faire confiance. Peu à peu, la trentenaire parvient à séduire un nouveau public en organisant des concerts de rock, noise ou blues et des soirées house, drum’n’bass ou synthwave.

Du reggae, des concerts de Salut c’est cool et un cracheur de feu

De son propre aveu, jamais Stéphanie Danesi n’avait imaginé que le Gambetta puisse devenir un lieu attractif, « presque hype ». « Au début, j’écrivais des tas de mails à des collectifs électro, mais quand ils acceptaient de venir jouer, la salle restait vide toute la nuit », se souvient-elle en riant.Le Gambetta doit peut-être en partie son succès au quatuor le plus absurde de la techno française : Salut c’est cool. Les musiciens ont découvert le bar au détour d’une soirée, avant d’en faire leur quartier général. « C’était un super bac à sable pour faire tout et n’importe quoi. L’estrade n’était pas adaptée pour y danser en groupe de trente, et les canapés n’étaient sûrement pas prévus pour qu’on saute dessus ou qu’on s’y endorme. Mais on le faisait quand même. », se souvient avec tendresse le chanteur et DJ Martin Gugger. À partir de 2013, le groupe y organise régulièrement des soirées, donne des concerts devant quelques dizaines de personnes entre deux tournées passant par les Zénith, Dour ou les Vieilles Charrues. « On ne prévoyait aucune communication sur notre venue. Le but, c’était d’organiser des concerts intimes, entre amis. Il y a deux ans, j’ai même fêté mon anniversaire ici. », relate Martin Gugger.« On devait faire un pique-nique au parc des Buttes Chaumont, mais il s’est mis à pleuvoir… Alors on a demandé à Stéphanie si on pouvait inviter 30 personnes au Gambetta Club. On est arrivés tous trempés, et on a sagement attendu que le concert de hard rock programmé en début de soirée soit terminé. On a mangé nos chips entre les canapés du Gambetta avant de lancer les DJ sets. » À l’époque, Stéphanie Danesi se réjouit de voir enfin des étincelles de vie jaillir dans ce bar un peu lugubre. « Progressivement, des collectifs ont réussi à amener leur public et à faire connaître le lieu. On a pu faire venir des artistes reconnus comme AZF, Fishbach, Bagarre ou encore Kabylie Minogue. »

Soirée du collectif No Standards au Gambetta Club©Wendy Keriven

L’estrade n’était pas adaptée pour y danser en groupe de trente, et les canapés n’étaient sûrement pas prévus pour qu’on saute dessus ou qu’on s’y endorme. Mais on le faisait quand même. 

Martin Gugger de Salut c’est Cool

Les Baston font partie des premiers événements queer du Gambetta – et des soirées les plus folles qu’ait connues le dancefloor en bois. « Quand je suis arrivé ici, j’ai eu l’impression d’être tombé dans le terrier du lapin d’Alice », se souvient avec émotion Gaston, co-fondateur du collectif. « C’est bas de plafond, bondé jusqu’à l’écœurement, la déco est complètement loufoque. Mais on a envie de parler à tout le monde, parce que si on s’est tous retrouvés ici, c’est qu’on a forcément quelque chose en commun », s’amuse-t-il. « Pour animer nos soirées, on allait souvent piocher des idées dans des manuels d’activités de BAFA. C’est comme ça qu’en novembre 2017, on s’est retrouvés à organiser un ”Cluedo Techno” grandeur nature. Quand les clients arrivaient, on leur expliquait que le DJ avait été assassiné dans les toilettes du Gambetta. Des drag queens incarnaient les suspects, les clients pouvaient aller les interroger pour mener l’enquête. À la fin de la soirée, on a tiré au sort parmi les bonnes réponses et offert des cadeaux à ceux qui avaient trouvé la coupable. »

Aujourd’hui installé à Lyon, Gaston garde des souvenirs mémorables de ces soirées dans ce lieu « alambiqué », où les problèmes techniques font toujours ou presque partie de l’aventure. « Il n’y a bien sûr pas d’ingé son. Une fois, l’ampli ne marchait plus parce la veille de notre soirée, un mec avait renversé sa bière sur la console. On a du trouver du nouveau matériel au dernier moment, la boule au ventre… C’est stressant, mais je préfère mille fois aller ici que dans un club complètement aseptisé. Le Gambetta, c’est la liberté. »

Soirée du collectif No Standards au Gambetta Club©Wendy Keriven

Depuis ses débuts, la programmatrice encourage les collectifs à laisser parler leur créativité. Certains redécorent complètement l’intérieur pour le transformer en tripot asiatique ou en salle de boum adolescente, d’autres installent un stand de tatouage, proposent un barbecue dans le jardin ou organisent des shows de « drag king », ces femmes qui montent sur scène pour incarner des stéréotypes masculins. En janvier dernier, lors d’une soirée « 3615 RADIO », l’organisateur est allé jusqu’à inviter sans prévenir un cracheur de feu. L’artiste a entamé sa performance à l’intérieur du bar, avant de se faire copieusement engueuler par Jo… Le spectacle s’est tout de même poursuivi dans le petit jardin du Gambetta Club.

La nuit a changé

En observant la piste du Gambetta Club, on ne peut s’empêcher de constater que le monde de la nuit est en train de changer. Il y a douze mois, Paris faisait le deuil du bateau-club Concrete, mastodonte où près de mille fêtards venaient danser tous les samedis soirs. On achetait ses billets des semaines à l’avance pour entrevoir les DJs les plus célèbres du monde. Après le confinement de ce printemps, les noctambules semblent bien plus excités à l’idée de découvrir des collectifs confidentiels, capables de leur transmettre un peu de chaleur humaine. Pour beaucoup, l’envie est à la simplicité, loin des sentiers balisés et de ces clubs géants où l’undergound est surtout une mise en scène.

« Je ne suis pas étonné que le Gambetta rencontre un succès grandissant aujourd’hui, dans la période post-confinement. », observe Jules Guillaud, co-créateur du collectif HORS-SOL et organisateur des célèbres soirées “Gambettes à Paillettes” au Gambetta en 2018 et 2019.« Beaucoup de gens se sont familiarisés avec les fêtes alternatives parce qu’il n’y avait plus que ça, par exemple avec les free parties organisées dans le bois de Vincennes. Cela offre le sentiment d’appartenir à une communauté, de participer à une aventure collective. En ces temps de distanciation sociale, c’est exactement ce qui nous avait manqué. » Matthieu Raffier, créateur des soirées Dim Sum organisées depuis plus d’un an au Gambetta Club, abonde dans son sens : « Dans cette période, on n’a pas d’autre choix que de réinventer la fête. Il faut qu’on puisse prendre soin les uns des autres tout en répondant au besoin de sortir, de partager, de danser. C’est à nous de trouver les moyens d’être dans la résilience. »

Les jeunes font n’importe-quoi, mais je crois que c’est important pour eux. Après tout, c’est eux, l’avenir de notre pays.

Jo, le gérant

En un claquement de doigts, il est déjà presque 5 heures et la piste du Gambetta Club atteint des températures caniculaires. Toujours posté près de la porte d’entrée, Jo y jette un coup d’œil et note, mi-amusé, mi-fatigué : « J’ai souvent pensé à abandonner le bar, mais c’est impossible, parce que j’ai fait une promesse à mon père. Lui avait fait la guerre, s’était battu pour la liberté. Moi, je me bats pour la survie de ce lieu. Au moins, ici, je suis utile. Les jeunes font n’importe-quoi, mais je crois que c’est important pour eux. Après tout, c’est eux, l’avenir de notre pays. »

Soirée du collectif No Standards au Gambetta Club©Wendy Keriven

Arthur a désormais les chaussures couvertes de boue et le t-shirt mouillé par la sueur. Il est ravi. « On a pesé le pour et le contre avant de nous décider à aller en soirée, parce qu’on sait qu’on prend le risque de contracter le Covid-19 », assure l’étudiant. « Mais je crois qu’on n’avait pas vraiment le choix. Ce besoin de faire la fête venait des tripes. Ne plus penser à rien, ressentir cette énergie de la musique… C’était un craquage nécessaire pour recharger les batteries, et tenir encore un peu dans cette période bizarre. »

Pris par une transe collective, les danseurs se mettent à sauter au même rythme, toujours auréolés de ce brouillard rose fluo, leurs bras frôlant le plafond trempé de sueur. Pain Benny, le DJ, balance sa botte secrète : “Colossus”, morceau house hypnotique composé en 1998 par Thomas Bangalter. Le temps se suspend dans l’euphorie générale. Quand Pain Benny soulève le diamant de la platine, il faut quelques instants aux fêtards pour retrouver leurs esprits. L’un d’eux, le torse nu et les tempes trempées, tend le bras vers le DJ pour lui serrer la main : « Merci mec, vraiment. C’était tout ce dont on avait besoin ».

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