Funktion-One : l’histoire du sound-system le plus célèbre de la techno

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R.
Le 26.12.2018, à 18h01
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©D.R.
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Le Funktion-One (F1 pour les intimes) est-il le meilleur sound-system du monde ? Symbole pour une génération de danseurs depuis l’éclosion du Berghain, le système-son favori des clubs techno suscite des débats. Tandis que la concurrence s’agite, son créateur Tony Andrews continue de jongler entre expertise et habilité marketing.


Cet article est originellement paru dans Trax #215 et a été rédigé par Arnaud Wyart.


Pour Tony Andrews, 2004 est une date charnière. Elle coïncide avec l’ouverture du Berghain, le célèbre club techno de Berlin. Tony est alors responsable de sa sonorisation. À chaque angle du dancefloor, il pose une immense colonne d’enceintes au design jamais vu, avec ses lignes agressives, froides et techniques comme la musique qui en sort bientôt. Comme pour les clubs Paradise Garage ou le Loft, à New York, le Berghain voit rapidement son succès colossal associé à son sound-system. Le Funktion-One devient culte, davantage même que Sven, le sympathique cerbère des lieux. « Le Berghain s’est fait connaître grâce à ce son de hangar complètement à part. Le Funktion-One est devenu un symbole pour toute une génération de clubbeurs », explique le producteur français Zadig.

C’est qu’Andrews a eu du flair pour capter le phénomène et utiliser quelques ressorts marketing. Une expertise qui se construit dès la fin des années 60. Le jeune homme alors étudiant en géologie se lance corps et âme dans la musique. Ce qui passionne cet Anglais, c’est l’interaction entre les groupes de rock et le public. Son jugement à l’époque est définitif : aucun système ne permet une diffusion du son à la hauteur. L’étudiant lance doucement ses premières conceptions de haut-parleurs (HP). Début des années 70, alors que les festivals et concerts rock explosent, les promoteurs ne peuvent s’appuyer que sur une nuée de boîtes de location dont le matériel n’est pas très performant… pour sonoriser un stade de 80 000 personnes. Tony Andrews, lui, tourne avec des groupes et bricole des HP équipés de cônes. En 1977, il fonde avec deux compères Turbosound, dont les premiers modèles ressemblent à des moteurs d’avion à réaction. Très vite, l’entreprise sonorise le festival de Glastonbury, le Royal Albert Hall ou l’émission Grand Ole Opry. Mais les marges sont trop maigres. Convaincus de la supériorité de leurs HP, Andrews et ses associés décident de se concentrer sur la fabrication et la vente de matériel, comme le fait déjà son (futur) concurrent JBL. Dans les années 80, Turbosound sort ainsi le TMS3, un système tout-en-un. Celui qui se retrouvera dans les raves au Royaume-Uni. « Il était lourd mais sonnait vraiment bien. On pouvait l’utiliser n’importe où et certains modèles sont encore en activité », raconte Andrews. Une gageure pour cet amoureux de dance music et du label Motown. Pourtant, à cause de mauvais deals, Turbosound est finalement vendu à AKG et le trio se sépare. Andrews fonde Funktion-One en 1992, avec un k faisant référence au funk et à Funkadelic, en concevant de nouveaux HP sur la base du TFS-780, son dernier modèle chez Turbosound. Il faudra pourtant attendre huit ans avant une première installation F1 majeure, au Millenium Dome de Londres, et quatre de plus pour conquérir le public techno.

Un facteur essentiel du phénomène Berghain


Après son installation au Berghain, les flyers estampillés « sound-system Funktion-One » n’ont cessé d’inonder la scène électronique. Le top étant d’inviter en prime Marcel Dettmann ou un autre résident du club berlinois. Un intérêt qui réside d’abord dans son design. « Ce sont les premiers à avoir proposé des systèmes professionnels vraiment originaux, avec l’ogive placée devant, l’absence de grille et la couleur violette, précise Jonathan Malaisé, directeur technique et ingé-son historique de Concrete. En outre, les caissons de basse étaient démesurés. » Sur Internet, le buzz est énorme. Pour certains, Funktion-One serait même le meilleur sound-system du monde. Pourtant, malgré la déferlante, beaucoup de DJ’s et ingénieurs ne sont pas convaincus. « Evidemment, ça n’est pas horrible, mais selon moi, il y a une sorte de creux dans les fréquences médium. C’est adapté pour une techno basse/charley simple et assez mécanique », explique Zadig. « Mais dès que tu joues des choses beaucoup plus riches, avec des mélodies, cela pose un gros problème. Il y a quelque chose qui me dérange. C’est d’ailleurs le seul sound-system qui peut me donner mal à la tête. » Cela ne l’empêche pas d’aimer jouer sur du F1 dans certaines circonstances, lorsque le système est parfaitement réglé et adapté à l’acoustique du lieu. « Au début, F1 a eu du succès à cause de son design et du fait que le public électronique s’en est emparé, ajoute Jonathan. Puis on s’est rendu compte qu’un tel sound-system ne suffit pas pour que ça sonne dans une soirée. Tu peux avoir le meilleur matériel, sans quelqu’un de compétent derrière la console, c’est peine perdue. » Pour Guillaume Combeuil, qui sonorise nombre d’événements électroniques, en club ou en festival, de la région nantaise, « F1 n’est pas le meilleur sound-system, d’ailleurs, il n’y en a pas. C’est juste une marque qui fait des produits de qualité au même titre que d’autres, avec chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Un système-son, on le calibre pour un lieu, et bien sûr, des raisons techniques, budgétaires ou autres peuvent faire que ce n’est pas parfait mais ce n’est pas la faute de la marque. »


Ses détracteurs dénoncent également les conditions imposées par la marque. « La plupart du temps, c’est un ingénieur son Funktion-One qui vient régler le son sur les festivals. La première fois que je suis allé au Berghain, il y avait même une table de mix Funktion-One et les DJ’s n’avaient pas d’autre choix que de jouer dessus », se souvient Zadig. Pour Philippe Caroen, directeur technique (il a sonorisé les premières raves qui accueillaient LFO, Sven Väth, Garnier, Cox, AFX ou Lil Louis en France), cette singularité cacherait les faiblesses du système. « À la base, le F1 fonctionne bien avec de la musique minimale. Mais le fait est qu’en boostant les basses et les aiguës, on ne se prend pas la tête avec les médiums qui, eux, sont plus difficiles à gérer et à diffuser dans l’espace, autour d’éléments, etc… »


Pourtant, Concrete a décidé de faire confiance à Funktion-One. Jonathan connaissait déjà la marque du temps ou il organisait des raves. Avant de monter Concrete, il avait même récupéré d’occasion le plus gros kit F1 de France, ce qui lui a permis de créer sa propre boîte en 2009. « Pour des raisons de rendement, de robustesse, d’image pour le public, il était évident pour nous d’opter pour du F1, d’autant que celui-ci a la possibilité d’avoir un fort rendement dans les graves. Mais chez F1, ils savent que nous connaissons très bien leurs produits. Nos équipes ont donc travaillé ensemble et nous avons fait pas mal d’écoutes. Pour la petite histoire, certains présets de base ne nous convenaient pas, donc nous en avons créé de nouveaux, spécialement pour le club. C’est vraiment du sur-mesure et cela nous permet de configurer le son temps en réel et en fonction des situations. » Correctement configuré, le F1 peut donc faire l’affaire. Toutefois, DJ’s et spécialistes aiment à citer en contrepoint les noms de L-Acoustics, Nexo, DB ou Adamson pour parler de systèmes-son puissants et de qualité. « Avec ces matériels, tu peux écouter dans d’excellentes conditions l’enregistrement 3D surround d’un opéra classique comme un track de Richie Hawtin, explique Philippe Caroen. Parce que ce sont des systèmes complets qui ne tranchent pas dans leur capacité de restitution, de 20 Hz à 20 kHz, contrairement à F1. »

Coup de pied dans la fourmilière


Le système de Tony Andrews, qui se dit fan de Booka Shade, Dave Tipper ou Richie Hawtin, est incontestablement devenu un véritable étendard techno qui aura marqué l’histoire des musiques électroniques, n’en déplaise à ses détracteurs. Un comble quand on sait qu’au début des années 90, les systèmes Turbosound avaient la réputation de sonner trop rock en France… Aujourd’hui, même si le phénomène a perdu de l’ampleur, Funktion-One continue son développement aux quatre coins de la planète. On le trouve au Lux à Lisbon, au Mint Club de Leeds, au Shelter à Amsterdam, au Cielo à New York, ou au défunt Space à Ibiza… Andrews est même en tournée pour présenter Evo, son nouveau bébé, davantage adapté au live.


Reste à savoir si le F1 aura eu un impact la production musicale elle-même. Certains parlent de formatage, mais n’était-ce pas d’abord une vague de copies de la musique diffusée au Berghain ? D’autant que faire de la musique pour le F1 est contre-productif, comme l’explique Madben : « J’ai toujours envie que mes tracks sonnent aussi bien sur du Funktion-One, que sur L-Acoustics ou du D&B. L’intérêt de bien travailler sur le mixage de tes morceaux et ensuite sur leur mastering est de pouvoir proposer une écoute optimisée à tous les endroits où ton public écoutera ta musique ! Si tout le monde devait avoir un Funktion-One pour kiffer ta musique… » Il semble surtout que la mode Funktion-One soit passée. Et s’il n’est peut-être pas le meilleur sound-system du monde, il a le mérite d’avoir redistribué les cartes d’un marché sclérosé. De nouveaux acteurs, comme Pioneer Pro Audio, arrivent et entraîne une concurrence de plus en plus rude. Le son devient (enfin) une priorité, même les chez les limonadiers.

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