[FULL STREAM] Jennifer Cardini : la 3ème compile de Correspondant

Écrit par Roxanne Gintz
Le 09.06.2015, à 17h12
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Écrit par Roxanne Gintz
À l’occasion de la sortie de la compilation annuelle de son label Correspondant, nous avons refait le monde avec Jennifer Cardini autour d’un plat végétarien. Rencontre et écoute en intégralité de Correspondant 03.

Pour la plupart d’entre nous, Jennifer Cardini fait partie intégrante de ce patrimoine musical français dont on peut être fier à l’étranger. Mais pour éviter la statue de marbre, évitez de lui en parler ou d’émettre une comparaison avec Laurent Garnier car, même si elle en sera très flattée, Jennifer Cardini ne se considère ni comme l’un ni comme l’autre, mais juste comme telle. Avec une carrière de plus d’une vingtaine d’années marquée par ses débuts explosifs au Pulp, une résidence de confiance au Rex Club, son engagement chez Kill The DJ, Kompakt et depuis quatre ans, la création de sa propre maison avec le label Correspondant, mais aussi des dates internationales aux quatre scènes de la planète, comme au Trouw à Amsterdam où elle livrait un set de trois heures pour sa fermeture, où encore dans les plus petits clubs de nos régions ; bref, Jennifer est une artiste accomplie.

Pour la sortie de la très attendue compilation annuelle Correspondant 03 dans une semaine, que nous vous présentons en exclusivité aujourd’hui, nous l’avons rencontrée autour d’un déjeuner. L’occasion pour elle de nous présenter les belles signatures du label avec son protégé Man Power, ou Bird Of Paradise et Red Axes, son amie Chloé, Roman FlügelAgents Of TimeSquarewaveZombies In MiamiAntennaJavi RedondoSigwardMoscomanThomass Jackson et Beyou… Et pour nous, de discuter avec elle des évolutions de la musique électronique qu’elle a vu passer sous ses yeux qui restent encore ébahis sous sa mèche de cheveux doucement argentés.

On a fait le point avec Jennifer Cardini

Parlons un peu de Correspondant 03. Quelle a été ta démarche cette fois-ci pour sélectionner ces artistes aux univers différents ?

Cette compilation est un peu différente des précédentes dont le tempo était plus lent. Celle-ci est plus lumineuse, il y a beaucoup de mélodies et elle est nettement moins dark. Pour la sélection, ça s’est fait très simplement. En gros, cette compile est un mélange d’amis et d’artistes que je suis depuis longtemps mais il y a aussi les habitués du label. J’ai proposé aux artistes de participer à la compile, ils m’ont tous envoyé leurs morceaux et j’ai fait en sorte que tout fonctionne ensemble. Certains artistes m’ont envoyé plusieurs très bonnes productions, du coup on est parti sur des sorties de maxi prévus pour la rentrée sur Correspondant comme avec Bird Of Paradise et Zombies in Miami par exemple.

Cette édition reflète la nouvelle direction que l’on est en train de prendre.

Elle représente beaucoup de choses pour toi cette troisième compile ?

Comme d’habitude, le but de ces compilations est de montrer ce que l’on fait. Mais j’aime beaucoup cette édition parce qu’elle reflète la nouvelle direction que l’on est en train de prendre et que l’on peut déjà entrevoir avec le nouvel album de Man Power. Mais au-delà de ça, toutes les personnes qui sont présentes sont des personnes que j’apprécie vraiment beaucoup et auxquelles je tiens.

J’ai toujours été fan d’ambient, d’electronica… Pour moi, c’est une suite logique d’avoir des projets d’albums avec les artistes, d’essayer de les faire grandir sur Correspondant mais aussi d’orienter le label vers des choses que j’aime et qu’on ne faisait pas avant. L’idée que les gens n’aient pas une idée fixe du label me plait.

L’idée que les gens n’aient pas une idée fixe du label me plait.

Récemment, tu as retrouvé par hasard le flyer de l’une de tes premières soirées en 1995. Il y a un lien entre le bleu de ce flyer et celui de ta compile ? Est-ce une manière de marquer tes 20 ans de carrière ?

Ah. (rires). Ce n’était pas fait exprès, ça doit être un acte manqué ou une sorte de coïncidence marrante. Mais je me rappelle que cette soirée à l’An-fer qui s’appelait ‘Bleu”, c’était mon tout premier booking en tant que DJ en dehors de Nice, là où j’ai commencé. Et juste après il y a eu le Rex. Mais maintenant que tu m’y fait penser, c’est vrai que l’esthétique du flyer et de la compile sont assez similaires…

Cardini

correspondant

Tu parlais d’une nouvelle direction pour le label…

On a eu un déclic avec l’album de Man Power sur lequel on a fait un artwork spécifique. Le fait d’avoir passé beaucoup de temps entre Stevee Anderson (graphiste de l’artwork) et Geoff (Man Power) a été très stimulant et créatif. Ça nous a donné envie de développer plus de choses avec le label, qu’il y ait plus d’intervenants extérieurs. On va revoir la ligne artistique et on a d’autres projets pour la rentrée mais je ne peux pas trop en parler pour l’instant.

Je pense aussi à ralentir un peu la cadence parce qu’on a sorti énormément de disques en très peu de temps.

Cardini

Cette énergie créative est liée avec l’endroit où tu vis, à Cologne ?

Cette ville joue un rôle important dans le sens où elle m’apporte quelque chose de très créatif : il y a beaucoup de musiciens, évidemment le label Kompakt, nous avons notre espace de travail et notre studio… C’est très calme et très serein. Cologne m’aide à être plus productive parce qu’elle me donne le temps de réfléchir. Il n’y a pas de stress ou de tensions comme ça peut être le cas à Paris où il y a une constante effervescence, surtout en ce moment sur la scène électronique. De façon générale, j’aime bien être en mouvement et c’est ce que j’essaie de retranscrire dans le label pour qu’il vive autant que je le fais.

À long terme, je n’ai pas envie que Correspondant ne soit qu’un label de clubbing, même si j’adore ça. Je veux creuser plus loin.

Comment vois-tu cette effervescence qu’il y a en ce moment sur la scène électronique ?

Parfois, je trouve que c’est trop. Alors oui, ça s’est structuré, ça touche beaucoup plus de personnes qu’avant et des logiciels comme Ableton ont rendu accessible le fait de pouvoir faire de la musique. Il y a de bons côtés c’est sûr, c’est très motivant mais il y a en a aussi des mauvais parce que tout le monde pense pouvoir faire de la musique et en vivre alors que ce n’est pas toujours le cas. On arrive à une certaine saturation, et les milliers de profils Facebook ou les centaines de liens Soundcloud n’arrangent pas les choses.

On arrive à une certaine saturation.

Je reçois énormément de démos de plus jeunes artistes, c’est dur de trouver de la qualité à chaque fois. Et inversement. Beaucoup de gens font des choses géniales, techniquement, leurs productions sont complètement folles mais ils n’arrivent pas à se faire entendre parce qu’ils sont noyés dans la masse.

As-tu peur que ce métier que tu as défendu pendant vingt ans perde en authenticité et devienne mainstream jusqu’à être poussé à son extrême ?

C’est déjà poussé à son extrême. Mais je suis quelqu’un de très positif donc j’ai envie de penser que l’on va vers des choses meilleures. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a déjà eu un détachement entre le clubbing plus classique que nous connaissons et cette nouvelle forme centrée sur le divertissement pur.

Aurais-tu envie de recentrer ceux qui vont dans la mauvaise direction, pour les guider ?

Ce serait trop prétentieux de me considérer comme un guide. J’essaie juste de faire avec honnêteté quelque chose en lequel je crois. Si je peux sortir les morceaux d’artistes qui sont talentueux, pour moi, la mission est accomplie.

La séparation s’est déjà faite il y a dix ans […] quand la musique électronique a arrêté de devenir quelque chose de politique et de revendicatif.

Mais ce qui est sûr, c’est que la séparation s’est déjà faite il y a dix ans avec l’explosion des festivals, de la carrière de certains DJs, d’Ibiza mais aussi quand la musique électronique a arrêté de devenir quelque chose de politique et de revendicatif.

Comme après la chute du mur de Berlin…

Oui bien sûr, avec l’explosion de la techno et de la Love Parade qui ont permis à la jeunesse de l’Ouest et de l’Est de se rassembler, avec la communauté gay qui a commencé à danser à la fin des années 80. Mais aussi avec l’arrivée du SIDA, c’était une façon de se ré-approprier son corps. Avant, la musique représentait les minorités, il y avait un mélange social, les gens dansaient pour plein de raisons, pour être ensemble et parce qu’ils en avaient besoin.

Maintenant on ne te parle que de la fête, rien que la fête. J’ai l’impression que tout est dans le plaisir pur et la consommation.

Justement, dans son article “La Techno n’est plus revendicative”, Didier Lestrade parle de ce problème de mixité sociale dans la musique électronique et pointe du doigt son côté élitiste…

Il n’a pas complètement tort. Quant tu regardes le prix d’une entrée ou d’une conso dans un club, ça exclut une certaine catégorie sociale. Je trouve ça d’ailleurs assez flippant de voir le décalage qu’il peut y avoir entre la réalité sociale dans laquelle on vit et juste le plaisir pur. Mais ce n’est pas nouveau.

Cardini Jennifer Cardini by Katja Ruge 

C’était mieux avant ?

Non, je n’ai pas de jugement à avoir et je ne suis pas en train de dire que c’est bien ou pas. Il y a plein de choses que j’adore maintenant. Les choses sont en train de changer, notamment avec Weather ou Dekmantel qui remettent la musique au centre. Musicalement parlant, je préfère la situation actuelle que celle d’il y a cinq ans parce que c’est beaucoup plus excitant d’organiser des soirées maintenant. Il y a une énergie super positive et la scène électronique se porte bien. Il y a beaucoup de clubs qui se démènent, quand tu regardes le Rex à Paris, l’iBoat à Bordeaux, Le Sucre à Lyon et Crabe Cake à Rennes.

Et par rapport à la place des femmes dans la musique électronique aujourd’hui ? Tu ne trouves pas qu’on tourne en rond sur ce sujet ?

Si, complètement. J’en ai marre de voir tous ces articles du genre “Pourquoi il y a autant de sexisme dans la musique électronique”, “pourquoi il n’y a pas assez de femmes…”. Personnellement, ça fait 20 ans qu’on me pose cette question, tout le monde se dédouane d’une situation mais personne ne vient avec une solution efficace. De toute façon, je ne comprends pas comment un festival subventionné ne fasse pas respecter la parité.

On peut se demander aussi pourquoi il n‘y a pas plus de visibilité pour les gays dans la musique électronique ?

Après, si on continue dans cette lignée des « pourquoi il n’y a pas de femmes… », on peut se demander aussi pourquoi il n‘y a pas plus de visibilité pour les gays dans la musique électronique ? Je trouve qu’ils sont trop peu visibles et pas assez représentés.

Pourtant il y a des évolutions sur la scène LGBT, regarde les Flash Cocotte, le collectif female:pressure, le festival Loud and Proud à la Gaîté Lyrique

Et aussi les soirées Mercredi et l’engouement pour The Black Madonna ou Tama Sumo à la Concrete… C’est génial. Après les tensions et le chaos politique du mariage pour tous, j’ai l’impression que les LGBT ont eu envie d’être encore plus visibles et de se faire entendre, même s’ils étaient déjà actifs. D’ailleurs, le nom du festival Loud and Proud est sûrement une réaction à cette année particulièrement difficile d’agression médiatique qu’on a vécu. Tout ça revient parce que les gens ont besoin de ça, ils veulent se libérer et ça me rend assez optimiste.

C’est pour ça que tu joues autant pour des petits clubs comme la Java que dans des gros évènements comme la Fabric ? Pour rester accessible à tous ?

C’est important de soutenir tous les acteurs de la scène. Si des gens viennent quand je joue à la Java parce que le prix est moins cher, ça me va très bien. J’aime bien jouer pour tout le monde. Enfin, pas tout le monde, presque tout le monde.

Par exemple ?

Je ne suis pas fan des grosses machines.

J’aime bien les petits clubs plus intimistes, un peu crades, où il y a une mixité sociale réaliste. J’aime quand c’est humain.

Comment tu vois la suite ?

Ah, c’est difficile de répondre à ça…

Tu te vois continuer pendant des années ?

Oui, c’est sûr. J’aime autant ça que lorsque j’ai commencé, voire même plus. Cette excitation de préparer mes sets et mes vinyles, d’imaginer la réaction des gens face à ce que je vais passer… Quand je pars le jeudi ou le vendredi de chez moi, j’ai la même excitation que quand j’avais 20 ans. Si ce n’est qu’à cet âge là, j’étais moins confiante. Maintenant j’ai une certaine expérience, c’est plus reposant. Mais je n’arrive pas à me dire que ça fait vingt ans que je fais ça. Je n’ai pas vu les années passer.

Parfois j’ai toujours l’impression d’avoir encore 22 ans.

Non pas que je ne veuille pas vieillir, parce que je suis heureuse d’avoir 41 ans, tu as plein de doutes et d’incertitudes qui s’en vont, tu te libères de tellement de choses. Mais je pense qu’il y a toujours une enfant ou une adolescente à l’intérieur de moi. Je m’enthousiasme beaucoup, peut-être trop parfois. Je m’amuse plus depuis que j’ai mon label en fait. C’est quelque chose qui me porte et qui m’a fait grandir, j’ai appris à écouter les autres, à me cadrer… Ça a été vraiment enrichissant.

Tu as perdu pied à un moment ?

En tant que DJ ? Oui, bien sûr. Avec l’explosion du Pulp c’est sûr. Je me suis perdue, j’étais très jeune et j’ai eu du mal avec cette notoriété, même si elle était minime par rapport à d’autres. Ça m’a longtemps déstabilisée d’être dans un tourbillon et un rythme aussi intenses. J’ai eu du mal à me retrouver. Mais c’est à partir du moment où j’ai déménagé à Cologne il y a six ans, que j’ai vraiment pu me consacrer à mon label et à prendre du recul. Je crois que je suis plus heureuse maintenant.

À l’aise dans tes baskets alors ?

Les pieds sur terre surtout. (rires)

La release party de la compilation Correspondant 03 est prévue le 2 juillet au Trabendo avec Zombies in Miami et Chloé

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