Frou-frou, dentelles et dancefloor : les soirées de Kindergarten sont les plus flamboyantes de Paris

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©janaitrejo/klauswiekind
Le 21.11.2022, à 17h36
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©janaitrejo/klauswiekind
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©janaitrejo/klauswiekind
En pleine explosion de la scène drag queen, voilà que le « club kid » revient à la mode en France. Cette pratique, qui consiste à se déguiser en tout et n’importe quoi pour faire sensation en soirée, s’avère surtout être un terrain d’émancipation extraordinaire pour la communauté queer. Immersion dans le collectif Kindergarten, aux commandes de la soirée Trax x Mylène Farmer le vendredi 25 novembre.

Photos, Jean Ranobrac

Vendredi soir, le 25 novembre, la Machine du Moulin Rouge à Paris s’apprête à vivre un grand moment. Pour la soirée organisée par Trax autour de la thématique de Mylène Farmer, c’est le collectif Kindergarten qui prend en charge la scénographie, les performances et le VJing. Et nulle doute que le spectacle sera au rendez-vous. Car Kindergarten n’a qu’un seul mot d’ordre : la flamboyance.

À sa création en septembre 2017, le collectif propose la seule soirée estampillée « club kid »de France. L’objectif des deux créateurs et amis de longue date, Tiggy Thorn et Marmoset, était clair : ramener de l’extravagance dans les soirées LGBT parisiennes. « J’allais à pas mal d’événements techno et j’ai fini par me lasser de ces clubs où tout le monde est en noir et fait la gueule… », explique Marmoset, 22 ans, charmant, dans sa combinaison en fausse fourrure jaune. « Ce genre d’expérience solitaire, c’est à mille lieues de toutes les possibilités qu’offre le clubbing queer ! Nous, on veut créer une occasion de mettre de la couleur, de se rencontrer, de faire communauté. »

J’ai fini par me lasser de ces clubs où tout le monde est en noir et fait la gueule…

Marmoset, l’un de créateurs de Kindergarten
Photo @ranobrac. Performance @lashrekira

En pleine mode des soirées industrielles dans des hangars, la Kindergarten renoue avec une excentricité tout droit venue des années 1980. Car le mouvement qui agite en ce moment les clubs français est né en 1987 à New York. Nous sommes alors à la fin de l’ère Studio 54. Andy Warhol vient de mourir et beaucoup rêvent encore de leur quart d’heure de célébrité. Les club kids n’ont pas de thune, ils sont tout le temps défoncés et n’ont pas leurs entrées dans les clubs privés des grandes avenues. Alors ils créent leurs propres codes, s’habillent n’importe comment et se donnent rendez-vous dans des petites boîtes, dans le métro ou même dans des fast foods pour danser jusqu’à ce que la police les déloge. Avec leurs looks absurdes, ils parodient l’élite branchée new-yorkaise et montrent qu’ils n’ont pas besoin « d’en être » pour être éblouissants. Ces types bizarres font le tour des talk-shows d’après-midi et divertissent les téléspectateurs américains. Jusqu’au scandale qui signe l’arrêt de mort du mouvement : en 1996, Michael Alig, leader charismatique et toxicomane notoire, est incarcéré pour meurtre. Les club kids disparaissent des radars. Avant un retour en grâce vingt ans plus tard, dans une époque où les normes de genre sont plus que jamais remises en question.

Créatures pop

Car donner naissance à des créatures agenres, ni garçon ni fille, c’est le but de beaucoup de ces clubbeurs. Hugo s’explique : « Quand je me déguise, je ne ressens pas le besoin d’exprimer une féminité ou une masculinité. Je veux m’affranchir des normes de genre qui nous contraignent déjà beaucoup trop au quotidien ! J’ai envie de développer une créature au-delà de ces problématiques, au-delà même d’une nature humaine. Une fois que j’ai pris cette nouvelle identité, je me sens libéré de toute barrière sociale, capable d’être à 100 % qui j’aspire à être. »

Photo @ranobrac. Performance @tiggythorn et @dshock14

Parti totalement novice, Hugo a appris à coudre et à se maquiller. Il récupère des vêtements chez Emmaüs, emprunte des tissus, des perles et du carton dans les stocks de son école de design. À chaque Kindergarten, il trépigne à l’idée d’expliquer le sens de son costume et de découvrir ceux des autres. Comme s’il se rendait au vernissage d’une exposition où les œuvres déambulent et dansent toute une nuit – avant de disparaître sous les lingettes démaquillantes.

Photo @ranobrac. Performance @klauswiekind et @_.h.i.l.d.e.g.a.r.d.e.

Les visages qu’on croise aux soirées Kindergarten sont parfois enfantins, parfois sexy ou dérangeants. Klaus, qui gère les événements et les performances, sait faire en sorte que ses déguisements soient toujours des représentations de son état intérieur. « Je suis passé par une période très sombre, où je me déguisais avec des masques en fil de fer, des anneaux, des coques énormes, des vêtements militaires… Mon shopping pour les soirées, je le faisais au rayon quincaillerie de Leroy Merlin ! Aujourd’hui je suis un peu plus joyeux, mais j’ai toujours eu un problème avec ma propre masculinité, et l’exacerber dans mes déguisements, c’est une façon de me sentir mieux avec. Ça me permet de prendre de la distance, de mieux comprendre mon état émotionnel. »

Outrageous

C’est la grande liberté offerte par Kindergarten : être qui l’on est ou qui l’on veut être dans un espace dédié. Une opportunité forcément précieuse pour la communauté LGBT au sein de laquelle est née cette soirée. « Quand tu es queer, tu es tellement habitué à ce que l’intégralité de la société t’incite à rentrer dans les rangs qu’il devient nécessaire de nous laisser des espaces d’expression. Des safe spaces, où l’on est incités à se libérer dans une temporalité réduite. Et tant qu’à créer des endroits pour nous, où les normes
de l’extérieur ne s’appliquent pas… Autant y aller à fond,
s’ébahit le jeune homme aux yeux bleus. C’est un processus logique, qui est au cœur de l’histoire de la techno, de la house et des ball rooms. Les Noirs, les gays, les trans, tous ceux qui ne pouvaient pas être eux-mêmes au quotidien se retrouvaient la nuit dans des hangars. Et là, ils faisaient régner leurs propres règles. »

Photo @ranobrac. Performance @garance.shinance

L’enjeu est toujours le même, c’est celui de l’espace. Avec leurs grosses perruques, leurs chapeaux, leurs chaussures compensées, ces créatures-là prennent de la place. Beaucoup de place. Comme pour rattraper du terrain sur l’espace public où elles sont trop souvent contraints de s’effacer. « Quand, en tant que personne queer, on sort de chez soi en baissant la tête parce qu’on en a marre de se faire emmerder, c’est important d’avoir des lieux où l’on prend toute la place, sur les réseaux sociaux ou dans un club, pour s’afficher et dire qu’on est fier de qui on est », détaille Marmoset avec passion. Pour Klaus, c’est même un besoin vital. « Il y a eu un avant et un après 2012. Pendant un an, avec La Manif pour tous, l’homophobie avait droit de citer partout, dans la rue et dans les médias. Depuis, on se sent de moins en moins en sécurité. Il me faut un accès à un petit paradis, un endroit où on m’invite à être le plus outrageous possible… Et où l’on m’aime pour ça ! »

Photo @ranobrac. Performance @thatbabyisgross

La place, Kindergarten l’a finalement prise jusqu’au musée, avec l’exposition Electro à la Philharmonie de Paris en 2019. Entre les vinyles de collection et la maquette du Berghain trônaient trois costumes réalisés par Klaus et Tiggy Thorn. Ces derniers en parlent avec des étoiles dans les yeux : leurs œuvres en peluches, en latex et en chaînes métalliques sont présentées comme autant de contributions de la scène queer à la culture électro.

Ce vendredi, à la Machine du Moulin Rouge à Paris, les enfants terribles de Kindergarten seront tout sauf muséifiés. Le club parisien verra l’apparition des performeurs.ses Trashenda (@trashenda @welovetrashie), Klaus Wiekind (@klaus_wiekind), et La Maryposa (@la.maryposa @ofantasme_) en collaboration avec le scénographe Paul Clousier (@pingo_speed) et le VJ Zeugl (@zzeeuuggll). Autant dire que cette année 2022 va se terminer en apothéose et dans une autre dimension : celle de Mylène.

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